V.

Balzac était debout devant la cheminée de marbre de ce cher

salon, où j'avais vu passer et poser tant d'hommes ou de femmes

remarquables. Il n'était pas grand, bien que le rayonnement de son

visage et la mobilité de sa stature empêchaient de s'apercevoir de sa

taille; mais cette taille ondoyait comme sa pensée; entre le sol et

lui il semblait y avoir de la marge; tantôt il se baissait jusqu'à

terre comme pour ramasser une gerbe d'idées, tantôt il se redressait

sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à

l'infini.

Il ne s'interrompit pas plus d'une minute pour moi; il était emporté

par sa conversation avec M. et Mme de Girardin. Il me jeta un regard

vif, pressé, gracieux, d'une extrême bienveillance. Je m'approchai

pour lui serrer la main, je vis que nous nous comprenions sans

phrase, et tout fut dit entre nous; il était lancé, il n'avait pas le

temps de s'arrêter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si

ma présence l'eût ranimé au lieu de l'interrompre. L'attention que je

prêtais à sa parole me donnait le temps d'observer sa personne dans

son éternelle ondulation.

Il était gros, épais, carré par la base et les épaules; le cou, la

poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants; beaucoup de

l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur; il y avait tant d'âme

qu'elle portait tout cela légèrement, gaiement, comme une enveloppe

souple, et nullement comme un fardeau; ce poids semblait lui donner

de la force et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient

avec aisance, il causait comme un orateur parle. Sa voix était

retentissante de l'énergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle

n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colère; ses jambes, sur lesquelles

il se dandinait un peu, portaient lestement son buste; ses mains

grasses et larges exprimaient en s'agitant toute sa pensée. Tel

était l'homme dans sa robuste charpente. Mais en face du visage on

ne pensait plus à la charpente. Cette parlante figure, dont on ne

pouvait détacher ses regards, vous charmait et vous fascinait tout

entier. Les cheveux flottaient sur ce front en grandes boucles, les

yeux noirs perçaient comme des dards émoussés par la bienveillance;

ils entraient en confidence dans les vôtres comme des amis; les

joues étaient pleines, roses, d'un teint fortement coloré; le nez

bien modelé, quoique un peu long; les lèvres découpées avec grâce,

mais amples, relevées par les coins; les dents inégales, ébréchées,

noircies par la fumée du cigare; la tête souvent penchée de côté

sur le cou, et se relevant avec une fierté héroïque en s'animant

dans le discours. Mais le trait dominant du visage, plus même que

l'intelligence, était la bonté communicative. Il vous ravissait

l'esprit quand il parlait, même en se taisant il vous ravissait le

coeur. Aucune passion de haine ou d'envie n'aurait pu être exprimée

par cette physionomie: il lui aurait été impossible de n'être pas bon.

Mais ce n'était pas une bonté d'indifférence ou d'insouciance, comme

dans le visage épicurien de la Fontaine, c'était une bonté aimante,

charmante, intelligente d'elle-même et des autres, qui inspirait la

reconnaissance et l'épanchement du coeur devant lui, et qui défiait

de ne pas l'aimer. Tel était exactement Balzac. Je l'aimais déjà

quand nous nous mîmes à table. Il me sembla que je le connaissais

depuis mon enfance: il me rappelait ces aimables curés de campagne

de l'ancien régime, avec quelques boucles de cheveux sur le cou,

et toute la charité joviale du christianisme sur les lèvres. Un

enfantillage réjoui, c'était le caractère de cette figure; une âme en

vacances, quand il laissait la plume pour s'oublier avec ses amis;

il était impossible de n'être pas gai avec lui. Sa sérénité enfantine

regardait le monde de si haut qu'il ne lui paraissait plus qu'un

badinage, une bulle de savon, causée par la fantaisie d'un enfant.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 82 / 145 题