PRÉFACE

L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui

use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de

chats.

Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est

pour lui l'univers.--Le manteau de la cheminée est son ciel; la

plaque, son horizon.

Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a

pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il

n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne

s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres.

Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.--C'est une

habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour

toujours.--Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire,

et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers.

Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le

vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute

l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas

de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume

purement littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et

méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et de fantaisie

où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a

exploité aucune turpitude pour le succès.

Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par

la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement

de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le

cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de

maintenant.

Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il

y souscrit d'avance.--Il connaît très-bien les défauts et les taches

de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est

qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister

sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse.

Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et

autres qui lui demanderont à quoi cela rime,--il répondra: Le premier

vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de

suite.

A quoi cela sert-il?--Cela sert à être beau.--N'est-ce pas assez?

comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce

que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage.

En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être

belle.--Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient

prose, de libre, esclave.--Tout l'art est là.--L'art, c'est la

liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme

dans l'oisiveté.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent

absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets

rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.--Qui

voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas à avoir

ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les

objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y

a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres

et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront

plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur.

A tout cela si on lui répond: «Fort bien,--mais vos vers ne sont pas

beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.--Il espère

toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention.

--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pièces qu'il renferme ont

été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées

au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas

indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments.

Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le

poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent

jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus

modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrès.

Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de

petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille,

d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à

perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des

lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin,

une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars,

un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la

rosée.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne

qui s'abat sur un donjon gothique.--Voilà tout; et puis, pour animer

la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle

jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi,

une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une

haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois

passés dans une belle campagne.--Çà et là comme une aube de

l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots

d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout

enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas

encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les

méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit

à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_,

et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et

la plus actuelle du recueil.

Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à

quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne

regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperçu, il

ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment

quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre.

Octobre 1832.

Poésies Complètes - Tome 1 · 第 13 / 292 题