MANUSCRIT TROUVÉ DANS UNE BOUTEILLE

Qui n'a plus qu'un moment à vivre

N'a plus rien à dissimuler.

QUINAULT.--_Atys_.

De mon pays et de ma famille, je n'ai pas grand-chose à dire. De mauvais

procédés et l'accumulation des années m'ont rendu étranger à l'un et à

l'autre. Mon patrimoine me fit bénéficier d'une éducation peu commune,

et un tour contemplatif d'esprit me rendit apte à classer méthodiquement

tout ce matériel d'instruction diligemment amassé par une étude précoce.

Par-dessus tout, les ouvrages des philosophes allemands me procuraient

de grandes délices; cela ne venait pas d'une admiration mal avisée pour

leur éloquente folie, mais du plaisir que, grâce à mes habitudes

d'analyse rigoureuse, j'avais à surprendre leurs erreurs. On m'a souvent

reproché l'aridité de mon génie; un manque d'imagination m'a été imputé

comme un crime, et le pyrrhonisme de mes opinions a fait de moi, en tout

temps, un homme fameux. En réalité, une forte appétence pour la

philosophie physique a, je le crains, imprégné mon esprit d'un des

défauts les plus communs de ce siècle,--je veux dire de l'habitude de

rapporter aux principes de cette science les circonstances même les

moins susceptibles d'un pareil rapport. Par-dessus tout, personne

n'était moins exposé que moi à se laisser entraîner hors de la sévère

juridiction de la vérité par les feux follets de la superstition. J'ai

jugé à propos de donner ce préambule, dans la crainte que l'incroyable

récit que j'ai à faire ne soit considéré plutôt comme la frénésie d'une

imagination indigeste que comme l'expérience positive d'un esprit pour

lequel les rêveries de l'imagination ont été lettre morte et nullité.

Après plusieurs années dépensées dans un lointain voyage, je

m'embarquai, en 18.., à Batavia, dans la riche et populeuse île de Java,

pour une promenade dans l'archipel des îles de la Sonde. Je me mis en

route, comme passager,--n'ayant pas d'autre mobile qu'une nerveuse

instabilité qui me _hantait_ comme un mauvais esprit.

Notre bâtiment était un bateau d'environ quatre cents tonneaux, doublé

en cuivre et construit à Bombay en teck de Malabar. Il était chargé de

coton, de laine et d'huiles des Laquedives. Nous avions aussi à bord du

filin de cocotier, du sucre de palmier, de l'huile de beurre bouilli,

des noix de coco, et quelques caisses d'opium. L'arrimage avait été mal

fait, et le navire conséquemment donnait de la bande.

Nous mîmes sous voiles avec un souffle de vent, et, pendant plusieurs

jours, nous restâmes le long de la côte orientale de Java, sans autre

incident pour tromper la monotonie de notre route que la rencontre de

quelques-uns des petits grabs de l'archipel où nous étions confinés.

Un soir, comme j'étais appuyé sur le bastingage de la dunette,

j'observai un très-singulier nuage, isolé, vers le nord-ouest. Il était

remarquable autant par sa couleur que parce qu'il était le premier que

nous eussions vu depuis notre départ de Batavia. Je le surveillai

attentivement jusqu'au coucher du soleil; alors, il se répandit tout

d'un coup de l'est à l'ouest, cernant l'horizon d'une ceinture précise

de vapeur, et apparaissant comme une longue ligne de côte très-basse.

Mon attention fut bientôt après attirée par l'aspect rouge et brun de la

lune et le caractère particulier de la mer. Cette dernière subissait un

changement rapide, et l'eau semblait plus transparente que d'habitude.

