III.

Tel est le préambule de cette admirable tragédie du _Père Goriot_;

puis vient, avant l'action, le catalogue raisonné ou peint des

personnages que Balzac met en scène.

Mlle Michonneau, aux yeux protégés par un _abat-jour_ vert garni d'un

fil d'archal, à la voix clairette d'une cigale criant dans un buisson

à l'approche de l'hiver.

M. Poiret, vieillard plus semblable à une ombre, dont la canne à

pomme d'ivoire jauni dans sa main soutenait mal les jambes grêles

chaussées de bas bleus. En cherchant son origine, on le soupçonnait

d'avoir pu être un des employés inférieurs du ministère de la Justice

chargé de pourvoir aux exécutions.

Mlle Victorine Taillefer, jeune personne pâlie par l'infortune,

car le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est

le fond. Elle était pieusement élevée là par sa mère, veuve d'un

commissaire des guerres. Le père refusait de la reconnaître. Mme

Couture et Mme Vauquer maudissaient cet infâme millionnaire. Mais la

pauvre Victorine, au lieu de se joindre à leurs malédictions, faisait

entendre de douces paroles, alors semblables au chant du ramier

blessé et dont le cri de douleur exprime encore l'amour.

Eugène de Rastignac, jeune homme pauvre, de famille noble, que

l'ambition naissante poussait à l'étude et à l'intrigue.

Vautrin, homme à tout faire, que l'énergie de sa charpente et de ses

favoris peints signalaient comme un aventurier équivoque, inconnu

mais serviable. Mlle Victorine flottait entre le beau Rastignac et le

vigoureux Vautrin.

Toutes les autres femmes de cette réunion de hasard avaient les unes

envers les autres une froide indifférence mêlée de défiance.

Il manquait à ces dix-huit pensionnaires un souffre-douleur. Il se

rencontra dans un ancien fabricant de vermicelle nommé le père Goriot.

«Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'était

retiré chez Mme Vauquer, en 1813, après avoir quitté les affaires.

Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par Mme Couture, et

donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui

cinq louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Mme Vauquer

avait rafraîchi les trois chambres de cet appartement moyennant

une indemnité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant

ameublement composé de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en

bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures à

la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue.

Peut-être l'insouciante générosité que mit à se laisser attraper le

père Goriot, qui vers cette époque était respectueusement nommé M.

Goriot, le fit-elle considérer comme un imbécile qui ne connaissait

rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie,

le trousseau magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se

retirant du commerce. Mme Vauquer avait admiré dix-huit chemises de

demi-hollande, dont la finesse était d'autant plus remarquable que

le vermicellier portait sur son jabot dormant deux épingles unies

par une chaînette, et dont chacune était montée d'un gros diamant.

Habituellement vêtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour

un gilet de piqué blanc, sous lequel fluctuait son ventre proéminent,

qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa

tabatière, également en or, contenait un médaillon plein de cheveux

qui le rendaient en apparence coupable de quelques bonnes fortunes.

Ses _ormoires_ (il prononçait ce mot à la manière du menu peuple)

furent remplies par la nombreuse argenterie de son ménage. Les yeux

de la veuve s'allumèrent quand elle l'aida complaisamment à déballer

et ranger les louches, les cuillers à ragoût, les couverts, les

huiliers, les saucières, plusieurs plats, des déjeuners en vermeil,

enfin des pièces plus ou moins belles, pesant un certain nombre

de marcs, et dont il ne voulait pas se défaire. Ces cadeaux lui

rappelaient les solennités de sa vie domestique. «Ceci, dit-il à Mme

Vauquer, en serrant un plat et une petite écuelle dont le couvercle

représentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier

présent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire.

Pauvre bonne! elle y avait consacré ses économies de demoiselle.

