N° 287

_Toulon, le 21 décembre 1908_

_LE COLONEL TERRISSE, DIRECTEUR DE L'ARTILLERIE DE TERRE, A MONSIEUR

LE VICE-AMIRAL COMMANDANT EN CHEF, PRÉFET MARITIME, COMMANDANT D'ARMES

ET GOUVERNEUR DE TOULON._

[Sidenote: OBJET: Poteaux télégraphiques brisés]

_«J'ai l'honneur de vous rendre compte que, le 19 décembre courant,

les poteaux télégraphiques n° 171, 172, 173, 174 et 175 ont été

brisés par un éboulement et que la ligne de Tourris au Grand Cap se

trouve par conséquent coupée._

_J'ai donné les ordres nécessaires pour le rétablissement de cette

ligne. En raison du mauvais état des chemins, et de la distance

assez grande que les corvées auront à parcourir, il y a lieu de

prévoir toutefois que la répartition ne sera pas effectuée avant

quarante-huit heures. D'ici là, toutes les communications électriques

entre le Grand Cap et Toulon sont nécessairement interrompues.»_

_Le colonel directeur:_

_TERRISSE_

Tout le monde sait qu'en temps de paix, Toulon ni le Grand Cap n'ont

jamais rien à se dire l'un à l'autre, sauf les jours de branle-bas de

combat... Le Grand Cap est l'une des montagnes qui environnent Toulon.

C'est un sommet chauve et farouche, coiffé d'un fort moderne assez

puissamment organisé. Seul un gardien de batterie réside ordinairement

dans ce fort, que les troupes n'occupent qu'à la mobilisation...

Alentour s'étend une lande très accidentée et à peu près déserte. De

rares bûcherons y campent çà et là sans jamais s'y établir à demeure.

Et la ligne télégraphique qui dessert cette thébaïde peut vraiment

être coupée durant plus de quarante-huit heures sans que la terre

cesse pour cela de tourner... J'allais purement et simplement classer

dans mes instances la lettre du colonel directeur, quand le caporal

télégraphiste frappa a la porte du bureau:

--Mon capitaine, la préfecture maritime vous demande au téléphone...

--J'y vais.

En me levant de ma chaise, je regardais l'heure à la pendule de la

cheminée. Il était exactement trois heures. Je sortis, et je traversai

le couloir. Le poste téléphonique est adjacent au bureau des officiers.

Je décrochai les récepteurs. Immédiatement, une voix m'appela par

mon nom,--une voix que je reconnus, non sans étonnement,--la voix du

vice-amiral lui-même.

--Allô! c'est vous, Narcy?

--C'est moi, amiral.

--Barras me dit que vous avez un cheval à Solliès-Pont. Est-ce que

Barras se trompe?

--Barras ne se trompe pas, amiral. Un de mes chevaux d'armes est à

Solliès-Pont depuis hier soir.

--Il est en bon état? pas fatigué?

--En très bon état. Pas fatigué du tout. Je comptais m'en servir demain

pour une reconnaissance du Fenouillet...

--Bon... Vous n'irez probablement pas au Fenouillet demain... Il nous

arrive ce soir une corvée très désagréable, et je ne vois que vous à

qui l'infliger.

--Je suis à vos ordres, amiral.

--Oui... Vous savez que la communication est coupée entre Toulon et le

Grand Gap?

--Je viens d'en être informé par la direction d'artillerie...

--Cela tombe très mal. Le gardien de batterie du Grand Cap doit être

prévenu ce soir même, coûte que coûte, des tirs que les 75 effectueront

demain à la Roca-Troca.

--Demain, amiral?

--Demain, à midi. Impossible de les retarder, à cause de la présence

du général Felte, qui est forcé de quitter Toulon demain soir. Il faut

pourtant que les bûcherons de la montagne soient avertis: des accidents

seraient à craindre.--Quelle heure est-il?

--Trois heures cinq, amiral.

--D'ici à Solliès, il faut compter?...

--Dix-sept ou dix-huit kilomètres.

