EDGAR ALLAN POE, SA VIE ET SES OUVRAGES.

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EDGAR POE, SA VIE ET SES OEUVRES[1]

par Charles Baudelaire (1856).

...Quelque maître malheureux à qui l'inexorable Fatalité a donné une

chasse acharnée, toujours plus acharnée, jusqu'à ce que ses chants

n'aient plus qu'un unique refrain, jusqu'à ce que les chants funèbres de

son Espérance aient adopté ce mélancolique refrain: «Jamais! Jamais

plus!»

Edgar Poe.--_Le Corbeau_.

Sur son trône d'airain le Destin, qui s'en raille,

Imbibe leur éponge avec du fiel amer,

Et la nécessité les tord dans sa tenaille.

Théophile Gautier.--_Ténèbres_.

I

Dans ces derniers temps, un malheureux fut amené devant nos tribunaux,

dont le front était illustré d'un rare et singulier tatouage: _Pas de

chance!_ Il portait ainsi au-dessus de ses yeux l'étiquette de sa vie,

comme un livre son titre, et l'interrogatoire prouve que ce bizarre

écriteau était cruellement véridique. Il y a, dans l'histoire

littéraire, des destinées analogues, de vraies damnations,--des hommes

qui portent le mot _guignon_ écrit en caractères mystérieux dans les

plis sinueux de leur front. L'Ange aveugle de l'expiation s'est emparé

d'eux et les fouette à tour de bras pour l'édification des autres. En

vain leur vie montre-t-elle des talents, des vertus, de la grâce; la

Société a pour eux un anathème spécial, et accuse en eux les infirmités

que sa persécution leur a données.--Que ne fit pas Hoffmann pour

désarmer la destinée, et que n'entreprit pas Balzac pour conjurer la

fortune?--Existe-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le

malheur dès le berceau,--qui jette avec _préméditation_ des natures

spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs

dans les cirques? Y a-t-il donc des âmes _sacrées_, vouées à l'autel,

condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres

ruines? Le cauchemar des _Ténèbres_ assiègera-t-il éternellement ces

âmes de choix? Vainement elles se débattent, vainement elles se ferment

au monde, à ses prévoyances, à ses ruses; elles perfectionneront la

prudence, boucheront toutes les issues, matelasseront les fenêtres

contre les projectiles du hasard; mais le Diable entrera par la serrure;

une perfection sera le défaut de leur cuirasse, et une qualité

superlative le germe de leur damnation.

_L'aigle, pour le briser du haut du firmament,_

_Sur le front découvert lâchera la tortue,_

_Car ils doivent périr inévitablement._

Leur destinée est écrite dans toute leur constitution, elle brille d'un

éclat sinistre dans leurs regards et dans leurs gestes, elle circule

dans leurs artères avec chacun de leurs globules sanguins.

Un écrivain célèbre de notre temps a écrit un livre pour démontrer que

le poëte ne pouvait trouver une bonne place ni dans une société

démocratique ni dans une aristocratique, pas plus dans une république

que dans une monarchie absolue ou tempérée. Qui donc a su lui répondre

péremptoirement? J'apporte aujourd'hui une nouvelle légende à l'appui de

sa thèse, j'ajoute un saint nouveau au martyrologe: j'ai à écrire

l'histoire d'un de ces illustres malheureux, trop riche de poésie et de

passion, qui est venu, après tant d'autres, faire en ce bas monde le

rude apprentissage du génie chez les âmes inférieures.

Lamentable tragédie que la vie d'Edgar Poe! Sa mort, dénoûment horrible

dont l'horreur est accrue par la trivialité!--De tous les documents que

j'ai lus est résultée pour moi la conviction que les États-Unis ne

furent pour Poe qu'une vaste prison qu'il parcourait avec l'agitation

fiévreuse d'un être fait pour respirer dans un monde plus

aromal,--qu'une grande barbarie éclairée au gaz,--et que sa vie

intérieure, spirituelle, de poëte ou même d'ivrogne, n'était qu'un

effort perpétuel pour échapper à l'influence de cette atmosphère

antipathique. Impitoyable dictature que celle de l'opinion dans les

sociétés démocratiques; n'implorez d'elle ni charité, ni indulgence, ni

élasticité quelconque dans l'application de ses lois aux cas multiples

et complexes de la vie morale. On dirait que de l'amour impie de la

liberté est née une tyrannie nouvelle, la tyrannie des bêtes, ou

zoocratie, qui par son insensibilité féroce ressemble à l'idole de

Jaggernaut.--Un biographe nous dira gravement--il est bien intentionné,

le brave homme,--que Poe, s'il avait voulu régulariser son génie et

appliquer ses facultés créatrices d'une manière plus appropriée au sol

américain, aurait pu devenir un auteur à argent, _a money making

author;_--un autre,--un naïf cynique, celui-là,--que, quelque beau que

soit le génie de Poe, il eût mieux valu pour lui n'avoir que du talent,

le talent s'escomptant toujours plus facilement que le génie. Un autre,

qui a dirigé des journaux et des revues, un ami du poëte, avoue qu'il

était difficile de l'employer et qu'on était obligé de le payer moins

que d'autres, parce qu'il écrivait dans un style trop au-dessus du

vulgaire. _Quelle odeur de magasin!_ comme disait Joseph de Maistre.

