ADÈLE À FRÉDÉRIC

Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas!

je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes

amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la

mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa

mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses,

qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la

ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant

au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant

parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à

confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure

pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est

si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la

servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui

m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.

Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois

opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de

mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut

que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime.

Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de

moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a

rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se

parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il

fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère,

les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon

de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul

qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est

perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident.

Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance,

entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens;

mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le

pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais

ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine;

et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que

les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère

vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu

la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes

d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au

récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette

affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne

me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à

passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?

Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.

«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois

pas son juge.--Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.--Il

a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il

ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y

a un droit des gens.--Rien n'est sacré pour lui.--Ah! monsieur, vous

n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le

coeur le plus sensible a pu seul le tracer.--Dites le désir de me faire

passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus

volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son

mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est

là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.--Pourquoi le

supposer, monsieur?--Parce que j'en suis convaincu.--Cependant vous ne

pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi,

dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition

adroite à la haine que vous avez pour lui.--Adèle, vous servez-vous du

nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?--Toujours des

suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours

les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.--Votre mère

n'a que trop mérité son sort.--Monsieur, lui dis-je en me levant, ne

troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous

m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du

respect que je vous dois.»

Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour

regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui

d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le

fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite

des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus

respectables de la nature et de la société.

Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre,

j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et

l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde;

cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est

l'arrêt de leur perte.

M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que

dans un pays où il y avoit des moeurs, on ne devoit pas permettre le

divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un

peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement,

disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le

malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit

raison.

Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je

croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle.

Frédéric · 第 47 / 76 题