XI

Or, c'était le crépuscule--le crépuscule de ce 21 décembre 1908, mon

dernier jour.--Et, autour de moi, c'était ce col au nom bizarre, la

Mort de Gauthier.--Un cri effaré m'avait échappé:

--Madeleine!...

C'était elle:--Madeleine, ma maîtresse;--seule, à pied, dans ce désert

et dans cette nuit déjà noire;--Madeleine, courant la brousse, sous la

pluie d'hiver, en robe de ville, à cinq lieues de sa maison...

Et elle avait semblé ne pas entendre, comme elle avait semblé ne pas

voir. Et elle s'éloignait, rapide, sur la lande...

Vingt secondes durant, ma stupeur me paralysa. Mon cœur s'était arrêté.

Puis il battit avec une violence folle. Et, d'un même élan, je fus

debout, et à la poursuite de celle qui fuyait.

Elle descendait la pente touffue du vallon qui est entre le deuxième et

le troisième seuil. Elle marchait très vite, malgré l'obstacle multiple

des buissons épineux. Elle allait droit devant elle, franchissant le

col du sud au nord, et tournant par conséquent le dos à Toulon. Vers

le nord, c'était l'obscurité très sombre. La tache claire de la jupe

disparut parmi les herbes. Je ne vis plus au-dessus de la jaquette de

loutre que l'éclat blanc du collet d'hermine.

Je courus.

Mais le sol manquait sous mes pieds. Le roc, presque à nu sous le

tapis de broussaille, était profondément creusé et raviné, avec

d'innombrables fentes semblables à celle où, tout à l'heure, mon cheval

était tombé. Je tombai à mon tour,--deux fois.--Et, me relevant, je vis

la lueur blanche du collet d'hermine déjà plus lointaine.

Je criai de nouveau, à pleine gorge:

--Madeleine!...

Mais on ne m'entendit encore pas. Maintenant, j'apercevais, profilée

sur le sommet du troisième seuil, la silhouette mystérieuse que, cinq

minutes plus tôt, j'avais aperçue profilée sur le sommet du premier.

Elle apparaissait seulement moins nette sur le ciel moins laiteux...

Je courais toujours. Et cependant je perdais du terrain. La silhouette

s'enfonça lentement derrière le troisième seuil. Quand j'y parvins,

moi, je ne vis plus à mes pieds que la pente déserte, avec, à ma

droite, les contreforts des Mouras, et, à ma gauche, les contreforts du

Grand Cap...

... Et nulle trace humaine...

* * * * *

Or, je continuai de courir, désespérément, dans la brousse nocturne.

Désespérément je voulais rejoindre celle que je poursuivais.

Désespérément je voulais éclaircir ce prodigieux mystère. Tout mon cœur

s'était jeté sur les traces de la fugitive. Tout mon cœur, et toute ma

raison effarée...

Je me ruai du haut en bas des rochers. Puis, ayant cru saisir une

lueur à ma gauche, sur d'autres rochers inconnus, je les gravis. Je

bondissais de pierre en pierre, glissant parfois, butant, cognant au

sol mes genoux ou mes mains, déchirant aux ronces mes vêtements et mon

visage.

Et je courus longtemps, longtemps, longtemps...

Et je ne m'arrêtai qu'à bout de force et de souffle. Alors je

m'écroulai, épuisé, anéanti. Et je demeurai je ne sais où, sur la terre

nue, gisant comme un cadavre. Tout d'un coup, comme il arrive lorsqu'on

a dépassé de loin les bornes de son énergie physique et morale, le

sommeil s'abattit sur moi, foudroyant, absolu, sans rêves.

La maison des hommes vivants · 第 20 / 51 题