XIII

Parmi les rocs éboulés, parmi les broussailles enchevêtrées, l'homme

à barbe blanche avançait à grands pas. Et son bâton ne lui servait

qu'à écarter les buissons de lentisques pour frayer notre route. Je

marchais, moi, dans ses empreintes; et j'avais peine à le suivre, et je

m'essoufflais.

Un long quart d'heure nous allâmes ainsi, l'un derrière l'autre. Puis

mon guide, tout à coup, se retourna vers moi:

--Monsieur, prenez garde! Du bout de son bâton il me désignait, à main

droite, un obstacle ou un danger invisible.

Prudemment, j'approchai. Et je m'arrêtai net, avec un frisson singulier.

Un précipice était là, dont les bords étaient si bien couverts de

hautes herbes hérissées qu'on eût pu s'y jeter avant d'en avoir

seulement soupçonné l'existence. Tâtant du pied le sol, je constatai

la chute soudaine du terrain, et j'aperçus entre les herbes, très

bas, le fond de l'abîme, un lit de torrent pavé de cailloux, blancs,

autour desquels bouillonnait une eau verdâtre. La paroi, presque à pic,

n'offrait aucune saillie où s'accrocher. Et, sans nul doute, quiconque

eût fait en ce lieu un pas de trop aurait infailliblement roulé jusque

dans l'eau glauque et jusque sur les écueils blêmes...

--A gauche, monsieur,--indiqua le vieil homme.

Il repartait, allongeant ses enjambées robustes. Je le suivis.

* * * * *

La lande revêtait maintenant un aspect bizarre et inconnu. Ce n'étaient

plus les pentes touffues, crevassées, où gisait maintenant mon

cheval, là-bas, au col de la Mort de Gauthier. Ce n'étaient plus les

escarpements rocheux où j'avais poursuivi et perdu Madeleine. C'était

un plateau à peine incliné, mais coupé en tous sens par d'énormes

blocs à faces abruptes, dont la masse quasi géométrique émergeait,

pierreuse et nue, du sol tapissé de ronces, de genêts et de mille

autres plantes toutes épineuses. Ces blocs étranges, taillés comme à la

hache, s'éparpillaient sans nul ordre apparent. Il en était de carrés,

de polygonaux et de triangulaires. Aucun n'était suffisamment net et

poli pour qu'il évoquât l'idée d'une construction humaine. Mais aucun

n'était non plus suffisamment irrégulier dans sa structure et dans sa

forme pour qu'on ne s'étonnât pas un peu d'une pareille fantaisie de la

nature. Et l'ensemble constituait un labyrinthe véritable, où retrouver

son chemin n'eût pas été facile même en plein jour. Le vieillard

cependant n'hésitait jamais, et poursuivait sa route avec certitude

dans le dédale des blocs épars.

* * * * *

Encore une fois, l'aspect du lieu changea. Les derniers blocs de pierre

s'espacèrent. La déclivité du terrain augmenta. Les buissons de genêts,

de lentisques et de myrtes s'amaigrirent. Le plateau fut une plaine

presque rase...

Si je décris avec minutie tout cet itinéraire, c'est que, peut-être,

vous qui lirez ceci, jugerez-vous utile de rechercher, par la lande,

par la plaine et par la montagne, cette maison dont j'ignore le

gisement, dont j'ignore le chemin,--cette maison que je ne saurais

pas, aujourd'hui, retrouver, que je ne saurais pas non plus discerner

d'entre beaucoup d'autres maisons, apparemment semblables,--cette

maison qui est, pourtant, la maison du Secret...

Et nous y arrivâmes, très simplement.

Devant nous, dans la nuit opaque, une masse haute et noire, plus noire

que la nuit, se profila: une haie de grands cyprès, borne d'un bois

privé, pareil à tous les bois dont s'entourent, dans la Provence trop

grillée de soleil, mille et mille villas campagnardes toutes identiques

entre elles.

Une grille de fer précédait la haie de cyprès. L'homme à barbe blanche

glissa une main entre deux barreaux de cette grille et fit jouer

quelque secrète serrure. Une porte grinça. Mes pieds las foulèrent un

gazon épais, inculte. Au-dessus de mon front, j'entrevis des ramures

entremêlées,--cèdres, pins, chênes-lièges.

Puis, entre les troncs pressés, la façade de briques et de pierres

apparut. Sous l'ombre des branches liées entre elles et entrelacées

comme la trame et la chaîne d'un tissu, l'obscurité s'était accrue

de telle sorte que je ne distinguai pas un détail de cette façade,

sauf le perron de grès dont je gravis les marches,--huit marches, je

me souviens d'avoir compté,--et sauf, à l'angle gauche du toit, une

chose confuse, très haute, que je supposai être une tourelle ou un

clocheton...

Vous reconnaîtrez, peut-être?...

* * * * *

La porte est de bois clouté de fer. Le heurtoir figure un marteau de

forgeron, qui frappe sur une enclume à deux pointes encastrée dans le

vantail.

* * * * *

Près de soulever ce marteau, mon hôte me fit face. Ses yeux durs

luisaient d'un éclat qui m'inquiéta. Mais la voix, toujours calme et

brève, et la phrase, toujours choisie, atténuèrent une fois de plus ma

frayeur, et, une fois de plus, m'obligèrent de résister à mon instinct

d'animal défiant, prêta la fuite...

--Monsieur,--me disait-on,--je vous serai maintenant obligé de vouloir

bien faire peu de bruit; mon père, qui va nous ouvrir, est un vieillard

dont le repos doit être respecté.

Le son métallique du heurtoir frappant son enclume se mêla bizarrement,

dans mes oreilles, au son des paroles que je venais d'entendre. Il me

sembla ouïr l'écho de ma stupeur, pareille à un choc, à un coup dont

j'étais frappé, violemment.

Le père de cet homme qui était là, le père de cet homme, vieux de

quatre-vingts ans, ou plus?...

* * * * *

De nouveau le heurtoir frappa l'enclume, cette fois d'un battement

double, rapide comme les deux appels dont le pied d'un escrimeur bat le

sol avant de se fendre. Puis, à ce double battement, succéda encore un

coup simple, comme le premier coup.

Et la porte s'ouvrit.

La maison des hommes vivants · 第 22 / 51 题