_Didon_.
Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame
de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À
minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la
permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre
violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans
le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la
poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après
les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute
nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif
ardente qui me dévoroit.
À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper
mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends
un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa
lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues.
«Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton
Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris
la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre,
mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne
l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes
par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si
tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.»
La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de
l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je
en tremblant, comment se porte votre maîtresse?--Assez bien,
monsieur.--Ah! tant mieux. Puis-je la voir?--Non, monsieur, elle est
sortie.--Sortie, madame Leblanc!--Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La
force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra?
«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.--Ce
n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon
appartement.--Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec
vous.--Oui, madame.--Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où
venez-vous dans un état pareil?--D'Orléans, madame Leblanc, pour voir
votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.--Pauvre
enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?--Est-ce que
madame de Vignoral n'a pas été malade?--Non.--Quoi! m'écriai-je, elle
n'a pas été malade?--Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous
avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ
elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à
l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le
médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien.
Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.--Oui, madame
Leblanc.--Voulez vous prendre quelque chose?--Comme il vous plaira.--Je
vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous
faut.--Oui, madame.--Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?--Oui,
madame.--Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle
descendit.
Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester
en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me
convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des
extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un
bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se
brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces
mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit
encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête
étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place,
quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les
importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra.
Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher
s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il
est encore là?--Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je
monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?--À l'Opéra.»
Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon
billet--«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois
le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous
ne m'avez pas payé.--Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.--Et votre
chapeau, monsieur?--Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?--Non, mon
bourgeois.--En ce cas, je l'ai donc oublié.»
Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à
droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral:
mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la
chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite.
Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux
secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord
entré.
Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois
pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le
plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois
avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux
éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et
je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en
apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse!
m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit
donc pas la philosophie de la nature?--Tout cela est fabuleux, me
répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois
entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou
dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et
prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit,
recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans
souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement
d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle
rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris,
malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me
dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et
que nous déjeûnerions ensemble.
Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis
effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en
m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la
fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en
attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui
dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à
trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit
inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit
devant son juge.
Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.--Vous l'êtes cent fois
plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que
sa vue fit sur moi).--Vous me trouvez réellement changée? Je me porte
bien cependant.--Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre
inhumanité...--Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?--Perfide!
pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?--Monsieur,
je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me
reprocher?--Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?--À
l'Opéra.--Avec qui?--Vous dois-je compte de mes actions?--Si elles
étoient pures, vous oseriez les avouer.--Frédéric, vous abusez de ma
patience.--Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette
lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me
trompiez donc?--Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle
ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens
les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute
à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les
émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont
occasionnées?--Vous ne m'aimez donc plus?--Non, Frédéric. Vous
connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me
tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.--Et moi, puis-je
vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...--Oui,
Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous
conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.--Jamais.--Vous le
croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...--La nature! m'écriai-je,
la rage dans le coeur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui
briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il
n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût
justifier les crimes les plus atroces...--Frédéric!--la conduite la plus
scandaleuse...--Frédéric!--les vices les plus bas.--Monsieur, dit-elle
en se levant, vous m'insultez.»
Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est
certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce
qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce
fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je
m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût
entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois.
Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon coeur dans le sein
de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de
Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec
son épouse.
«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire
chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous
descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un
instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais
impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me
direz tout ce que cela signifie.--C'est madame qui est venue se plaindre
à vous, monsieur?--À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on
lui manque?--Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué?
Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je
savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?--Un voyage bien inutile,
monsieur.--Ce n'est pas là une réponse.--Ce n'en est pas moins la
vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle
écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle
m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans
rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame
de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à
l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré
la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra;
j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche
comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune
fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords.
N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous,
monsieur.--Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste
pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.--Je
suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans
doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait
inexcusable.--C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant
avec humeur.»
J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de
la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier
mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à
son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse
avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit
choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa
colère. Elle s'empressa de répliquer:
«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que
vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et
lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette
affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur;
je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune;
heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de
vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de
vivre dans la même maison que vous.»
Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins
de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune
aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot,
que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué
par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me
disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»
«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers
moi.--Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté;
j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il
faut vous adresser.--Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa
bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»
J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la
perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les
saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai
mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la
poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me
brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la
protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant
que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous
consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.