XIX

J'étais toujours assis en face de mes trois hôtes. Et rien ne semblait

changé entre nous. J'étais libre: aucun lien, aucune entrave. En

apparence, je pouvais me lever, marcher, frapper,--en apparence!... en

réalité, une force irrésistible, un poids écrasant s'était abattu sur

chacun de mes membres; et j'étais paralysé, au sens le plus complet,

le plus atroce du mot. Pour sauver ma vie,--pour sauver mon âme,--pour

sauver la femme que j'aimais!--je n'aurais pas, sur l'ordre même de

Dieu, soulevé un seul doigt, cligné une paupière...

Et le marquis Gaspard put achever en paix son épouvantable réponse.

J'écoutais en silence. Et sur ma face figée ne se refléta pas

l'indicible horreur de toutes mes fibres.

Maintenant, l'homme de proie se taisait. Et, par instants, dans l'air

accoisé, j'avais l'illusion obsédante d'entendre passer des ailes,--des

ailes de vampires...

* * * * *

Tout à coup le marquis Gaspard parla de nouveau:

--Monsieur l'officier,--dit-il,--j'imagine volontiers qu'à présent

votre curiosité est satisfaite. A supposer toutefois qu'il vous reste

au fond de l'âme un doute, ou dans l'esprit quelque obscurité, je suis

prêt à les dissiper. Il vaut d'ailleurs beaucoup mieux, à mon humble

avis, faire pleine lumière sur tout, et ne rien laisser dans l'ombre.

Souffrez par conséquent que je complète ma précédente explication par

divers éclaircissements de détail, et daignez pardonner une fois encore

à mon bavardage. Vous avez au surplus, monsieur, toute licence de vous

y soustraire, s'il vous importune: dormez. Rien ne s'oppose à votre

sommeil. Au rebours de ce que je vous ai dit tantôt, ce que je vous

vais dire n'est pas indispensable à la juste compréhension des faits.

Et vous pouvez sans nul inconvénient ne le point écouter.

«Je le dirai pourtant, vaille que vaille. Madame de..., votre amie, est

ici, vous le savez maintenant, pour besogner, du meilleur de son cœur

et de son corps, à notre profit, et, proprement, pour nous renouveler

et nous rajeunir. Peut-être, étant donné l'amour très cher que vous

portez à cette dame, souhaitez-vous en apprendre davantage sur ce

labeur tant miraculeux qui est le sien, et duquel nous tirons si grand

bénéfice? Je m'en voudrais de rien vous taire là-dessus.

«Monsieur l'officier, je n'ai pas la prétention de vous enseigner,

en manière de préface, à quel point, de tous temps, s'ingénièrent

tous les hommes, et particulièrement les médecins, pour transfuser

jeune vie dans vieux corps. Je dis «transfuser», en pensant à cette

grossière expérience qu'on réitéra tant de fois sans succès, et qui

consiste à injecter le sang d'un homme robuste dans les artères d'un

homme affaibli. Bagatelle et barbarie que tout cela. Qu'inventerait

d'ailleurs un médecin, sauf une barbarie doublée d'une bagatelle? Ces

pauvres gens ne sont qu'ânes bâtés, et je vois avec grand dédain le cas

ridicule que votre siècle fait de leur race ignare. Mon siècle à moi

était plus sage.

«N'importe. Il va de soi que mon maître, et vous l'avez déjà deviné,

n'usa, pour parvenir à ses fins, d'aucun procédé ni d'aucun artifice

médical. Il se piquait d'être chimiste, voir alchimiste, et non

vétérinaire, ni barbier. Il chercha au fond de ses cornues plutôt qu'au

bout d'un brutal scalpel. Et il trouva...

«L'époque de sa découverte m'est inconnue. Mais il est hors de doute

que le comte de Saint-Germain vécut plusieurs siècles, ce qui ne

s'expliquerait guère, si le Secret de Longue-Vie n'était d'origine

ancienne. J'insiste sur ce point, car la gloire de mon maître s'en

trouve accrue. Le Secret ne manque pas en effet de présenter quelque

analogie avec les plus modernes applications de la science électrique

ou magnétique. Vous voyez par là, monsieur, de combien ce grand homme

devançait son époque. Si je parle d'électricité, n'allez toutefois pas

croire que mon maître occupa jamais ses loisirs à battre des peaux de

chat ou à faire danser des grenouilles. Mais il maniait galamment la

pierre philosophale, et n'avait nul besoin de mercure pour dorer ni

pour argenter quoi que ce fût. Souvent il se faisait jeu de transporter

ainsi, comme par magie, la matière d'un objet de métal dessus un autre

objet d'un métal différent. Et il employait, pour ce faire, soit telles

piles électriques dont il était, comme juste, l'inventeur, soit tels

procédés divers, non moins merveilleux que naturels. Parfois il ne se

contentait pas de si peu. Je le vis, un jour, de mes yeux, transporter

mystérieusement d'une chambre dans une autre, à travers murs épais

et portes closes, une branchette de rosier, fraîche coupée, laquelle

comptait deux fleurs ouvertes et un bouton, avec nombre de feuilles.

Le tout disparut d'ici pour se retrouver là-bas, intact; et je pensai

demeurer stupide. Mais le comte me voulut bien expliquer qu'il n'y

avait rien là de surprenant, attendu que toute substance se pouvait

décomposer pour un temps en atomes subtils, lesquels se jouaient de

passer au travers de ces obstacles grossiers, tels que portes de bois

et murs de pierres. «Viendra le temps» affirmait-il «que matière et

mouvement, qui d'ailleurs ne sont qu'un, _s'extérioriseront_ aussi bien

comme font déjà parfums, sons et lumières.»

«Monsieur, je vous ferai dès à présent injure si je doutais que vous

eussiez d'ores et déjà compris comment fut mis en œuvre le Secret de

Longue-Vie:

«De même qu'une masse d'or pur, baignée convenablement dans un liquide

choisi, et traversée par le courant d'une pile électrique de juste

force, se désagrège peu à peu, et projette une part de son métal

vers une masse de simple fonte disposée où il convient pour qu'elle

accueille cet apport, de même une créature vivante, pareillement placée

dans un milieu favorable et soumise à l'action d'un courant magnétique

efficace, abandonne bientôt une part de ses cellules, et les peut

transmettre à toute autre créature vivante qui se trouve à point voulu

pour les recevoir, et se les assimiler.--Voilà, monsieur, tout le

«procédé», pour employer leur jargon à vos modernes alchimistes.

«Je n'ai pas souci, vous le voyez, de vous cacher la moindre chose.

Et je descends même aux derniers détails. Le milieu favorable à

l'opération se peut aisément trouver dans une salle quelconque, à seule

condition qu'elle soit bien close, muette, mi-obscure, et surtout,

orientée de nord à sud: cela, dans le dessein d'aider par l'aimantation

de la planète au courant magnétique nécessaire, qui n'est autre que le

courant jailli au naturel de tout homme fort et volontaire, quand il

plaît à cet homme.

«Monsieur l'officier, vous savez à présent, ce me semble, tout ce que

vous souhaitiez savoir.

La maison des hommes vivants · 第 28 / 51 题