Je pouvais distinctement voir le fond, et cependant, en jetant la sonde,

je trouvai que nous étions sur quinze brasses. L'air était devenu

intolérablement chaud et se chargeait d'exhalaisons spirales semblables

à celles qui s'élèvent du fer chauffé. Avec la nuit, toute la brise

tomba, et nous fûmes pris par un calme plus complet qu'il n'est possible

de le concevoir. La flamme d'une bougie brûlait à l'arrière sans le

mouvement le moins sensible, et un long cheveu tenu entre l'index et le

pouce tombait droit et sans la moindre oscillation. Néanmoins, comme le

capitaine disait qu'il n'apercevait aucun symptôme de danger, et comme

nous dérivions vers la terre par le travers, il commanda de carguer les

voiles et de filer l'ancre. On ne mit point de vigie de quart, et

l'équipage, qui se composait principalement de Malais, se coucha

délibérément sur le pont. Je descendis dans la chambre,--non sans le

parfait pressentiment d'un malheur. En réalité, tous ces symptômes me

donnaient à craindre un simoun[22]. Je parlai de mes craintes au

capitaine; mais il ne fit pas attention à ce que je lui disais, et me

quitta sans daigner me faire une réponse. Mon malaise, toutefois,

m'empêcha de dormir, et, vers minuit, je montai sur le pont. Comme je

mettais le pied sur la dernière marche du capot d'échelle, je fus

effrayé par un profond bourdonnement semblable à celui que produit

l'évolution rapide d'une roue de moulin, et, avant que j'eusse pu en

vérifier la cause, je sentis que le navire tremblait dans son centre.

Presque aussitôt, un coup de mer nous jeta sur le côté, et, courant

par-dessus nous, balaya tout le pont de l'avant à l'arrière.

L'extrême furie du coup de vent fit, en grande partie, le salut du

navire. Quoiqu'il fût absolument engagé dans l'eau, comme ses mâts s'en

étaient allés par-dessus bord, il se releva lentement une minute après,

et, vacillant quelques instants sous l'immense pression de la tempête,

finalement il se redressa.

Par quel miracle échappai-je à la mort, il m'est impossible de le dire.

Étourdi par le choc de l'eau, je me trouvai pris, quand je revins à moi,

entre l'étambot[23] et le gouvernail. Ce fut à grand-peine que je me

remis sur mes pieds, et, regardant vertigineusement autour de moi, je

fus d'abord frappé de l'idée que nous étions sur des brisants, tant

était effrayant, au delà de toute imagination, le tourbillon de cette

mer énorme et écumante dans laquelle nous étions engouffrés. Au bout de

quelques instants, j'entendis la voix d'un vieux Suédois qui s'était

embarqué avec nous au moment où nous quittions le port. Je le hélai de

toute ma force, et il vint en chancelant me rejoindre à l'arrière. Nous

reconnûmes bientôt que nous étions les seuls survivants du sinistre.

Tout ce qui était sur le pont, nous exceptés, avait été balayé

par-dessus bord; le capitaine et les matelots avaient péri pendant leur

sommeil, car les cabines avaient été inondées par la mer. Sans

auxiliaires, nous ne pouvions pas espérer de faire grand-chose pour la

sécurité du navire, et nos tentatives furent d'abord paralysées par la

croyance où nous étions que nous allions sombrer d'un moment à l'autre.

Notre câble avait cassé comme un fil d'emballage au premier souffle de

l'ouragan; sans cela, nous eussions été engloutis instantanément. Nous

fuyions devant la mer avec une vélocité effrayante, et l'eau nous

faisait des brèches visibles. La charpente de notre arrière était

excessivement endommagée, et, presque sous tous les rapports, nous

avions essuyé de cruelles avaries; mais, à notre grande joie, nous

trouvâmes que les pompes n'étaient pas engorgées, et que notre

chargement n'avait pas été très-dérangé.

La plus grande furie de la tempête était passée, et nous n'avions plus à

craindre la violence du vent; mais nous pensions avec terreur au cas de

sa totale cessation, bien persuadés que, dans notre état d'avarie, nous

ne pourrions pas résister à l'épouvantable houle qui s'ensuivrait; mais

cette très-juste appréhension ne semblait pas si près de se vérifier.