--Bon. Faites téléphoner à votre ordonnance... Votre ordonnance est

là-bas, je suppose?

--Oui, amiral.

--Faites-lui téléphoner de seller votre cheval et de vous attendre

n'importe où sur la route... Êtes-vous en tenue?

--Non, amiral. Le chef d'état-major nous autorise à porter des

vêtements civils l'après-midi. Mais je puis monter comme je suis: j'ai

des leggins et des éperons. Je comptais essayer tout à l'heure le

nouveau pur-sang du colonel Lescaut.

--Parfait. Je vais vous envoyer immédiatement mon auto. Prenez-la.

Allez à Solliès. Vous y serez à trois heures et demie. L'auto ne peut

pas aller plus loin, je crois?

--Dans la direction du Grand Gap? Non, à coup sûr! De Solliès à

Valaury, le chemin est à peine carrossable aux petites charrettes...

--Vous le connaissez bien, ce chemin?

--Assez bien. J'en ai fait la reconnaissance pendant les manœuvres

de cadres, l'année dernière. Au-delà de Valaury, ce n'est plus qu'un

sentier, un très mauvais sentier de montagne.

--Pourrez-vous y passer à cheval?

--C'est à cheval que j'y ai passé l'an dernier, amiral.

--Partez, alors. De Solliès-Pont au Grand Cap, vous mettrez au moins

une heure et demie, et vous savez qu'il fait nuit noire à cinq heures...

--Je coucherai au Grand Cap, naturellement?

--Naturellement. Il y a des chambres d'officiers dans le fort. Le

gardien vous installera tant bien que mal, et vous reviendrez demain

matin. C'est une corvée de premier brin, mon pauvre Narcy. Mais comment

faire? Il faut que ce gardien soit prévenu. Et quant à envoyer un break

par la route militaire du Revest, impossible! Barras vient de mesurer

sur la carte: le break aurait plus de trente kilomètres à faire, rien

que pour l'aller... L'auto n'arriverait pas non plus: le chemin vient

d'être empierré de neuf, entre le Ragas et Morière. L'unique solution,

c'est un cavalier qui puisse partir de Solliès et qui connaisse les

sentiers de la montagne: vous.

--Moi, amiral.--L'auto arrive, je l'entends dans la rue.

--Téléphonez à votre ordonnance et partez.

--Le caporal va téléphoner pour moi, amiral. Je pars.

--Bon voyage, mon cher! à demain!...

Je raccrochai les récepteurs. Le télégraphiste empressé me tendait ma

pèlerine imperméable et mon feutre. Il bruinait.

Je rentrai au bureau pour fermer les armoires secrètes. Je mis les

barres de fer et les cadenas à lettres. Le troisième cadenas me retarda

d'une bonne demi-minute: la combinaison fonctionnait mal. Je jurai deux

fois avant d'en venir à bout...

Par les fenêtres fermées, à travers les rideaux de guipure, le jour

entrait largement, clair, quoique gris. Le petit poêle ronflant y

mêlait sa chaude lueur rouge. Le bureau m'apparut confortable au moment

de le quitter pour l'humidité froide du dehors...

Sur ma table à écrire, la lettre du colonel directeur d'artillerie

était restée. Ne sachant où la mettre,--les armoires étaient fermées

déjà, et je ne me souciais pas de perdre mon temps à les rouvrir,--je

pris cette lettre et la glissai dans la poche intérieure de mon veston.

Dans la cour, les chevaux du général adjoint piaffaient. Un brosseur

achevait leur pansage. Pour me saluer, il cracha son bout de cigarette.

Le sol était brun, avec, ça et là, des flaques. L'eucalyptus luisant

égouttait de la pluie. En ouvrant la porte, je fis tinter la clochette

du corps de garde. Le chien de garde, endormi sous l'auvent, leva la

tête au bruit...

Je passai le seuil. L'auto rangée, contre le trottoir, et grondante de

tout le fracas de son moteur débrayé, me happa.

La maison des hommes vivants · 第 13 / 51 题