METZENGERSTEIN

_Pestis eram vivus,--moriens tua mors ero._

MARTIN LUTHER.

L'horreur et la fatalité se sont donné carrière dans tous les siècles. À

quoi bon mettre une date à l'histoire que j'ai à raconter? Qu'il me

suffise de dire qu'à l'époque dont je parle existait dans le centre de

la Hongrie une croyance secrète, mais bien établie, aux doctrines de la

métempsycose. De ces doctrines elles-mêmes, de leur fausseté ou de leur

probabilité,--je ne dirai rien. J'affirme, toutefois, qu'une bonne

partie de notre crédulité vient,--comme dit La Bruyère, qui attribue

tout notre malheur à cette cause unique--_de ne pouvoir être

seuls_[47].

Mais il y avait quelques points dans la superstition hongroise qui

tendaient fortement à l'absurde. Les Hongrois différaient

très-essentiellement de leurs autorités d'Orient. Par exemple,--_l'âme_,

à ce qu'ils croyaient,--je cite les termes d'un subtil et intelligent

Parisien,--_ne demeure qu'une seule fois dans un corps sensible. Ainsi,

un cheval, un chien, un homme même, ne sont que la ressemblance

illusoire de ces êtres_[48].

Les familles Berlifitzing et Metzengerstein avaient été en discorde

pendant des siècles. Jamais on ne vit deux maisons aussi illustres

réciproquement aigries par une inimitié aussi mortelle. Cette haine

pouvait tirer son origine des paroles d'une ancienne prophétie:--_Un

grand nom tombera d'une chute terrible, quand, comme le cavalier sur son

cheval, la mortalité de Metzengerstein triomphera de l'immortalité de

Berlifitzing_.

Certes, les termes n'avaient que peu ou point de sens. Mais des causes

plus vulgaires ont donné naissance--et cela, sans remonter bien haut,--à

des conséquences également grosses d'événements. En outre, les deux

maisons, qui étaient voisines, avaient longtemps exercé une influence

rivale dans les affaires d'un gouvernement tumultueux. De plus, des

voisins aussi rapprochés sont rarement amis; et, du haut de leurs

terrasses massives, les habitants du château Berlifitzing pouvaient

plonger leurs regards dans les fenêtres mêmes du palais Metzengerstein.

Enfin, le déploiement d'une magnificence plus que féodale était peu fait

pour calmer les sentiments irritables des Berlifitzing, moins anciens et

moins riches. Y a-t-il donc lieu de s'étonner que les termes de cette

prédiction, bien que tout à fait saugrenus, aient si bien créé et

entretenu la discorde entre deux familles déjà prédisposées aux

querelles par toutes les instigations d'une jalousie héréditaire? La

prophétie semblait impliquer,--si elle impliquait quelque chose,--un

triomphe final du côté de la maison déjà plus puissante, et

naturellement vivait dans la mémoire de la plus faible et de la moins

influente, et la remplissait d'une aigre animosité.

Wilhelm, comte Berlifitzing, bien qu'il fût d'une haute origine,

n'était, à l'époque de ce récit, qu'un vieux radoteur infirme, et

n'avait rien de remarquable, si ce n'est une antipathie invétérée et

folle contre la famille de son rival, et une passion si vive pour les

chevaux et la chasse, que rien, ni ses infirmités physiques, ni son

grand âge, ni l'affaiblissement de son esprit, ne pouvait l'empêcher de

prendre journellement sa part des dangers de cet exercice. De l'autre

côté, Frédérick, baron Metzengerstein, n'était pas encore majeur. Son

père, le ministre G..., était mort jeune. Sa mère, madame Marie, le

suivit bientôt. Frédérick était à cette époque dans sa dix-huitième

année. Dans une ville, dix-huit ans ne sont pas une longue période de

temps; mais dans une solitude, dans une aussi magnifique solitude que

cette vieille seigneurie, le pendule vibre avec une plus profonde et

plus significative solennité.

Par suite de certaines circonstances résultant de l'administration de

son père, le jeune baron, aussitôt après la mort de celui-ci, entra en

possession de ses vastes domaines. Rarement on avait vu un noble de

Hongrie posséder un tel patrimoine. Ses châteaux étaient innombrables.

Le plus splendide et le plus vaste était le palais Metzengerstein. La

ligne frontière de ses domaines n'avait jamais été clairement définie;

mais son parc principal embrassait un circuit de cinquante milles.