Voyez-vous, madame? j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles

que de me séparer de cela. Dieu merci! je pourrai prendre dans cette

écuelle mon café tous les matins durant le reste de mes jours. Je

ne suis pas à plaindre, j'ai sur la planche du pain de cuit pour

longtemps.» Enfin, Mme Vauquer avait bien vu, de son oeil de pie,

quelques inscriptions sur le grand-livre qui, vaguement additionnées,

pouvaient faire à cet excellent Goriot un revenu d'environ huit à dix

mille francs. Dès ce jour, Mme Vauquer, née de Conflans, qui avait

alors quarante-huit ans effectifs et n'en acceptait que trente-neuf,

eut des idées. Quoique le larmier des yeux de Goriot fût retourné,

gonflé, pendant, ce qui l'obligeait à les essuyer assez fréquemment,

elle lui trouva l'air agréable et comme il faut. D'ailleurs son

mollet charnu, saillant, pronostiquait autant que son long nez

carré, des qualités morales auxquelles paraissait tenir la veuve,

et que confirmait la face lunaire et naïvement niaise du bonhomme.

Ce devait être une bête solidement bâtie, capable de dépenser tout

son esprit en sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le

coiffeur de l'École polytechnique vint lui poudrer tous les matins,

dessinaient cinq pointes sur son front bas, et décoraient bien sa

figure. Quoique un peu rustaud, il était si bien tiré à quatre

épingles, il prenait si richement son tabac, il le humait en homme

si sûr de toujours avoir sa tabatière pleine de macouba, que, le

jour où M. Goriot s'installa chez elle, Mme Vauquer se coucha le

soir en rôtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du désir

qui la saisit de quitter le suaire du Vauquer pour renaître en

Goriot. Se marier, vendre sa pension, donner le bras à cette fine

fleur de bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quartier, y

quêter pour les indigents, faire de petites parties le dimanche à

Choisy, Soissy, Gentilly; aller au spectacle à sa guise, en loge,

sans attendre les billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns

de ses pensionnaires, au mois de juillet; elle rêva tout l'Eldorado

des petits ménages parisiens. Elle n'avait avoué à personne qu'elle

possédait quarante mille francs amassés sou à sou. Certes elle se

croyait, sous le rapport de la fortune, un parti sortable. «Quant au

reste, je vaux bien le bonhomme!» se dit-elle en se retournant dans

son lit, comme pour s'attester à elle-même des charmes que la grosse

Sylvie trouvait chaque matin moulés en creux. Dès ce jour, pendant

environ trois mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de M.

Goriot, et fit quelques frais de toilette, excusés par la nécessité

de donner à sa maison un certain décorum en harmonie avec les

personnes honorables qui la fréquentaient. Elle s'intrigua beaucoup

pour changer le personnel de ses pensionnaires, en affichant la

prétention de n'accepter désormais que les gens les plus distingués

sous tous les rapports. Un étranger se présentait-il, elle lui

vantait la préférence que M. Goriot, un des négociants les plus

notables et les plus respectables de Paris, lui avait accordée. Elle

distribua des prospectus en tête desquels se lisait: MAISON VAUQUER.

«C'était, disait-elle, une des plus anciennes et des plus estimées

pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait une vue des plus

agréables sur la vallée des Gobelins (on l'apercevait du troisième

étage), et un _joli_ jardin, au bout duquel S'ÉTENDAIT une ALLÉE de

tilleuls.» Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus

lui amena Mme la comtesse de l'Ambermesnil, femme de trente-six ans,

qui attendait la fin de la liquidation et le règlement d'une pension

qui lui était due, en qualité de veuve d'un général mort sur _les_

champs de bataille. Mme Vauquer soigna sa table, fit du feu dans les

salons pendant près de six mois, et tint si bien les promesses de son

prospectus qu'_elle y mit du sien_. Aussi la comtesse disait-elle à

Mme Vauquer, en l'appelant _chère amie_, qu'elle lui procurerait la

baronne de Vaumerland et la veuve du colonel comte Picquoiseau, deux

de ses amies, qui achevaient au Marais leur terme dans une pension

plus coûteuse que ne l'était la maison Vauquer. Ces dames seraient

d'ailleurs fort à leur aise quand les bureaux de la guerre auraient

fini leur travail. «Mais, disait-elle, les bureaux ne terminent

rien.» Les deux veuves montaient ensemble après le dîner dans la

chambre de Mme Vauquer, et y faisaient de petites causettes en buvant

du cassis et en mangeant des friandises réservées pour la bouche de

la maîtresse. Mme de l'Ambermesnil approuva beaucoup les vues de son

hôtesse sur le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs

devinées dès le premier jour; elle le trouvait un homme parfait.»

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 128 / 145 题