II

Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre

Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,

Et qu'on revoit enfin le bleu,

Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,

Une crainte vous prend, un vertige sublime

A se sentir si près de Dieu!

Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,

Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,

Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.

L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,

Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige

Et fait au front des tours trembler les garde-fous.

Les combles anguleux, avec leurs girouettes,

Découpent, en passant, d'étranges silhouettes

Au fond de votre œil ébloui,

Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,

Bête apocalyptique, en se tordant aboie

Paris éclatant, inouï!

Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte,

Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;

Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;

Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,

Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,

Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!

De la rampe, où le vent par les trèfles arabes,

En se jouant, redit les dernières syllabes

De l'hosanna du séraphin,

Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,

Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;

L'entendre murmurer sans fin!

Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,

De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,

Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,

Et la lumière oblique aux arêtes hardies,

Jetant de tous côtés de riches incendies,

Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs

Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille

Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille

Sous les bijoux et les atours,

Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine

Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine

N'en porte à son col les grands jours.

Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes

Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,

Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits

De toutes les couleurs, des résilles de rues,

Des palais étouffés où comme des verrues

S'accrochent des étaux et des bouges étroits!

Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,

Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche

Cent mille avec un trait de feu!

Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,

Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme

Qu'on pourrait croire fait par Dieu!

Poésies Complètes - Tome 1 · 第 250 / 292 题