V.

Les pensionnaires accusaient le père Goriot d'un honteux libertinage.

Une belle personne en robe de soie vient le matin lui faire visite,

la servante s'étonne et la suit à son départ.

--Figurez-vous, madame, qu'au coin de l'Estrapade il y avait un

magnifique équipage dans lequel elle est montée.

À dîner on raille le père Goriot.--C'était ma fille, dit-il, avec

orgueil et simplicité.--Quelques jours après une seconde visite,

d'une seconde beauté, est remarquée. Même remarque à la table d'hôte.

Il réduit le prix de sa pension. Sa considération décroît.

Eugène de Rastignac, qui avait été passer les vacances dans son

humble famille, revient affamé d'ambition à la pension Vauquer.

«Eugène de Rastignac était revenu dans une disposition d'esprit que

doivent avoir connue les jeunes gens supérieurs, ou ceux auxquels

une position difficile communique momentanément les qualités des

hommes d'élite. Pendant sa première année de séjour à Paris, le

peu de travail que veulent les premiers grades à prendre dans la

Faculté l'avait laissé libre de goûter les délices visibles du Paris

matériel. Un étudiant n'a pas trop de temps s'il veut connaître

le répertoire de chaque théâtre, étudier les issues du labyrinthe

parisien, savoir les usages, apprendre la langue et s'habituer

aux plaisirs particuliers de la capitale; fouiller les bons et

les mauvais endroits, suivre les cours qui amusent, inventorier

les richesses des musées. Un étudiant se passionne alors pour des

niaiseries qui lui paraissent grandioses. Il a son grand homme, un

professeur du collége de France, payé pour se tenir à la hauteur

de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se pose pour la femme

des premières galeries de l'Opéra-Comique. Dans ces initiations

successives, il se dépouille de son aubier, agrandit l'horizon de sa

vie, et finit par concevoir la superposition des couches humaines

qui composent la société. S'il a commencé par admirer les voitures

au défilé des Champs-Élysées par un beau soleil, il arrive bientôt

à les envier. Eugène avait subi cet apprentissage à son insu, quand

il partit en vacances, après avoir été reçu bachelier ès lettres et

bachelier en droit. Ses illusions d'enfance, ses idées de province

avaient disparu. Son intelligence modifiée, son ambition exaltée,

lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la

famille. Son père, sa mère, ses deux frères, ses deux soeurs, et

une tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la

petite terre de Rastignac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois

mille francs était soumis à l'incertitude qui régit le produit tout

industriel de la vigne, et néanmoins il fallait en extraire chaque

année douze cents francs pour lui. L'aspect de cette constante

détresse qui lui était généreusement cachée, la comparaison qu'il fut

forcé d'établir entre ses soeurs, qui lui semblaient si belles dans

son enfance, et les femmes de Paris, qui lui avaient réalisé le type

d'une beauté rêvée, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui

reposait sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit

serrer les plus minces productions, la boisson faite pour sa famille

avec les marcs du pressoir, enfin une foule de circonstances inutiles

à consigner ici, décuplèrent son désir de parvenir et lui donnèrent

soif des distinctions. Comme il arrive aux âmes grandes, il voulut

ne rien devoir qu'à son mérite. Mais son esprit était éminemment

méridional; à l'exécution, ses déterminations devaient donc être

frappées des hésitations qui saisissent les jeunes gens quand ils

se trouvent en pleine mer, sans savoir ni de quel côté diriger

leurs forces, ni sous quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il

voulut se jeter à corps perdu dans le travail, séduit bientôt par la

nécessité de se créer des relations, il remarqua combien les femmes

ont d'influence sur la vie sociale, et avisa soudain à se lancer dans

le monde, afin d'y conquérir des protectrices: devaient-elles manquer

à un jeune homme ardent et spirituel, dont l'esprit et l'ardeur

étaient rehaussés par une tournure élégante et par une sorte de

beauté nerveuse à laquelle les femmes se laissent prendre volontiers?

Ces idées l'assaillirent au milieu des champs, pendant les promenades

que jadis il faisait gaiement avec ses soeurs, qui le trouvèrent

bien changé. Sa tante, Mme de Marcillac, autrefois présentée à la

cour, y avait connu les sommités aristocratiques. Tout à coup le

jeune ambitieux reconnut, dans les souvenirs dont sa tante l'avait si

souvent bercé, les éléments de plusieurs conquêtes sociales, au moins

aussi importantes que celles qu'il entreprenait à l'École de droit;

il la questionna sur les liens de parenté qui pouvaient encore se

renouer. Après avoir secoué les branches de l'arbre généalogique, la

vieille dame estima que, de toutes les personnes qui pouvaient servir

son neveu parmi la gent égoïste des parents riches, Mme la vicomtesse

de Beauséant serait la moins récalcitrante. Elle écrivit à cette

jeune femme une lettre dans l'ancien style, et la remit à Eugène,

en lui disant que, s'il réussissait auprès de la vicomtesse, elle

lui ferait retrouver ses autres parents. Quelques jours après son

arrivée, Rastignac envoya la lettre de sa tante à Mme de Beauséant.

La vicomtesse répondit par une invitation de bal pour le lendemain.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 130 / 145 题