L'avènement d'un propriétaire si jeune, et d'un caractère si bien connu,

à une fortune si incomparable laissait peu de place aux conjectures

relativement à sa ligne probable de conduite. Et, en vérité, dans

l'espace de trois jours, la conduite de l'héritier fit pâlir le renom

d'Hérode et dépassa magnifiquement les espérances de ses plus

enthousiastes admirateurs. De honteuses débauches, de flagrantes

perfidies, des atrocités inouïes, firent bientôt comprendre à ses

vassaux tremblants que rien,--ni soumission servile de leur part, ni

scrupules de conscience de la sienne,--ne leur garantirait désormais de

sécurité contre les griffes sans remords de ce petit Caligula. Vers la

nuit du quatrième jour, on s'aperçut que le feu avait pris aux écuries

du château Berlifitzing, et l'opinion unanime du voisinage ajouta le

crime d'incendie à la liste déjà horrible des délits et des atrocités du

baron.

Quant au jeune gentilhomme, pendant le tumulte occasionné par cet

accident, il se tenait, en apparence plongé dans une méditation, au haut

du palais de famille des Metzengerstein, dans un vaste appartement

solitaire. La tenture de tapisserie, riche, quoique fanée, qui pendait

mélancoliquement aux murs, représentait les figures fantastiques et

majestueuses de mille ancêtres illustres. Ici des prêtres richement

vêtus d'hermine, des dignitaires pontificaux, siégeaient familièrement

avec l'autocrate et le souverain, opposaient leur veto aux caprices d'un

roi temporel, ou contenaient avec le _fiat_ de la toute-puissance papale

le sceptre rebelle du Grand Ennemi, prince des ténèbres. Là, les sombres

et grandes figures des princes Metzengerstein--leurs musculeux chevaux

de guerre piétinant les cadavres des ennemis tombés--ébranlaient les

nerfs les plus fermes par leur forte expression; et ici, à leur tour,

voluptueuses et blanches comme des cygnes, les images des dames des

anciens jours flottaient au loin dans les méandres d'une danse

fantastique aux accents d'une mélodie imaginaire.

Mais, pendant que le baron prêtait l'oreille ou affectait de prêter

l'oreille au vacarme toujours croissant des écuries de Berlifitzing,--et

peut-être méditait quelque trait nouveau, quelque trait décidé

d'audace,--ses yeux se tournèrent machinalement vers l'image d'un cheval

énorme, d'une couleur hors nature, et représenté dans la tapisserie

comme appartenant à un ancêtre sarrasin de la famille de son rival. Le

cheval se tenait sur le premier plan du tableau,--immobile comme une

statue,--pendant qu'un peu plus loin, derrière lui, son cavalier

déconfit mourait sous le poignard d'un Metzengerstein.

Sur la lèvre de Frédérick surgit une expression diabolique, comme s'il

s'apercevait de la direction que son regard avait pris involontairement.

Cependant, il ne détourna pas les yeux. Bien loin de là, il ne pouvait

d'aucune façon avoir raison de l'anxiété accablante qui semblait tomber

sur ses sens comme un drap mortuaire. Il conciliait difficilement ses

sensations incohérentes comme celles des rêves avec la certitude d'être

éveillé. Plus il contemplait, plus absorbant devenait le charme,--plus

il lui paraissait impossible d'arracher son regard à la fascination de

cette tapisserie. Mais le tumulte du dehors devenant soudainement plus

violent, il fit enfin un effort, comme à regret, et tourna son attention

vers une explosion de lumière rouge, projetée en plein des écuries

enflammées sur les fenêtres de l'appartement.

L'action toutefois ne fut que momentanée; son regard retourna

machinalement au mur. À son grand étonnement, la tête du gigantesque

coursier--chose horrible!--avait pendant ce temps changé de position. Le

cou de l'animal, d'abord incliné comme par la compassion vers le corps

terrassé de son seigneur, était maintenant étendu, roide et dans toute

sa longueur, dans la direction du baron. Les yeux, tout à l'heure

invisibles, contenaient maintenant une expression énergique et humaine,

et ils brillaient d'un rouge ardent et extraordinaire; et les lèvres

distendues de ce cheval à la physionomie enragée laissaient pleinement

apercevoir ses dents sépulcrales et dégoûtantes.