Pendant cinq nuits et cinq jours entiers, durant lesquels nous vécûmes

de quelques morceaux de sucre de palmier tirés à grand-peine du gaillard

d'avant, notre coque fila avec une vitesse incalculable devant des

reprises de vent qui se succédaient rapidement, et qui, sans égaler la

première violence du simoun, étaient cependant plus terribles qu'aucune

tempête que j'eusse essuyée jusqu'alors. Pendant les quatre premiers

jours, notre route, sauf de très-légères variations, fut au sud-est

quart de sud, et ainsi nous serions allés nous jeter sur la côte de la

Nouvelle-Hollande[24].

Le cinquième jour, le froid devint extrême, quoique le vent eût tourné

d'un point vers le nord. Le soleil se leva avec un éclat jaune et

maladif, et se hissa à quelques degrés à peine au-dessus de l'horizon,

sans projeter une lumière franche. Il n'y avait aucun nuage apparent, et

cependant le vent fraîchissait, fraîchissait et soufflait avec des accès

de furie. Vers midi, ou à peu près, autant que nous en pûmes juger,

notre attention fut attirée de nouveau par la physionomie du soleil. Il

n'émettait pas de lumière, à proprement parler, mais une espèce de feu

sombre et triste, sans réflexion, comme si tous les rayons étaient

polarisés. Juste avant de se plonger dans la mer grossissante, son feu

central disparut soudainement comme s'il était brusquement éteint par

une puissance inexplicable. Ce n'était plus qu'une roue pâle et couleur

d'argent, quand il se précipita dans l'insondable Océan.

Nous attendîmes en vain l'arrivée du sixième jour;--ce jour n'est pas

encore arrivé pour moi,--pour le Suédois il n'est jamais arrivé. Nous

fûmes dès lors ensevelis dans des ténèbres de poix, si bien que nous

n'aurions pas vu un objet à vingt pas du navire. Nous fûmes enveloppés

d'une nuit éternelle que ne tempérait même pas l'éclat phosphorique de

la mer auquel nous étions accoutumés sous les tropiques. Nous observâmes

aussi que, quoique la tempête continuât à faire rage sans accalmie, nous

ne découvrions plus aucune apparence de ce ressac et de ces moutons qui

nous avaient accompagnés jusque-là. Autour de nous, tout n'était

qu'horreur, épaisse obscurité, un noir désert d'ébène liquide. Une

terreur superstitieuse s'infiltrait par degrés dans l'esprit du vieux

Suédois, et mon âme, quant à moi, était plongée dans une muette

stupéfaction. Nous avions abandonné tout soin du navire, comme chose

plus qu'inutile, et nous attachant de notre mieux au tronçon du mât de

misaine, nous promenions nos regards avec amertume sur l'immensité de

l'Océan. Nous n'avions aucun moyen de calculer le temps et nous ne

pouvions former aucune conjecture sur notre situation. Nous étions

néanmoins bien sûrs d'avoir été plus loin dans le sud qu'aucun des

navigateurs précédents, et nous éprouvions un grand étonnement de ne pas

rencontrer les obstacles ordinaires de glaces. Cependant, chaque minute

menaçait d'être la dernière, chaque vague se précipitait pour nous

écraser. La houle surpassait tout ce que j'avais imaginé comme possible,

et c'était un miracle de chaque instant que nous ne fussions pas

engloutis. Mon camarade parlait de la légèreté de notre chargement, et

me rappelait les excellentes qualités de notre bateau; mais je ne

pouvais m'empêcher d'éprouver l'absolu renoncement du désespoir, et je

me préparais mélancoliquement à cette mort que rien, selon moi, ne

pouvait différer au delà d'une heure, puisque, à chaque noeud que filait

le navire, la houle de cette mer noire et prodigieuse devenait plus

lugubrement effrayante. Parfois, à une hauteur plus grande que celle de

l'albatros, la respiration nous manquait, et d'autres fois nous étions

pris de vertige en descendant, avec une horrible vélocité dans un enfer

liquide où l'air devenait stagnant, et où aucun son ne pouvait troubler

les sommeils du kraken[25].