Quelques-uns ont osé davantage, et, unissant l'intelligence la plus

lourde de son génie à la férocité de l'hypocrisie bourgeoise, l'ont

insulté à l'envi; et, après sa soudaine disparition, ils ont rudement

morigéné ce cadavre,--particulièrement M. Rufus Griswold, qui, pour

rappeler ici l'expression vengeresse de M. George Graham, a commis alors

une immortelle infamie. Poe, éprouvant peut-être le sinistre

pressentiment d'une fin subite, avait désigné MM. Griswold et Willis

pour mettre ses oeuvres en ordre, écrire sa vie et restaurer sa mémoire.

Ce pédagogue-vampire a diffamé longuement son ami dans un énorme

article, plat et haineux, juste en tête de l'édition posthume de ses

oeuvres.--Il n'existe donc pas en Amérique d'ordonnance qui interdise

aux chiens l'entrée des cimetières?--Quant à M. Willis, il a prouvé, au

contraire, que la bienveillance et la décence marchaient toujours avec

le véritable esprit, et que la charité envers nos confrères, qui est un

devoir moral, était aussi un des commandements du goût.

Causez de Poe avec un Américain, il avouera peut-être son génie,

peut-être même s'en montrera-t-il fier; mais, avec un ton sardonique

supérieur qui sent son homme positif, il vous parlera de la vie

débraillée du poëte, de son haleine alcoolisée qui aurait pris feu à la

flamme d'une chandelle, de ses habitudes vagabondes; il vous dira que

c'était un être erratique et hétéroclite, une planète désorbitée, qu'il

roulait sans cesse de Baltimore à New-York, de New-York à Philadelphie,

de Philadelphie à Boston, de Boston à Baltimore, de Baltimore à

Richmond. Et si, le coeur ému par ces préludes d'une histoire navrante,

vous donnez à entendre que l'individu n'est peut-être pas seul coupable

et qu'il doit être difficile de penser et d'écrire commodément dans un

pays où il y a des millions de souverains, un pays sans capitale à

proprement parler, et sans aristocratie,--alors vous verrez ses yeux

s'agrandir et jeter des éclairs, la bave du patriotisme souffrant lui

monter aux lèvres, et l'Amérique, par sa bouche, lancer des injures à

l'Europe, sa vieille mère, et à la philosophie des anciens jours.

Je répète que pour moi la persuasion s'est faite qu'Edgar Poe et sa

patrie n'étaient pas de niveau. Les États-Unis sont un pays gigantesque

et enfant, naturellement jaloux du vieux continent. Fier de son

développement matériel, anormal et presque monstrueux, ce nouveau venu

dans l'histoire a une foi naïve dans la toute-puissance de l'industrie;

il est convaincu, comme quelques malheureux parmi nous, qu'elle finira

par manger le Diable. Le temps et l'argent ont là-bas une valeur si

grande! L'activité matérielle, exagérée jusqu'aux proportions d'une

manie nationale, laisse dans les esprits bien peu de place pour les

choses qui ne sont pas de la terre. Poe, qui était de bonne souche, et

qui d'ailleurs professait que le grand malheur de son pays était de

n'avoir pas d'aristocratie de race, attendu, disait-il, que chez un

peuple sans aristocratie le culte du Beau ne peut que se corrompre,

s'amoindrir et disparaître,--qui accusait chez ses concitoyens, jusque

dans leur luxe emphatique et coûteux, sous les symptômes du mauvais goût

caractéristiques des parvenus,--qui considérait le Progrès, la grande

idée moderne, comme une extase de gobe-mouches, et qui appelait les

_perfectionnements_ de l'habitacle humain des cicatrices et des

abominations rectangulaires,--Poe était là-bas un cerveau singulièrement

solitaire. Il ne croyait qu'à l'immuable, à l'éternel, au _self-same_,

et il jouissait--cruel privilège dans une société amoureuse

d'elle-même!--de ce grand bon sens à la Machiavel qui marche devant le

sage, comme une colonne lumineuse, à travers le désert de

l'histoire.--Qu'eût-il pensé, qu'eût-il écrit, l'infortuné, s'il avait

entendu la théologienne du sentiment supprimer l'Enfer par amitié pour

le genre humain, le philosophe du chiffre proposer un système

d'assurances, une souscription à un sou par tête pour la suppression de

la guerre,--et l'abolition de la peine de mort et de l'orthographe, ces

deux folies corrélatives!--et tant d'autres malades qui écrivent,

_l'oreille inclinée au vent_, des fantaisies giratoires aussi flatueuses

que l'élément qui les leur dicte?--Si vous ajoutez à cette vision

impeccable du vrai, véritable infirmité dans de certaines circonstances,

une délicatesse exquise de sens qu'une note fausse torturait, une

finesse de goût que tout, excepté l'exacte proportion, révoltait, un

amour insatiable du Beau, qui avait pris la puissance d'une passion

morbide, vous ne vous étonnerez pas que pour un pareil homme la vie soit

devenue un enfer, et qu'il ait mal fini; vous admirerez qu'il ait pu

_durer_ aussi longtemps.

Histoires extraordinaires · 第 20 / 56 题