Stupéfié par la terreur, le jeune seigneur gagna la porte en chancelant.

Comme il l'ouvrait, un éclat de lumière rouge jaillit au loin dans la

salle, qui dessina nettement son reflet sur la tapisserie frissonnante;

et, comme le baron hésitait un instant sur le seuil, il tressaillit en

voyant que ce reflet prenait la position exacte et remplissait

précisément le contour de l'implacable et triomphant meurtrier du

Berlifitzing sarrasin.

Pour alléger ses esprits affaissés, le baron Frédérick chercha

précipitamment le plein air. À la porte principale du palais, il

rencontra trois écuyers. Ceux-ci, avec beaucoup de difficulté et au

péril de leur vie, comprimaient les bonds convulsifs d'un cheval

gigantesque couleur de feu.

--À qui est ce cheval? Où l'avez-vous trouvé? demanda le jeune homme

d'une voix querelleuse et rauque, reconnaissant immédiatement que le

mystérieux coursier de la tapisserie était le parfait pendant du furieux

animal qu'il avait devant lui.

--C'est votre propriété, monseigneur, répliqua l'un des écuyers, du

moins il n'est réclamé par aucun autre propriétaire. Nous l'avons pris

comme il s'échappait, tout fumant et écumant de rage, des écuries

brûlantes du château Berlifitzing. Supposant qu'il appartenait au haras

des chevaux étrangers du vieux comte, nous l'avons ramené comme épave.

Mais les domestiques désavouent tout droit sur la bête; ce qui est

étrange, puisqu'il porte des traces évidentes du feu, qui prouvent qu'il

l'a échappé belle.

--Les lettres W. V. B. sont également marquées au fer très-distinctement

sur son front, interrompit un second écuyer; je supposais donc qu'elles

étaient les initiales de Wilhelm von Berlifitzing, mais tout le monde au

château affirme positivement n'avoir aucune connaissance du cheval.

--Extrêmement singulier! dit le jeune baron, avec un air rêveur et comme

n'ayant aucune conscience du sens de ses paroles. C'est, comme vous

dites, un remarquable cheval,--un prodigieux cheval! bien qu'il soit,

comme vous le remarquez avec justesse, d'un caractère ombrageux et

intraitable; allons! qu'il soit à moi, je le veux bien, ajouta-t-il

après une pause; peut-être un cavalier tel que Frédérick de

Metzengerstein pourra-t-il dompter le diable même des écuries de

Berlifitzing.

--Vous vous trompez, monseigneur; le cheval, comme nous vous l'avons

dit, je crois, n'appartient pas aux écuries du comte. Si tel eût été le

cas, nous connaissons trop bien notre devoir pour l'amener en présence

d'une noble personne de votre famille.

--C'est vrai! observa le baron sèchement.

Et, à ce moment, un jeune valet de chambre arriva du palais, le teint

échauffé et à pas précipités. Il chuchota à l'oreille de son maître

l'histoire de la disparition soudaine d'un morceau de la tapisserie,

dans une chambre qu'il désigna, entrant alors dans des détails d'un

caractère minutieux et circonstancié; mais, comme tout cela fut

communiqué d'une voix très-basse, pas un mot ne transpira qui pût

satisfaire la curiosité excitée des écuyers.

Le jeune Frédérick, pendant l'entretien, semblait agité d'émotions

variées. Néanmoins, il recouvra bientôt son calme, et une expression de

méchanceté décidée était déjà fixée sur sa physionomie, quand il donna

des ordres péremptoires pour que l'appartement en question fût

immédiatement condamné et la clef remise entre ses mains propres.

--Avez-vous appris la mort déplorable de Berlifitzing, le vieux

chasseur? dit au baron un de ses vassaux, après le départ du page,

pendant que l'énorme coursier que le gentilhomme venait d'adopter comme

sien s'élançait et bondissait avec une furie redoublée à travers la

longue avenue qui s'étendait du palais aux écuries de Metzengerstein.

--Non, dit le baron se tournant brusquement vers celui qui parlait;

mort! dis-tu?

--C'est la pure vérité, monseigneur; et je présume que, pour un seigneur

de votre nom, ce n'est pas un renseignement trop désagréable.

Un rapide sourire jaillit sur la physionomie du baron.

--Comment est-il mort?

--Dans ses efforts imprudents pour sauver la partie préférée de son

haras de chasse, il a péri misérablement dans les flammes.

