Parmi les rocs éboulés, parmi les broussailles enchevêtrées, l'homme
à barbe blanche avançait à grands pas. Et son bâton ne lui servait
qu'à écarter les buissons de lentisques pour frayer notre route. Je
marchais, moi, dans ses empreintes; et j'avais peine à le suivre, et je
m'essoufflais.
Un long quart d'heure nous allâmes ainsi, l'un derrière l'autre. Puis
mon guide, tout à coup, se retourna vers moi:
--Monsieur, prenez garde! Du bout de son bâton il me désignait, à main
droite, un obstacle ou un danger invisible.
Prudemment, j'approchai. Et je m'arrêtai net, avec un frisson singulier.
Un précipice était là, dont les bords étaient si bien couverts de
hautes herbes hérissées qu'on eût pu s'y jeter avant d'en avoir
seulement soupçonné l'existence. Tâtant du pied le sol, je constatai
la chute soudaine du terrain, et j'aperçus entre les herbes, très
bas, le fond de l'abîme, un lit de torrent pavé de cailloux, blancs,
autour desquels bouillonnait une eau verdâtre. La paroi, presque à pic,
n'offrait aucune saillie où s'accrocher. Et, sans nul doute, quiconque
eût fait en ce lieu un pas de trop aurait infailliblement roulé jusque
dans l'eau glauque et jusque sur les écueils blêmes...
--A gauche, monsieur,--indiqua le vieil homme.
Il repartait, allongeant ses enjambées robustes. Je le suivis.
* * * * *
La lande revêtait maintenant un aspect bizarre et inconnu. Ce n'étaient
plus les pentes touffues, crevassées, où gisait maintenant mon
cheval, là-bas, au col de la Mort de Gauthier. Ce n'étaient plus les
escarpements rocheux où j'avais poursuivi et perdu Madeleine. C'était
un plateau à peine incliné, mais coupé en tous sens par d'énormes
blocs à faces abruptes, dont la masse quasi géométrique émergeait,
pierreuse et nue, du sol tapissé de ronces, de genêts et de mille
autres plantes toutes épineuses. Ces blocs étranges, taillés comme à la
hache, s'éparpillaient sans nul ordre apparent. Il en était de carrés,
de polygonaux et de triangulaires. Aucun n'était suffisamment net et
poli pour qu'il évoquât l'idée d'une construction humaine. Mais aucun
n'était non plus suffisamment irrégulier dans sa structure et dans sa
forme pour qu'on ne s'étonnât pas un peu d'une pareille fantaisie de la
nature. Et l'ensemble constituait un labyrinthe véritable, où retrouver
son chemin n'eût pas été facile même en plein jour. Le vieillard
cependant n'hésitait jamais, et poursuivait sa route avec certitude
dans le dédale des blocs épars.
* * * * *
Encore une fois, l'aspect du lieu changea. Les derniers blocs de pierre
s'espacèrent. La déclivité du terrain augmenta. Les buissons de genêts,
de lentisques et de myrtes s'amaigrirent. Le plateau fut une plaine
presque rase...
Si je décris avec minutie tout cet itinéraire, c'est que, peut-être,
vous qui lirez ceci, jugerez-vous utile de rechercher, par la lande,
par la plaine et par la montagne, cette maison dont j'ignore le
gisement, dont j'ignore le chemin,--cette maison que je ne saurais
pas, aujourd'hui, retrouver, que je ne saurais pas non plus discerner
d'entre beaucoup d'autres maisons, apparemment semblables,--cette
maison qui est, pourtant, la maison du Secret...
Et nous y arrivâmes, très simplement.
Devant nous, dans la nuit opaque, une masse haute et noire, plus noire
que la nuit, se profila: une haie de grands cyprès, borne d'un bois
privé, pareil à tous les bois dont s'entourent, dans la Provence trop
grillée de soleil, mille et mille villas campagnardes toutes identiques
entre elles.
Une grille de fer précédait la haie de cyprès. L'homme à barbe blanche
glissa une main entre deux barreaux de cette grille et fit jouer
quelque secrète serrure. Une porte grinça. Mes pieds las foulèrent un
gazon épais, inculte. Au-dessus de mon front, j'entrevis des ramures
entremêlées,--cèdres, pins, chênes-lièges.
Puis, entre les troncs pressés, la façade de briques et de pierres
apparut. Sous l'ombre des branches liées entre elles et entrelacées
comme la trame et la chaîne d'un tissu, l'obscurité s'était accrue
de telle sorte que je ne distinguai pas un détail de cette façade,
sauf le perron de grès dont je gravis les marches,--huit marches, je
me souviens d'avoir compté,--et sauf, à l'angle gauche du toit, une
chose confuse, très haute, que je supposai être une tourelle ou un
clocheton...
Vous reconnaîtrez, peut-être?...
* * * * *
La porte est de bois clouté de fer. Le heurtoir figure un marteau de
forgeron, qui frappe sur une enclume à deux pointes encastrée dans le
vantail.
* * * * *
Près de soulever ce marteau, mon hôte me fit face. Ses yeux durs
luisaient d'un éclat qui m'inquiéta. Mais la voix, toujours calme et
brève, et la phrase, toujours choisie, atténuèrent une fois de plus ma
frayeur, et, une fois de plus, m'obligèrent de résister à mon instinct
d'animal défiant, prêta la fuite...
--Monsieur,--me disait-on,--je vous serai maintenant obligé de vouloir
bien faire peu de bruit; mon père, qui va nous ouvrir, est un vieillard
dont le repos doit être respecté.
Le son métallique du heurtoir frappant son enclume se mêla bizarrement,
dans mes oreilles, au son des paroles que je venais d'entendre. Il me
sembla ouïr l'écho de ma stupeur, pareille à un choc, à un coup dont
j'étais frappé, violemment.
Le père de cet homme qui était là, le père de cet homme, vieux de
quatre-vingts ans, ou plus?...
* * * * *
De nouveau le heurtoir frappa l'enclume, cette fois d'un battement
double, rapide comme les deux appels dont le pied d'un escrimeur bat le
sol avant de se fendre. Puis, à ce double battement, succéda encore un
coup simple, comme le premier coup.
Et la porte s'ouvrit.