_Toulon, le 21 décembre 1908_
_LE COLONEL TERRISSE, DIRECTEUR DE L'ARTILLERIE DE TERRE, A MONSIEUR
LE VICE-AMIRAL COMMANDANT EN CHEF, PRÉFET MARITIME, COMMANDANT D'ARMES
ET GOUVERNEUR DE TOULON._
[Sidenote: OBJET: Poteaux télégraphiques brisés]
_«J'ai l'honneur de vous rendre compte que, le 19 décembre courant,
les poteaux télégraphiques n° 171, 172, 173, 174 et 175 ont été
brisés par un éboulement et que la ligne de Tourris au Grand Cap se
trouve par conséquent coupée._
_J'ai donné les ordres nécessaires pour le rétablissement de cette
ligne. En raison du mauvais état des chemins, et de la distance
assez grande que les corvées auront à parcourir, il y a lieu de
prévoir toutefois que la répartition ne sera pas effectuée avant
quarante-huit heures. D'ici là, toutes les communications électriques
entre le Grand Cap et Toulon sont nécessairement interrompues.»_
_Le colonel directeur:_
_TERRISSE_
Tout le monde sait qu'en temps de paix, Toulon ni le Grand Cap n'ont
jamais rien à se dire l'un à l'autre, sauf les jours de branle-bas de
combat... Le Grand Cap est l'une des montagnes qui environnent Toulon.
C'est un sommet chauve et farouche, coiffé d'un fort moderne assez
puissamment organisé. Seul un gardien de batterie réside ordinairement
dans ce fort, que les troupes n'occupent qu'à la mobilisation...
Alentour s'étend une lande très accidentée et à peu près déserte. De
rares bûcherons y campent çà et là sans jamais s'y établir à demeure.
Et la ligne télégraphique qui dessert cette thébaïde peut vraiment
être coupée durant plus de quarante-huit heures sans que la terre
cesse pour cela de tourner... J'allais purement et simplement classer
dans mes instances la lettre du colonel directeur, quand le caporal
télégraphiste frappa a la porte du bureau:
--Mon capitaine, la préfecture maritime vous demande au téléphone...
--J'y vais.
En me levant de ma chaise, je regardais l'heure à la pendule de la
cheminée. Il était exactement trois heures. Je sortis, et je traversai
le couloir. Le poste téléphonique est adjacent au bureau des officiers.
Je décrochai les récepteurs. Immédiatement, une voix m'appela par
mon nom,--une voix que je reconnus, non sans étonnement,--la voix du
vice-amiral lui-même.
--Allô! c'est vous, Narcy?
--C'est moi, amiral.
--Barras me dit que vous avez un cheval à Solliès-Pont. Est-ce que
Barras se trompe?
--Barras ne se trompe pas, amiral. Un de mes chevaux d'armes est à
Solliès-Pont depuis hier soir.
--Il est en bon état? pas fatigué?
--En très bon état. Pas fatigué du tout. Je comptais m'en servir demain
pour une reconnaissance du Fenouillet...
--Bon... Vous n'irez probablement pas au Fenouillet demain... Il nous
arrive ce soir une corvée très désagréable, et je ne vois que vous à
qui l'infliger.
--Je suis à vos ordres, amiral.
--Oui... Vous savez que la communication est coupée entre Toulon et le
Grand Gap?
--Je viens d'en être informé par la direction d'artillerie...
--Cela tombe très mal. Le gardien de batterie du Grand Cap doit être
prévenu ce soir même, coûte que coûte, des tirs que les 75 effectueront
demain à la Roca-Troca.
--Demain, amiral?
--Demain, à midi. Impossible de les retarder, à cause de la présence
du général Felte, qui est forcé de quitter Toulon demain soir. Il faut
pourtant que les bûcherons de la montagne soient avertis: des accidents
seraient à craindre.--Quelle heure est-il?
--Trois heures cinq, amiral.
--D'ici à Solliès, il faut compter?...
--Dix-sept ou dix-huit kilomètres.
