Balzac était debout devant la cheminée de marbre de ce cher
salon, où j'avais vu passer et poser tant d'hommes ou de femmes
remarquables. Il n'était pas grand, bien que le rayonnement de son
visage et la mobilité de sa stature empêchaient de s'apercevoir de sa
taille; mais cette taille ondoyait comme sa pensée; entre le sol et
lui il semblait y avoir de la marge; tantôt il se baissait jusqu'à
terre comme pour ramasser une gerbe d'idées, tantôt il se redressait
sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à
l'infini.
Il ne s'interrompit pas plus d'une minute pour moi; il était emporté
par sa conversation avec M. et Mme de Girardin. Il me jeta un regard
vif, pressé, gracieux, d'une extrême bienveillance. Je m'approchai
pour lui serrer la main, je vis que nous nous comprenions sans
phrase, et tout fut dit entre nous; il était lancé, il n'avait pas le
temps de s'arrêter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si
ma présence l'eût ranimé au lieu de l'interrompre. L'attention que je
prêtais à sa parole me donnait le temps d'observer sa personne dans
son éternelle ondulation.
Il était gros, épais, carré par la base et les épaules; le cou, la
poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants; beaucoup de
l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur; il y avait tant d'âme
qu'elle portait tout cela légèrement, gaiement, comme une enveloppe
souple, et nullement comme un fardeau; ce poids semblait lui donner
de la force et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient
avec aisance, il causait comme un orateur parle. Sa voix était
retentissante de l'énergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle
n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colère; ses jambes, sur lesquelles
il se dandinait un peu, portaient lestement son buste; ses mains
grasses et larges exprimaient en s'agitant toute sa pensée. Tel
était l'homme dans sa robuste charpente. Mais en face du visage on
ne pensait plus à la charpente. Cette parlante figure, dont on ne
pouvait détacher ses regards, vous charmait et vous fascinait tout
entier. Les cheveux flottaient sur ce front en grandes boucles, les
yeux noirs perçaient comme des dards émoussés par la bienveillance;
ils entraient en confidence dans les vôtres comme des amis; les
joues étaient pleines, roses, d'un teint fortement coloré; le nez
bien modelé, quoique un peu long; les lèvres découpées avec grâce,
mais amples, relevées par les coins; les dents inégales, ébréchées,
noircies par la fumée du cigare; la tête souvent penchée de côté
sur le cou, et se relevant avec une fierté héroïque en s'animant
dans le discours. Mais le trait dominant du visage, plus même que
l'intelligence, était la bonté communicative. Il vous ravissait
l'esprit quand il parlait, même en se taisant il vous ravissait le
coeur. Aucune passion de haine ou d'envie n'aurait pu être exprimée
par cette physionomie: il lui aurait été impossible de n'être pas bon.
Mais ce n'était pas une bonté d'indifférence ou d'insouciance, comme
dans le visage épicurien de la Fontaine, c'était une bonté aimante,
charmante, intelligente d'elle-même et des autres, qui inspirait la
reconnaissance et l'épanchement du coeur devant lui, et qui défiait
de ne pas l'aimer. Tel était exactement Balzac. Je l'aimais déjà
quand nous nous mîmes à table. Il me sembla que je le connaissais
depuis mon enfance: il me rappelait ces aimables curés de campagne
de l'ancien régime, avec quelques boucles de cheveux sur le cou,
et toute la charité joviale du christianisme sur les lèvres. Un
enfantillage réjoui, c'était le caractère de cette figure; une âme en
vacances, quand il laissait la plume pour s'oublier avec ses amis;
il était impossible de n'être pas gai avec lui. Sa sérénité enfantine
regardait le monde de si haut qu'il ne lui paraissait plus qu'un
badinage, une bulle de savon, causée par la fantaisie d'un enfant.