Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres
avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du
bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de
m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont
devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible
d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre
et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre
dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas
acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte
dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la
liberté du choix.
La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne
la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les
égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois,
en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va
du bonheur de la vie entière.
Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon
caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne
m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je
ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus:
c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans
m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il
m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.
Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont
très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre
conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et
pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le
sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur
justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en
résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou
qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous
abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera
donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et
encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille
bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne
recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra
l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se
fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me
consultiez-vous?
Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est
parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis à mon père de me mettre en
garde contre ma prévention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que
je suis prévenue): mais comme elle suppose que vous seriez au désespoir
si je l'épousois, elle ne me parle que faiblement des inconvéniens de ce
mariage; en récompense, elle en exalte les avantages. _Je serois
présentée!_ Vous êtes trop bourgeois, mon cher Frédéric, pour sentir
tout ce que renferment ces mots: _Je serois présentée!_ En vérité, il
faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument paroît
irrésistible à madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous
faire trembler), elle est persuadée que j'obtiendrois bientôt une place
avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le détail; tout ce
que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inappréciable de faire à
la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprès de
moi. N'est-ce pas un avenir bien séduisant?
Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire
plus que la pitié; et je souris en voyant les enfans de ces preux
chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les maîtres de leur roi,
fiers d'être aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti
plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de
Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rôle si brillant; le
soir, nous avions société: on annonce un de leurs descendans; son nom me
frappe, son air noble m'étonne: je demande quel poste il occupe; on me
répond qu'il est maître-d'hôtel d'une de nos princesses. Ô mon ami, si
madame de Valmont, en ce moment, eût pu lire dans mon ame, elle auroit
frémi de voir combien peu j'étois jalouse d'être présentée.
Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand
il m'adresse quelques complimens dans un style délicieux, je le prie de
me les traduire en françois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une
fois pour toutes, que quelque chose qu'il pût dire en ma présence, cela
signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses
bonnes fortunes, de ses créanciers et de la pièce nouvelle, je regarde
ces détails comme autant de déclarations d'amour. Rien n'est plus
commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touché mon coeur.
Mon ami, mon cher Frédéric, que le grand monde est petit! plus je le
vois, et plus je regrette nos promenades à la campagne, et ces
entretiens si tendres et si tranquilles où, sans parler de nous, nous ne
pouvions rien dire qui n'eût rapport à nous. Et je vous oublierois! Ah!
jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pensée; si je cessois de
l'y trouver, où donc le chercherois-je?
Ce que j'entends me paroît si nouveau, que je me persuade que vous devez
y trouver autant d'intérêt que moi. Apprenez donc comment M. de
Farfalette m'a fait une déclaration dans les formes: malgré ma surprise,
je suis sûre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de
monde au salon; la conversation étoit vive; j'y plaçai un mot qui fut
trouvé bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit à demi voix:
«D'honneur, vous m'étonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que
vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si
mortelle entre deux époux; mais je suis persuadé maintenant qu'il n'y a
nul danger à devenir le vôtre. Si vous le permettez, je presserai mes
parens de faire les démarches d'usage auprès de M. de Miralbe.--Cela
veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore?» Il a ri aux éclats de
ma réponse, m'a assuré qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son
empressement me prouveroit combien il étoit fier de la préférence que
je lui accordois. Mon ami, peut-être n'y a-t-il rien là qui vous
paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise à un point qu'il
m'est impossible de déterminer.
On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardées comme des
divinités, et maintenant cela me paroît bien malheureux pour elles. Si
on les regardoit comme des êtres raisonnables, peut être les
respecteroit-on davantage.
M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours
tendent indirectement à me faire réfléchir sur les défauts de M. de
Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont
se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la
présentation. Elle est plus réservée devant son oncle; mais ma mémoire
impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a
dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sûr qu'il est convaincu à
son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son
ressentiment, et il n'osera plus se fier qu'à demi à madame de Valmont.
Du courage, mon cher Frédéric; les journées sont bien longues, et
cependant on s'apperçoit qu'elles composent des mois qui s'écoulent
assez rapidement; les années viendront, et je pourrai disposer de moi:
voilà une certitude. Qui sait combien il y a de probabilités en notre
faveur dans les événemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime
beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit être votre consolation: vous
m'aimez et m'aimerez toujours, voilà la mienne.