II

C'est un plaisir très-grand et très-utile que de comparer les traits

d'un grand homme avec ses oeuvres. Les biographies, les notes sur les

moeurs, les habitudes, le physique des artistes et des écrivains ont

toujours excité une curiosité bien légitime. Qui n'a cherché quelquefois

l'acuité du style et la netteté des idées d'Érasme dans le coupant de

son profil, la chaleur et le tapage de leurs oeuvres dans la tête de

Diderot et dans celle de Mercier, où un peu de fanfaronnade se mêle à la

bonhomie, l'ironie opiniâtre dans le sourire persistant de Voltaire, sa

grimace de combat, la puissance de commandement et de prophétie dans

l'oeil jeté à l'horizon, et la solide figure de Joseph de Maistre, aigle

et boeuf tout à la fois? Qui ne s'est ingénié à déchiffrer _la Comédie

humaine_ dans le front et le visage puissants et compliqués de Balzac?

M. Edgar Poe était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais

toute sa personne solidement bâtie; ses pieds et ses mains petits. Avant

que sa constitution fût attaquée, il était capable de merveilleux traits

de force. On dirait que la Nature, et je crois qu'on l'a souvent

remarqué, fait à ceux dont elle veut tirer de grandes choses la vie

très-dure. Avec des apparences quelquefois chétives, ils sont taillés en

athlètes, ils sont bons pour le plaisir comme pour la souffrance.

Balzac, en assistant aux répétitions des _Ressources de Quinola_, les

dirigeant et jouant lui-même tous les rôles, corrigeait des épreuves de

ses livres; il soupait avec les acteurs, et quand tout le monde fatigué

allait au sommeil, il retournait légèrement au travail. Chacun sait

qu'il a fait de grands excès d'insomnie et de sobriété. Edgar Poe, dans

sa jeunesse, s'était fort distingué à tous les exercices d'adresse et de

force; cela rentrait un peu dans son talent: calculs et problèmes. Un

jour il paria qu'il partirait d'un des quais de Richmond, qu'il

remonterait à la nage jusqu'à sept milles dans la rivière James, et

qu'il reviendrait à pied dans le même jour. Et il le fit. C'était une

journée brûlante d'été, et il ne s'en porta pas plus mal. Contenance,

gestes, démarche, airs de tête, tout le désignait, quand il était dans

ses bons jours, comme un homme de haute distinction. Il était _marqué_

par la Nature, comme ces gens qui, dans un cercle, au café, dans la

rue, _tirent_ l'oeil de l'observateur et le préoccupent. Si jamais le

mot: étrange, dont on a tant abusé dans les descriptions modernes, s'est

bien appliqué à quelque chose, c'est certainement au genre de beauté de

M. Poe. Ses traits n'étaient pas grands, mais assez réguliers, le teint

brun clair, la physionomie triste et distraite, et quoiqu'elle ne portât

ni le caractère de la colère, ni de l'insolence, elle avait quelque

chose de pénible. Ses yeux, singulièrement beaux, semblaient être au

premier aspect d'un gris sombre, mais à un meilleur examen ils

apparaissaient glacés d'une légère teinte violette indéfinissable. Quant

au front, il était superbe, non qu'il rappelât les proportions ridicules

qu'inventent les mauvais artistes, quand, pour flatter le génie, ils le

transforment en hydrocéphale, mais on eût dit qu'une force intérieure

débordante poussait en avant les organes de la perfection et de la

construction. Les parties auxquelles les craniologistes attribuent le

sens du pittoresque n'étaient cependant pas absentes, mais elles

semblaient dérangées, opprimées, coudoyées par la tyrannie hautaine et

usurpatrice de la comparaison, de la construction et de la causalité.

Sur ce front trônait aussi, dans un orgueil calme, le sens de l'idéalité

et du beau absolu, le sens esthétique par excellence. Malgré toutes ces

qualités, cette tête n'offrait pas un ensemble agréable et harmonieux.

