PHILIPPE À M. DE TÉLIGNY

«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que

j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus

chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée

dans un couvent; j'ignore encore lequel.

«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que

l'ordre qui l'a enlevée; mon coeur se refuse à les croire, et ma main à

les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder

comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas

celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un

défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai;

mais vous connoissez son père, voilà sa justification.

«Hier la soeur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est

impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais

l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle

s'est presque évanouie; elle suffoquoit.

«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris

de vengeance, voici ce qui m'a frappé.

«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en

cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa

femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente

femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de

générosité ses droits à la succession de son frère. Elles

s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de

Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est

entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un

rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe

scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le

temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette

maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir

un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle

surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette

parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière

très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille

réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit

les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la

femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à

crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?»

s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant

vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou

vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel,

sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa

maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y

retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se

passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se

mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle

refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont

entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.

«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition

produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se

passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur

tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de

Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de

famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses

sanglots on l'entendoit s'écrier: _Ma mère! ma mère!_ La

femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses

étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de

Miralbe et la veuve.

«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe

a traité la soeur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la

pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne

faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la

transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.

«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les

plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis

mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à

celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il

pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses

camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets,

sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et

l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit

des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils

servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la

pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié,

qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est

retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit

remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit

pas encore revenu.

«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné

deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de

savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il

étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et

que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me

donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout,

et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas

nommé.

«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval,

de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face

de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à

partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à

attendre que l'ordre arrivât.

«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe

étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son

équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui

lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit

être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas

entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit,

venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une

vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit

ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit

pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses

domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier

qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.

«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et

l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de

Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour

n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à

la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La

chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel

qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je

l'attends encore.

«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai

craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à

un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence.

L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette

nouvelle portera le désespoir dans votre coeur, m'ont empêché de faire la

moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de

mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous

envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au

plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous

étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de

toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au

point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous,

un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable.

Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez

point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est

attachée à la vôtre.

Frédéric · 第 62 / 76 题