Nous étions au fond d'un de ces abîmes, quand un cri soudain de mon

compagnon éclata sinistrement dans la nuit.

--Voyez! voyez! me criait-il dans les oreilles; Dieu tout-puissant!

Voyez! voyez!

Comme il parlait, j'aperçus une lumière rouge, d'un éclat sombre et

triste, qui flottait sur le versant du gouffre immense où nous étions

ensevelis, et jetait à notre bord un reflet vacillant. En levant les

yeux, je vis un spectacle qui glaça mon sang. À une hauteur terrifiante,

juste au-dessus de nous et sur la crête même du précipice, planait un

navire gigantesque, de quatre mille tonneaux peut-être. Quoique juché au

sommet d'une vague qui avait bien cent fois sa hauteur, il paraissait

d'une dimension beaucoup plus grande que celle d'aucun vaisseau de ligne

ou de la Compagnie des Indes. Son énorme coque était d'un noir profond

que ne tempérait aucun des ornements ordinaires d'un navire. Une simple

rangée de canons s'allongeait de ses sabords ouverts et renvoyait,

réfléchis par leurs surfaces polies, les feux d'innombrables fanaux de

combat qui se balançaient dans le gréement. Mais ce qui nous inspira le

plus d'horreur et d'étonnement, c'est qu'il marchait toutes voiles

dehors, en dépit de cette mer surnaturelle et de cette tempête effrénée.

D'abord, quand nous l'aperçûmes, nous ne pouvions voir que son avant,

parce qu'il ne s'élevait que lentement du noir et horrible gouffre qu'il

laissait derrière lui. Pendant un moment, moment d'intense terreur,--il

fit une pause sur ce sommet vertigineux, comme dans l'enivrement de sa

propre élévation,--puis trembla,--s'inclina,--et enfin--glissa sur la

pente.

En ce moment, je ne sais quel sang-froid soudain maîtrisa mon esprit. Me

rejetant autant que possible vers l'arrière, j'attendis sans trembler la

catastrophe qui devait nous écraser. Notre propre navire, à la longue,

ne luttait plus contre la mer et plongeait de l'avant. Le choc de la

masse précipitée le frappa conséquemment dans cette partie de la

charpente qui était déjà sous l'eau, et eut pour résultat inévitable de

me lancer dans le gréement de l'étranger.

Comme je tombais, ce navire se souleva dans un temps d'arrêt, puis vira

de bord; et c'est, je présume, à la confusion qui s'ensuivit que je dus

d'échapper à l'attention de l'équipage. Je n'eus pas grand-peine à me

frayer un chemin, sans être vu, jusqu'à la principale écoutille, qui

était en partie ouverte, et je trouvai bientôt une occasion propice pour

me cacher dans la cale. Pourquoi fis-je ainsi? je ne saurais trop le

dire. Ce qui m'induisit à me cacher fut peut-être un sentiment vague de

terreur qui s'était emparé tout d'abord de mon esprit à l'aspect des

nouveaux navigateurs. Je ne me souciais pas de me confier à une race de

gens qui, d'après le coup d'oeil sommaire que j'avais jeté sur eux,

m'avaient offert le caractère d'une indéfinissable étrangeté et tant de

motifs de doute et d'appréhension. C'est pourquoi je jugeai à propos de

m'arranger une cachette dans la cale. J'enlevai une partie du faux

bordage, de manière à me ménager une retraite commode entre les énormes

membrures du navire.

J'avais à peine achevé ma besogne qu'un bruit de pas dans la cale me

contraignit d'en faire usage. Un homme passa à côté de ma cachette d'un

pas faible et mal assuré. Je ne pus pas voir son visage, mais j'eus le

loisir d'observer son aspect général. Il y avait en lui tout le

caractère de la faiblesse et de la caducité. Ses genoux vacillaient sous

la charge des années, et tout son être en tremblait. Il se parlait à

lui-même, marmottait d'une voix basse et cassée quelques mots d'une

langue que je ne pus pas comprendre, et farfouillait dans un coin où

l'on avait empilé des instruments d'un aspect étrange et des cartes

marines délabrées. Ses manières étaient un singulier mélange de la

maussaderie d'une seconde enfance et de la dignité solennelle d'un dieu.

