«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que
j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus
chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée
dans un couvent; j'ignore encore lequel.
«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que
l'ordre qui l'a enlevée; mon coeur se refuse à les croire, et ma main à
les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder
comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas
celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un
défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai;
mais vous connoissez son père, voilà sa justification.
«Hier la soeur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est
impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais
l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle
s'est presque évanouie; elle suffoquoit.
«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris
de vengeance, voici ce qui m'a frappé.
«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en
cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa
femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente
femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de
générosité ses droits à la succession de son frère. Elles
s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de
Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est
entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un
rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe
scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le
temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette
maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir
un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle
surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette
parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière
très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille
réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit
les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la
femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à
crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?»
s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant
vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou
vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel,
sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa
maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y
retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se
passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se
mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle
refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont
entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.
«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition
produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se
passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur
tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de
Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de
famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses
sanglots on l'entendoit s'écrier: _Ma mère! ma mère!_ La
femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses
étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de
Miralbe et la veuve.
«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe
a traité la soeur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la
pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne
faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la
transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.
«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les
plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis
mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à
celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il
pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses
camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets,
sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et
l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit
des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils
servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la
pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié,
qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est
retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit
remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit
pas encore revenu.
«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné
deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de
savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il
étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et
que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me
donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout,
et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas
nommé.
«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval,
de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face
de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à
partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à
attendre que l'ordre arrivât.
«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe
étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son
équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui
lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit
être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas
entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit,
venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une
vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit
ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit
pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses
domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier
qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.
«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et
l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de
Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour
n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à
la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La
chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel
qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je
l'attends encore.
«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai
craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à
un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence.
L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette
nouvelle portera le désespoir dans votre coeur, m'ont empêché de faire la
moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de
mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous
envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au
plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous
étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de
toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au
point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous,
un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable.
Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez
point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est
attachée à la vôtre.