Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant
que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il
vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit
qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis
quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les
conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême
s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver
absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la
_modestie_ de votre sexe.
Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance
peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères
prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité
et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il
faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui
soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je
me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au
bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de
remplir les voeux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions
sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il
avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit
fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu:
mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes
en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme
d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de
Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe
dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la
fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un
établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de
vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne
m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude,
il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de
nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent
dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui
peuvent nous faire tort.
Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous
serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se
compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des
conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous
rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous
éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous
n'eussiez vécu que de bonheur.
Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre
frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire
du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une
juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre
père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et
de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre
l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de
celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même
insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister,
est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne
société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la
force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de
dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre
famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre
frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse;
mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité
désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans
s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un
de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en
riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en
ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande
peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y
a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions
moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre
père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art
étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et
l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre
frère succombera.
Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien;
ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais
vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le
mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la
société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de
son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources
ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait
grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à
votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr
que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop
grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe
pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de
lui en fournir.
Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de
M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos
observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige
son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout
lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il
ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M.
de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son
appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre
votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra
par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de
jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la
prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à
retarder la reddition de ses comptes.
Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve
l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du
malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la
société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est
véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que
des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe,
est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle
pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du
crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop
peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection
si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous
voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi
pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à
eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous
devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource
contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à
votre bonheur.
Adieu, ma chère Adèle.
Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que
vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est
au pouvoir de personne.