À la longue, il remonta sur le pont, et je ne le vis plus.

* * * * *

Un sentiment pour lequel je ne trouve pas de mot a pris possession de

mon âme,--une sensation qui n'admet pas d'analyse, qui n'a pas sa

traduction dans les lexiques du passé, et pour laquelle je crains que

l'avenir lui-même ne trouve pas de clef.--Pour un esprit constitué comme

le mien, cette dernière considération est un vrai supplice. Jamais je ne

pourrai, je sens que je ne pourrai jamais être édifié relativement à la

nature de mes idées. Toutefois, il n'est pas étonnant que ces idées

soient indéfinissables, puisqu'elles sont puisées à des sources si

entièrement neuves. Un nouveau sentiment--une nouvelle entité--est

ajouté à mon âme.

* * * * *

Il y a bien longtemps que j'ai touché pour la première fois le pont de

ce terrible navire, et les rayons de ma destinée vont, je crois, se

concentrant et s'engloutissant dans un foyer. Incompréhensibles gens!

Enveloppés dans des méditations dont je ne puis deviner la nature, ils

passent à côté de moi sans me remarquer. Me cacher est pure folie de ma

part, car ce monde-là _ne veut pas voir_. Il n'y a qu'un instant, je

passais juste sous les yeux du second; peu de temps auparavant, je

m'étais aventuré jusque dans la cabine du capitaine lui-même, et c'est

là que je me suis procuré les moyens d'écrire ceci et tout ce qui

précède. Je continuerai ce journal de temps en temps. Il est vrai que je

ne puis trouver aucune occasion de le transmettre au monde; pourtant,

j'en veux faire l'essai. Au dernier moment j'enfermerai le manuscrit

dans une bouteille, et je jetterai le tout à la mer.

* * * * *

Un incident est survenu qui m'a de nouveau donné lieu à réfléchir. De

pareilles choses sont-elles l'opération d'un hasard indiscipliné? Je

m'étais faufilé sur le pont et m'étais étendu, sans attirer l'attention

de personne, sur un amas d'enfléchures et de vieilles voiles, dans le

fond de la yole. Tout en rêvant à la singularité de ma destinée, je

barbouillais sans y penser, avec une brosse à goudron, les bords d'une

bonnette[26] soigneusement pliée et posée à côté de moi sur un baril. La

bonnette est maintenant tendue sur ses bouts-dehors, et les touches

irréfléchies de la brosse figurent le mot DÉCOUVERTE.

J'ai fait récemment plusieurs observations sur la structure du vaisseau.

Quoique bien armé, ce n'est pas, je crois, un vaisseau de guerre. Son

gréement, sa structure, tout son équipement repoussent une supposition

de cette nature. Ce qu'il n'est pas, je le perçois facilement; mais ce

qu'il est, je crains qu'il ne me soit impossible de le dire. Je ne sais

comment cela se fait, mais, en examinant son étrange modèle et la

singulière forme de ses espars[27], ses proportions colossales, cette

prodigieuse collection de voiles, son avant sévèrement simple et son

arrière d'un style suranné, il me semble parfois que la sensation

d'objets qui ne me sont pas inconnus traverse mon esprit comme un

éclair, et toujours à ces ombres flottantes de la mémoire est mêlé un

inexplicable souvenir de vieilles légendes étrangères et de siècles

très-anciens.

* * * * *

J'ai bien regardé la charpente du navire. Elle est faite de matériaux

qui me sont inconnus. Il y a dans le bois un caractère qui me frappe,

comme le rendant, ce me semble, impropre à l'usage auquel il a été

destiné. Je veux parler de son extrême porosité, considérée

indépendamment des dégâts faits par les vers, qui sont une conséquence

de la navigation dans ces mers, et de la pourriture résultant de la

vieillesse. Peut-être trouvera-t-on mon observation quelque peu subtile,

mais il me semble que ce bois aurait tout le caractère du chêne

espagnol, si le chêne espagnol pouvait être dilaté par des moyens

artificiels.

