Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père,
j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas
consolantes.
M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint:
j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et
réciproquement sur nos gardes.
Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout
quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore
plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que
j'étois heureuse, et que je ne le suis plus.
Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence:
il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai
assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre,
mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.
«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes
d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?--Oui,
monsieur.--Et vous n'en êtes pas indignée?--Monsieur, en apprenant que
vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir
qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature
avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier
qui les a surmontés a dégagé l'autre.--Vous comptez donc pour rien la
soumission filiale?--Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence
paternelle.--Ainsi vous approuvez votre frère.--Je ne suis pas son
juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le
défendre.--Tous les honnêtes gens sont contre lui.--Cela prouve qu'il
n'est pas adroit.»
J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis
apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre
les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et
m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant
de tous préjugés.
«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.--Eh
bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car
si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.--Et votre
amour pour M. _de_ Téligny (il a appuyé sur le _de_ de la manière la
plus significative), comment le nommez-vous?--Un sentiment de préférence
que sa générosité envers moi a rendu sacré.--Ainsi vous convenez que
vous l'aimez.--Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je
perdrois l'avantage que donne la franchise.--Ce sentiment de préférence
nuit aux projets que je peux avoir sur vous.--Il existoit avant que vous
pussiez le blâmer, voilà mon excuse.--Si je vous ordonne d'y renoncer,
que ferez-vous?--Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du
couvent.--Je ne vous comprends pas.--Eh bien! monsieur, je m'explique.
Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les
affections de ses enfans?--Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne
le contesterez pas.--Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions:
mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je
à d'autres?»
«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra
rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne
s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez
que vos actions sont soumises à ma volonté.--Oui, monsieur; l'abus seul
de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que
votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le
plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.»
Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois
qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il
m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant
quelques minutes, et reprit en ces termes:
«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?--Si je
l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant
le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre
façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai
assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime;
jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.--Eh quoi! s'écria-t-il,
vous vous permettez d'étudier mon caractère!--Est-ce encore un mal d'en
convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas
naturel que je cherche à deviner vos volontés?--Pour vous y soustraire
avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas.
«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre
soumission. Répondez-moi: M. _de_ Téligny (toujours le _de_ prononcé
avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?--Non,
monsieur.»
Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois
hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous
m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler
votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir.
N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne
balançai pas.
M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part
de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de
madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père,
et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas
manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il
s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai
gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je
n'étois pas de son avis.
«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de
vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de
penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit
étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante:
«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit
beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?--Oui, monsieur.--En
épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa
naissance lui prescrit?--Je crois plus, monsieur; elle manque à ses
devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et
l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des
principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse
l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité.
Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes
à l'état pour lequel elle étoit destinée.--Je devine votre conclusion;
vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité,
vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une
autre de sacrifier son rang à l'amour.--Oui, monsieur; cela est si vrai,
qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom,
quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le
bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma
naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule
d'un père pourroit alléger.--Doutez-vous de la mienne, ma chère
enfant?--Non, monsieur; mon coeur est capable d'attachement, et il sera à
vous aussitôt que vous le voudrez.--Il me semble que vous mettez des
conditions au sentiment que vous me devez.--S'il vous est dû, monsieur,
comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira
de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.
M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui
promettre de renoncer à M. _de_ Téligny.«--Oui, monsieur, je vous
promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y
opposer.--Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en
contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de
Nangis et de madame de Florvel.--Je vous obéirai, monsieur, et dès
aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point
voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la
plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec
beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais
été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.--Ne
pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?--Ah!
monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je
fusse ingrate de mon propre mouvement?--On pensera, mademoiselle, ce qui
devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme
qui me déplaît.--Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de
Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est
impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes
sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai
aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.»
Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me
causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son
excuse pour ceux qu'il me prépare.
Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous
aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les
procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère,
et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le
perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé
avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de
Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je
le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit
véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime
sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière
dont son sort s'accomplira.
Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés;
j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec
attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil
attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée
que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être
persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un
enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du
déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins
dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera
de mal parler de vous.
On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma
confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai
souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois
me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée
de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma
pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et
j'espère.
J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec
mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous
l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le
caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.
De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de
notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer
que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par
imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque
de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre
amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.