Vue de face, elle frappait et commandait l'attention par l'expression

dominatrice et inquisitoriale du front, mais le profil dévoilait

certaines absences; il y avait une immense masse de cervelle devant et

derrière, et une quantité médiocre au milieu; enfin une énorme puissance

animale et intellectuelle, et un manque à l'endroit de la vénérabilité

et des qualités affectives. Les échos désespérés de la mélancolie qui

traversent les ouvrages de Poe ont un accent pénétrant, il est vrai,

mais il faut dire aussi que c'est une mélancolie bien solitaire et peu

sympathique au commun des hommes. Je ne puis m'empêcher de rire en

pensant aux quelques lignes qu'un écrivain fort estimé aux États-Unis,

et dont j'ai oublié le nom, a écrites sur Poe, quelque temps après sa

mort. Je cite de mémoire, mais je réponds du sens: «Je viens de relire

les ouvrages du regrettable Poe. Quel poëte admirable! Quel conteur

surprenant! Quel esprit prodigieux et surnaturel! C'est bien la tête

forte de notre pays! Eh bien! je donnerais ses soixante-dix contes

mystiques, analytiques et grotesques, tous si brillants et pleins

d'idées, pour un bon petit livre du foyer, un livre de famille, qu'il

aurait pu écrire avec ce style merveilleusement pur qui lui donnait une

si grande supériorité sur nous. Combien M. Poe serait plus grand»!

Demander un livre de famille à Edgar Poe! Il est donc vrai que la

sottise humaine sera la même sous tous les climats, et que le critique

voudra toujours arracher de lourds légumes à des arbustes de

délectation.

Poe avait des cheveux noirs, traversés de quelques fils blancs, une

grosse moustache hérissée, et qu'il oubliait de mettre en ordre et de

lisser proprement. Il s'habillait avec bon goût mais négligemment, comme

un gentleman qui a bien autre chose à faire. Ses manières étaient

excellentes, très-polies et pleines de certitude. Mais sa conversation

mérite une mention particulière. La première fois que je questionnai un

Américain là-dessus, il me répondit en riant beaucoup: «Oh! oh! il avait

une conversation _qui n'était pas du tout consécutive_!». Après quelques

explications, je compris que M. Poe faisait de vastes enjambées dans le

monde des idées, comme un mathématicien qui démontrerait devant des

élèves déjà très-forts, et qu'il monologuait beaucoup. De fait, c'était

une conversation essentiellement nourrissante. Il n'était pas _beau

parleur,_ et d'ailleurs saparole, comme ses écrits, avait horreur de la

convention; mais un vaste savoir, la connaissance de plusieurs langues,

de fortes études, des idées ramassées dans plusieurs pays faisaient de

cette parole un excellent enseignement. Enfin, c'était un homme à

fréquenter pour les gens qui mesurent leur amitié d'après le gain

spirituel qu'ils peuvent retirer d'une fréquentation. Mais il paraît que

Poe était fort peu difficile sur le choix de son auditoire. Que ses

auditeurs fussent capables de comprendre ses abstractions ténues, ou

d'admirer les glorieuses conceptions qui coupaient incessamment de leurs

lueurs le ciel sombre de son cerveau, il ne s'en inquiétait guère. Il

s'asseyait dans une taverne, à côté d'un sordide polisson, et lui

développait gravement les grandes lignes de son terrible livre, _Eureka_,

avec un sang-froid implacable, comme s'il eût dicté à un secrétaire, ou

disputé avec Kepler, Bacon ou Swedenborg. C'est là un trait particulier

de son caractère. Jamais homme ne s'affranchit plus complètement des

règles de la société, s'inquiéta moins des passants, et pourquoi,

certains jours, on le recevait dans les cafés de bas-étage, et pourquoi

on lui refusait l'entrée des endroits où boivent les _honnêtes gens_.

Jamais aucune société n'a absous ces choses-là, encore moins une

société anglaise ou américaine. Poe avait déjà son génie à se faire

pardonner; il avait fait dans _le Messager_ une chasse terrible à la

médiocrité; sa critique avait été disciplinaire et dure, comme celle

d'un homme supérieur et solitaire qui ne s'intéresse qu'aux idées. Il

vint un moment où il prit toutes les choses humaines en dégoût, et où la

métaphysique seule lui était de quelque chose. Poe, éblouissant par son

esprit son pays jeune et informe, choquant par ses moeurs des hommes qui

se croyaient ses égaux, devenait fatalement l'un des plus malheureux

écrivains. Les rancunes s'ameutèrent, la solitude se fit autour de lui.