En relisant la phrase précédente, il me revient à l'esprit un curieux

apophtegme[28] d'un vieux loup de mer hollandais.

--Cela est positif, disait-il toujours quand on exprimait quelque doute

sur sa véracité, comme il est positif qu'il y a une mer où le navire

lui-même grossit comme le corps vivant d'un marin.

* * * * *

Il y a environ une heure, je me suis senti la hardiesse de me glisser

dans un groupe d'hommes de l'équipage. Ils n'ont pas eu l'air de faire

attention à moi, et quoique je me tinsse juste au milieu d'eux, ils

paraissaient n'avoir aucune conscience de ma présence. Comme celui que

j'avais vu le premier dans la cale, ils portaient tous les signes d'une

vieillesse chenue. Leurs genoux tremblaient de faiblesse; leurs épaules

étaient arquées par la décrépitude; leur peau ratatinée frissonnait au

vent; leur voix était basse, chevrotante et cassée; leurs yeux

distillaient les larmes brillantes de la vieillesse, et leurs cheveux

gris fuyaient terriblement dans la tempête. Autour d'eux, de chaque côté

du pont, gisaient éparpillés des instruments mathématiques d'une

structure très-ancienne et tout à fait tombée en désuétude.

* * * * *

J'ai parlé un peu plus haut d'une bonnette qu'on avait installée. Depuis

ce moment, le navire chassé par le vent n'a pas discontinué sa terrible

course droit au sud, chargé de toute sa toile disponible depuis ses

pommes de mâts jusqu'à ses bouts-dehors inférieurs, et plongeant ses

bouts de vergues de perroquet dans le plus effrayant enfer liquide que

jamais cervelle humaine ait pu concevoir. Je viens de quitter le pont,

ne trouvant plus la place tenable; cependant, l'équipage ne semble pas

souffrir beaucoup. C'est pour moi le miracle des miracles qu'une si

énorme masse ne soit pas engloutie tout de suite et pour toujours. Nous

sommes condamnés, sans doute, à côtoyer éternellement le bord de

l'éternité, sans jamais faire notre plongeon définitif dans le gouffre.

Nous glissons avec la prestesse de l'hirondelle de mer sur des vagues

mille fois plus effrayantes qu'aucune de celles que j'ai jamais vues; et

des ondes colossales élèvent leurs têtes au-dessus de nous comme des

démons de l'abîme, mais comme des démons restreints aux simples menaces

et auxquels il est défendu de détruire. Je suis porté à attribuer cette

bonne chance perpétuelle à la seule cause naturelle qui puisse légitimer

un pareil effet. Je suppose que le navire est soutenu par quelque fort

courant ou remous sous-marin.

* * * * *

J'ai vu le capitaine face à face, et dans sa propre cabine; mais, comme

je m'y attendais, il n'a fait aucune attention à moi. Bien qu'il n'y ait

rien dans sa physionomie générale qui révèle, pour l'oeil du premier

venu, quelque chose de supérieur ou d'inférieur à l'homme, toutefois

l'étonnement que j'éprouvai à son aspect se mêlait d'un sentiment de

respect et de terreur irrésistible. Il est à peu près de ma taille,

c'est-à-dire de cinq pieds huit pouces environ. Il est bien

proportionné, bien pris dans son ensemble; mais cette constitution

n'annonce ni vigueur particulière ni quoi que ce soit de remarquable.