--En... vé... ri... té...! exclama le baron, comme impressionné

lentement et graduellement par quelque évidence mystérieuse.

--En vérité, répéta le vassal.

--Horrible! dit le jeune homme avec beaucoup de calme.

Et il rentra tranquillement dans le palais.

À partir de cette époque, une altération marquée eut lieu dans la

conduite extérieure du jeune débauché, baron Frédérick von

Metzengerstein. Véritablement, sa conduite désappointait toutes les

espérances et déroutait les intrigues de plus d'une mère. Ses habitudes

et ses manières tranchèrent de plus en plus et, moins que jamais,

n'offrirent d'analogie sympathique quelconque avec celle de

l'aristocratie du voisinage. On ne le voyait jamais au delà des limites

de son propre domaine, et, dans le vaste monde social, il était

absolument sans compagnon, à moins que ce grand cheval impétueux, hors

nature, couleur de feu, qu'il monta continuellement à partir de cette

époque, n'eût en réalité quelque droit mystérieux au titre d'ami.

Néanmoins, de nombreuses invitations de la part du voisinage lui

arrivaient périodiquement.--«Le baron honorera-t-il notre fête de sa

présence?»--«Le baron se joindra-t-il à nous pour une chasse au

sanglier?»--«Metzengerstein ne chasse pas»,--«Metzengerstein n'ira

pas,»--telles étaient ses hautaines et laconiques réponses.

Ces insultes répétées ne pouvaient pas être endurées par une noblesse

impérieuse. De telles invitations devinrent moins cordiales,--moins

fréquentes;--avec le temps elles cessèrent tout à fait. On entendit la

veuve de l'infortuné comte Berlifitzing exprimer le voeu «que le baron

fût au logis quand il désirerait n'y pas être, puisqu'il dédaignait la

compagnie de ses égaux; et qu'il fût à cheval quand il voudrait n'y pas

être, puisqu'il leur préférait la société d'un cheval.» Ceci à coup sûr

n'était que l'explosion niaise d'une pique héréditaire et prouvait que

nos paroles deviennent singulièrement absurdes quand nous voulons leur

donner une forme extraordinairement énergique.

Les gens charitables, néanmoins, attribuaient le changement de manières

du jeune gentilhomme au chagrin naturel d'un fils privé prématurément de

ses parents,--oubliant toutefois son atroce et insouciante conduite

durant les jours qui suivirent immédiatement cette perte. Il y en eut

quelques-uns qui accusèrent simplement en lui une idée exagérée de son

importance et de sa dignité. D'autres, à leur tour (et parmi ceux-là

peut être cité le médecin de la famille), parlèrent sans hésiter d'une

mélancolie morbide et d'un mal héréditaire; cependant, des insinuations

plus ténébreuses, d'une nature plus équivoque, couraient parmi la

multitude.

En réalité, l'attachement pervers du baron pour sa monture de récente

acquisition,--attachement qui semblait prendre une nouvelle force dans

chaque nouvel exemple que l'animal donnait de ses féroces et démoniaques

inclinations,--devint à la longue, aux yeux de tous les gens

raisonnables, une tendresse horrible et contre nature. Dans

l'éblouissement du midi,--aux heures profondes de la nuit,--malade ou

bien portant,--dans le calme ou dans la tempête,--le jeune

Metzengerstein semblait cloué à la selle du cheval colossal dont les

intraitables audaces s'accordaient si bien avec son propre caractère.

Il y avait, de plus, des circonstances qui, rapprochées des événements

récents, donnaient un caractère surnaturel et monstrueux à la manie du

cavalier et aux capacités de la bête. L'espace qu'elle franchissait d'un

seul saut avait été soigneusement mesuré, et se trouva dépasser d'une

différence stupéfiante les conjectures les plus larges et les plus

exagérées. Le baron, en outre, ne se servait pour l'animal d'aucun nom

particulier, quoique tous les chevaux de son haras fussent distingués

par des appellations caractéristiques. Ce cheval-ci avait son écurie à

une certaine distance des autres; et, quant au pansement et à tout le

service nécessaire, nul, excepté le propriétaire en personne, ne s'était

risqué à remplir ces fonctions, ni même à entrer dans l'enclos où

s'élevait son écurie particulière. On observa aussi que, quoique les

trois palefreniers qui s'étaient emparés du coursier, quand il fuyait

l'incendie de Berlifitzing, eussent réussi à arrêter sa course à l'aide

d'une chaîne à noeud coulant, cependant aucun des trois ne pouvait

affirmer avec certitude que, durant cette dangereuse lutte, ou à aucun

moment depuis lors, il eût jamais posé la main sur le corps de la bête.

