J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 8 vendémiaire par mon
courrier de retour.
Vous êtes déjà instruit du rétablissement de la santé du pape.
Le général Provera, que l'on attendait ici depuis longtemps, est
encore à Trieste, d'où le consul romain annonce au secrétaire d'État
son prochain départ.
J'ai eu une longue conférence avec le cardinal Doria; je lui ai
annoncé la volonté précise du gouvernement français de ne pas
souffrir au commandement des troupes du pape un général autrichien.
Aujourd'hui, il a dû lui écrire pour lui donner l'ordre de suspendre
sa marche. Ma déclaration verbale a été un coup de foudre pour lui;
je l'ai accompagnée de tous les raisonnements qui en font sentir la
justice, et me suis plaint de plusieurs faits qui décèlent la
malveillance tacite des meneurs secrets de la cour de Rome. Vous
remarquerez que, depuis le ministère du cardinal Rusca, rien n'a
changé que lui-même, son esprit y est resté; il dirige tous les
travailleurs, commis et autres employés. Le cardinal Doria ne tient
point essentiellement à la faction ennemie de la France; c'est un
homme dont les manières françaises et la bonne foi ne peuvent plaire
ni aux cardinaux ni à ses coopérateurs dans le ministère. Son
élévation à ce poste est une preuve qu'il reste encore à Rome une
partie de l'ancienne politique ténébreuse de cette cour: elle met en
avant un homme honnête et loyal, incapable de soupçonner les
intentions perfides de ceux qui gouvernent sous son nom, en le
faisant agir dans leur sens, et, lorsqu'ils ne peuvent pas y
réussir, en lui faisant forcer la main par le pape, qui déteste son
secrétaire d'État.
Les meneurs réels de la cour de Rome sont un monsignor Barberi,
procureur fiscal, l'intime des cardinaux Rusca, Albani; Zelada,
secrétaire d'État lors du massacre de Basseville; Sparziani, premier
commis du secrétaire d'État Rusca, resté dans la même place sous le
cardinal Doria; c'est le rédacteur de la correspondance au nonce
Albani, que vous fîtes intercepter avant la dernière campagne contre
Rome; c'est à cet homme qu'étaient adressées les lettres du comte
Gorri-Rossi de Milan, dont vous m'avez envoyé les copies.
Je n'ai point encore réclamé officiellement les Romains détenus
depuis deux mois; j'ai épuisé tous les moyens de douceur auprès du
secrétaire d'État. Vous concevez, citoyen général, d'après ce que je
vous ai dit ci-dessus de la puissance réelle de ce ministre, que je
n'ai dû rien obtenir: ce n'est que par des démarches fortes et
officielles que l'on peut faire rentrer dans le devoir, amener à des
principes de modération les meneurs et les travailleurs subalternes;
c'est ce que je n'ai point encore cru devoir faire, d'après votre
silence et celui du ministre des relations extérieures[6], que j'ai
consulté sur cet article.
[Note 6: Talleyrand.]