Mais c'est la singularité de l'expression qui règne sur sa face,--c'est

l'intense, terrible, saisissante évidence de la vieillesse, si entière,

si absolue, qui crée dans mon esprit un sentiment,--une sensation

ineffable. Son front, quoique peu ridé, semble porter le sceau d'une

myriade d'années. Ses cheveux gris sont des archives du passé, et ses

yeux, plus gris encore, sont des sibylles de l'avenir. Le plancher de sa

cabine était encombré d'étranges in-folio à fermoirs de fer,

d'instruments de science usés et d'anciennes cartes d'un style

complètement oublié. Sa tête était appuyée sur ses mains, et d'un oeil

ardent et inquiet il dévorait un papier que je pris pour une

commission[29], et qui, en tout cas, portait une signature royale. Il se

parlait à lui-même,--comme le premier matelot que j'avais aperçu dans la

cale,--et marmottait d'une voix basse et chagrine quelques syllabes

d'une langue étrangère; et, bien que je fusse tout à côté de lui, il me

semblait que sa voix arrivait à mon oreille de la distance d'un mille.

* * * * *

Le navire avec tout ce qu'il contient est imprégné de l'esprit des

anciens âges. Les hommes de l'équipage glissent çà et là comme les

ombres des siècles enterrés; dans leurs yeux vit une pensée ardente et

inquiète; et quand, sur mon chemin, leurs mains tombent dans la lumière

effarée des fanaux, j'éprouve quelque chose que je n'ai jamais éprouvé

jusqu'à présent, quoique toute ma vie j'aie eu la folie des antiquités,

et que je me sois baigné dans l'ombre des colonnes ruinées de Balbeck,

de Tadmor et de Persépolis, tant qu'à la fin mon âme elle-même est

devenue une ruine.

* * * * *

Quand je regarde autour de moi, je suis honteux de mes premières

terreurs. Si la tempête qui nous a poursuivis jusqu'à présent me fait

trembler, ne devrais-je pas être frappé d'horreur devant cette bataille

du vent et de l'Océan, dont les mots vulgaires: tourbillon et simoun ne

peuvent pas donner la moindre idée? Le navire est littéralement enfermé

dans les ténèbres d'une éternelle nuit et dans un chaos d'eau qui

n'écume plus; mais, à une distance d'une lieue environ de chaque côté,

nous pouvons apercevoir, indistinctement et par intervalles, de

prodigieux remparts de glace qui montent vers le ciel désolé et

ressemblent aux murailles de l'univers!

* * * * *

Comme je l'avais pensé, le navire est évidemment dans un courant,--si

l'on peut proprement appeler ainsi une marée qui va mugissant et hurlant

à travers les blancheurs de la glace, et fait entendre du côté du sud un

tonnerre plus précipité que celui d'une cataracte tombant à pic.

* * * * *

Concevoir l'horreur de mes sensations est, je crois, chose absolument

impossible; cependant, la curiosité de pénétrer les mystères de ces

effroyables régions surplombe encore mon désespoir et suffit à me

réconcilier avec le plus hideux aspect de la mort. Il est évident que

nous nous précipitons vers quelque entraînante découverte,--quelque

incommunicable secret dont la connaissance implique la mort. Peut-être

ce courant nous conduit-il au pôle sud lui-même. Il faut avouer que

cette supposition, si étrange en apparence, a toute probabilité pour

elle.

* * * * *

L'équipage se promène sur le pont d'un pas tremblant et inquiet; mais il

y a dans toutes les physionomies une expression qui ressemble plutôt à

l'ardeur de l'espérance qu'à l'apathie du désespoir.

Cependant nous avons toujours le vent arrière, et, comme nous portons

une masse de toile, le navire s'enlève quelquefois en grand hors de la

mer. Oh! horreur sur horreur!--la glace s'ouvre soudainement à droite et

à gauche, et nous tournons vertigineusement dans d'immenses cercles

concentriques, tout autour des bords d'un gigantesque amphithéâtre, dont

les murs perdent leur sommet dans les ténèbres et l'espace. Mais il ne

me reste que peu de temps pour rêver à ma destinée! Les cercles se

rétrécissent rapidement,--nous plongeons follement dans l'étreinte du

tourbillon, et, à travers le mugissement, le beuglement et le

détonnement de l'Océan et de la tempête, le navire tremble,--ô Dieu!--il

se dérobe...--il sombre![30]

Histoires extraordinaires · 第 41 / 56 题