Des preuves d'intelligence particulière dans la conduite d'un noble

cheval plein d'ardeur ne suffiraient certainement pas à exciter une

attention déraisonnable; mais il y avait ici certaines circonstances qui

eussent violenté les esprits les plus sceptiques et les plus

flegmatiques; et l'on disait que parfois l'animal avait fait reculer

d'horreur la foule curieuse devant la profonde et frappante

signification de sa marque,--que parfois le jeune Metzengerstein était

devenu pâle et s'était dérobé devant l'expression soudaine de son oeil

sérieux et quasi humain.

Parmi toute la domesticité du baron, il ne se trouva néanmoins personne

pour douter de la ferveur extraordinaire d'affection qu'excitaient dans

le jeune gentilhomme les qualités brillantes de son cheval; personne,

excepté du moins un insignifiant petit page malvenu, dont on rencontrait

partout l'offusquante laideur, et dont les opinions avaient aussi peu

d'importance qu'il est possible. Il avait l'effronterie d'affirmer,--si

toutefois ses idées valent la peine d'être mentionnées,--que son maître

ne s'était jamais mis en selle sans un inexplicable et presque

imperceptible frisson, et qu'au retour de chacune de ses longues et

habituelles promenades, une expression de triomphante méchanceté

faussait tous les muscles de sa face.

Pendant une nuit de tempête, Metzengerstein, sortant d'un lourd sommeil,

descendit comme un maniaque de sa chambre, et, montant à cheval en toute

hâte, s'élança en bondissant à travers le labyrinthe de la forêt.

Un événement aussi commun ne pouvait pas attirer particulièrement

l'attention; mais son retour fut attendu avec une intense anxiété par

tous ses domestiques, quand, après quelques heures d'absence, les

prodigieux et magnifiques bâtiments du palais Metzengerstein se mirent à

craquer et à trembler jusque dans leurs fondements, sous l'action d'un

feu immense et immaîtrisable,--une masse épaisse et livide.

Comme les flammes, quand on les aperçut pour la première fois, avaient

déjà fait un si terrible progrès que tous les efforts pour sauver une

portion quelconque des bâtiments eussent été évidemment inutiles, toute

la population du voisinage se tenait paresseusement à l'entour, dans une

stupéfaction silencieuse, sinon apathique. Mais un objet terrible et

nouveau fixa bientôt l'attention de la multitude, et démontra combien

est plus intense l'intérêt excité dans les sentiments d'une foule par la

contemplation d'une agonie humaine que celui qui est créé par les plus

effrayants spectacles de la matière inanimée.

Sur la longue avenue de vieux chênes qui commençait à la forêt et

aboutissait à l'entrée principale du palais Metzengerstein, un coursier,

portant un cavalier décoiffé et en désordre, se faisait voir bondissant

avec une impétuosité qui défiait le démon de la tempête lui-même.

Le cavalier n'était évidemment pas le maître de cette course effrénée.

L'angoisse de sa physionomie, les efforts convulsifs de tout son être,

rendaient témoignage d'une lutte surhumaine; mais aucun son, excepté un

cri unique, ne s'échappa de ses lèvres lacérées, qu'il mordait d'outre

en outre dans l'intensité de sa terreur. En un instant, le choc des

sabots retentit avec un bruit aigu et perçant, plus haut que le

mugissement des flammes et le glapissement du vent un instant encore,

et, franchissant d'un seul bond la grande porte et le fossé, le coursier

s'élança sur les escaliers branlants du palais et disparut avec son

cavalier dans le tourbillon de ce feu chaotique.

La furie de la tempête s'apaisa tout à coup et un calme absolu prit

solennellement sa place. Une flamme blanche enveloppait toujours le

bâtiment comme un suaire, et ruisselant au loin dans l'atmosphère

tranquille, dardait une lumière d'un éclat surnaturel, pendant qu'un

nuage de fumée s'abattait pesamment sur les bâtiments sous la forme

distincte d'un gigantesque _cheval_.

Histoires extraordinaires · 第 50 / 56 题