À Paris, en Allemagne, il eût trouvé facilement des amis qui l'auraient

compris et soulagé; en Amérique, il fallait qu'il arrachât son pain.

Ainsi s'expliquent parfaitement l'ivrognerie et le changement perpétuel

de résidence. Il traversait la vie comme un Saharah, et changeait de

place comme un Arabe.

Mais il y a encore d'autres raisons: les douleurs profondes du ménage,

par exemple. Nous avons vu que sa jeunesse précoce avait été tout d'un

coup jetée dans les hasards de la vie. Poe fut presque toujours seul; de

plus, l'effroyable contention de son cerveau et l'âpreté de son travail

devaient lui faire trouver une volupté d'oubli dans le vin et les

liqueurs. Il tirait un soulagement de ce qui fait une fatigue pour les

autres. Enfin, rancunes littéraires, vertiges de l'infini, douleurs de

ménage, insultes de la misère, Poe fuyait tout dans le noir de

l'ivresse, comme dans le noir de la tombe; car il ne buvait pas en

gourmand, mais en barbare; à peine l'alcool avait-il touché ses lèvres,

qu'il allait se planter au comptoir, et il buvait coup sur coup, jusqu'à

ce que son bon Ange fût noyé, et ses facultés anéanties. Il est un fait

prodigieux, mais qui est attesté par toutes les personnes qui l'ont

connu, c'est que ni la pureté, ni le fini de son style ni la netteté de

sa pensée, ni son ardeur au travail et à des recherches difficiles ne

furent altérés par sa terrible habitude. La confection de la plupart de

ses bons morceaux a précédé ou suivi une de ses crises. Après

l'apparition d'_Eureka_, il s'adonna à la boisson avec fureur. À New

York, le matin même où la Revue Whig publiait _le Corbeau_, pendant que

le nom de Poe était dans toutes les bouches et que tout le monde se

disputait son poëme, il traversait Broadway[54] en battant les maisons

et en trébuchant.

L'ivrognerie littéraire est un des phénomènes les plus communs et les

plus lamentables de la vie moderne; mais peut-être y a-t-il bien des

circonstances atténuantes. Du temps de Saint-Amant, de Chapelle et de

Colletet, la littérature se soûlait aussi, mais joyeusement, en

compagnie de nobles et de grands qui étaient fort lettrés, et qui ne

craignaient pas le _cabaret_. Certaines dames ou demoiselles elles-mêmes

ne rougissaient pas d'aimer un peu le vin, comme le prouve l'aventure de

celle que sa servante trouva en compagnie de Chapelle, tous deux

pleurant à chaudes larmes, après souper, sur ce pauvre Pindare, mort par

la faute des médecins ignorants. Au XVIIIe siècle, la tradition

continue, mais s'altère un peu. L'école de Rétif boit, mais c'est déjà

une école de parias, un monde souterrain. Mercier, très-vieux, est

rencontré rue du Coq-Honoré; Napoléon est monté sur le XVIIIe siècle,

Mercier est un peu ivre, et il dit _qu'il ne vit plus que par

curiosité_[55]. Aujourd'hui, l'ivrognerie littéraire a pris un

caractère sombre et sinistre. Il n'y a plus de classe spécialement

lettrée qui se fasse honneur de frayer avec des hommes de lettres. Leurs

travaux absorbants et les haines d'école les empêchent de se réunir

entre eux. Quant aux femmes, leur éducation informe, leur incompétence

politique et littéraire empêchent beaucoup d'auteurs de voir en elles

autre chose que des ustensiles de ménage ou des objets de luxure. Le

dîner absorbé et l'animal satisfait, le poëte entre dans la vaste

solitude de sa pensée; quelquefois il est très-fatigué par le métier.

Que devenir alors? Puis son esprit s'accoutume à l'idée de sa force

invincible, et il ne peut plus résister à l'espérance de retrouver dans

la boisson les visions calmes ou effrayantes qui sont déjà ses vieilles

connaissances. C'est sans doute à la même transformation de moeurs, qui

a fait du monde lettré une classe à part, qu'il faut attribuer l'immense

consommation de tabac que fait la nouvelle littérature.

Histoires extraordinaires · 第 52 / 56 题