--Bon. Faites téléphoner à votre ordonnance... Votre ordonnance est
là-bas, je suppose?
--Oui, amiral.
--Faites-lui téléphoner de seller votre cheval et de vous attendre
n'importe où sur la route... Êtes-vous en tenue?
--Non, amiral. Le chef d'état-major nous autorise à porter des
vêtements civils l'après-midi. Mais je puis monter comme je suis: j'ai
des leggins et des éperons. Je comptais essayer tout à l'heure le
nouveau pur-sang du colonel Lescaut.
--Parfait. Je vais vous envoyer immédiatement mon auto. Prenez-la.
Allez à Solliès. Vous y serez à trois heures et demie. L'auto ne peut
pas aller plus loin, je crois?
--Dans la direction du Grand Gap? Non, à coup sûr! De Solliès à
Valaury, le chemin est à peine carrossable aux petites charrettes...
--Vous le connaissez bien, ce chemin?
--Assez bien. J'en ai fait la reconnaissance pendant les manœuvres
de cadres, l'année dernière. Au-delà de Valaury, ce n'est plus qu'un
sentier, un très mauvais sentier de montagne.
--Pourrez-vous y passer à cheval?
--C'est à cheval que j'y ai passé l'an dernier, amiral.
--Partez, alors. De Solliès-Pont au Grand Cap, vous mettrez au moins
une heure et demie, et vous savez qu'il fait nuit noire à cinq heures...
--Je coucherai au Grand Cap, naturellement?
--Naturellement. Il y a des chambres d'officiers dans le fort. Le
gardien vous installera tant bien que mal, et vous reviendrez demain
matin. C'est une corvée de premier brin, mon pauvre Narcy. Mais comment
faire? Il faut que ce gardien soit prévenu. Et quant à envoyer un break
par la route militaire du Revest, impossible! Barras vient de mesurer
sur la carte: le break aurait plus de trente kilomètres à faire, rien
que pour l'aller... L'auto n'arriverait pas non plus: le chemin vient
d'être empierré de neuf, entre le Ragas et Morière. L'unique solution,
c'est un cavalier qui puisse partir de Solliès et qui connaisse les
sentiers de la montagne: vous.
--Moi, amiral.--L'auto arrive, je l'entends dans la rue.
--Téléphonez à votre ordonnance et partez.
--Le caporal va téléphoner pour moi, amiral. Je pars.
--Bon voyage, mon cher! à demain!...
Je raccrochai les récepteurs. Le télégraphiste empressé me tendait ma
pèlerine imperméable et mon feutre. Il bruinait.
Je rentrai au bureau pour fermer les armoires secrètes. Je mis les
barres de fer et les cadenas à lettres. Le troisième cadenas me retarda
d'une bonne demi-minute: la combinaison fonctionnait mal. Je jurai deux
fois avant d'en venir à bout...
Par les fenêtres fermées, à travers les rideaux de guipure, le jour
entrait largement, clair, quoique gris. Le petit poêle ronflant y
mêlait sa chaude lueur rouge. Le bureau m'apparut confortable au moment
de le quitter pour l'humidité froide du dehors...
Sur ma table à écrire, la lettre du colonel directeur d'artillerie
était restée. Ne sachant où la mettre,--les armoires étaient fermées
déjà, et je ne me souciais pas de perdre mon temps à les rouvrir,--je
pris cette lettre et la glissai dans la poche intérieure de mon veston.
Dans la cour, les chevaux du général adjoint piaffaient. Un brosseur
achevait leur pansage. Pour me saluer, il cracha son bout de cigarette.
Le sol était brun, avec, ça et là, des flaques. L'eucalyptus luisant
égouttait de la pluie. En ouvrant la porte, je fis tinter la clochette
du corps de garde. Le chien de garde, endormi sous l'auvent, leva la
tête au bruit...
Je passai le seuil. L'auto rangée, contre le trottoir, et grondante de
tout le fracas de son moteur débrayé, me happa.