CHAPITRE XVIII.

_Le produit net._

Madame de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n'en fus point

fâché; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites idées à

moi; je comparois: je n'avois aucune espèce de prévention; c'étoit un

moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela

faisoit distraction: j'étois reçu dans tous les environs; cela m'amusoit

en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aimé

à observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui coûte le

moins de peine, et procure le plus de plaisir.

Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distinguée, et

jadis d'une grande fortune; c'étoit un économiste, et un des premiers de

la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulièrement

à lui, parce qu'il jouissoit d'une haute réputation, et qu'elle n'étoit

pas fâchée que j'acquisse quelques connoissances générales sur

l'administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver

un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie

incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente

avec le nombre des crédules.

M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de

l'État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport

de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les

mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais

son siècle ingrat s'obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en

accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'étoit plus

facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout

ce qui existe n'existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°.

que les finances ne soient administrées que par d'honnêtes gens, si l'on

en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France,

présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en

le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c'étoit là qu'il

plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l'unique impôt. Une

centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion

générale, _le produit net_, telle étoit sa machine financière si simple,

si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la décrivant il

faisoit d'énormes volumes. D'un bout de l'Europe à l'autre, ses

confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire

comprendre encore cette opération si claire qu'ils entendoient tous

parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans

lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est égal; le fond

restoit toujours d'une évidence frappante.

La seule chose dont on auroit pu s'étonner, c'est que M. Dumonceau, en

relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses

créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes,

enfoncés dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et

ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au

désespoir d'être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une

expérience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple à son pays. Dans

son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les

arrosant avec de l'eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit

rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on

peut juger ce qu'auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°.

qu'il eût plu de l'eau salée, etc. etc. C'étoit au milieu de richesses

pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les

économistes ses confrères, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne fût

en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations

miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et

l'hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un

État qui les adopteroit.

Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'à me défier de

plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs,

faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un

peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l'oeil d'une vivacité si

expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonçoit la

réussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa

pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n'avoit

retenu qu'une vénération profonde pour le produit net. L'espoir, les

refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts

indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour,

étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'à votre

juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facultés, ne vous

aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne

s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au

retour. Il est vrai que l'on ne revenoit à elle que lorsqu'on éprouvoit

l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à

son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans

amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C'étoit son

systême.

Frédéric · 第 27 / 76 题