VII.

Aristote passe à l'épopée: «Homère, dit-il, est un dieu, quand on le

compare à tous les autres poëtes.»

Il est aisé de voir qu'Aristote place dans sa pensée Homère au-dessus

de toute comparaison avec ses successeurs; et des rivaux, il n'en

voit pas.

Il est aisé aussi de conclure que cette Poétique n'est qu'une réunion

de fragments décousus et non suffisamment réfléchis, reliés après

coup par ses disciples. Horace et Boileau, dans leur Art poétique,

sont plus parfaits, mais moins sagaces.

Aristote termine au hasard, en donnant la supériorité à la tragédie

sur le poëme épique. C'est une erreur. Voici comment il essaye de la

justifier sans y parvenir:

«On peut, en comparant la tragédie et l'épopée, se demander laquelle

de ces deux espèces d'imitations est la plus parfaite. Si la moins

grossière est la meilleure, et que ce soit celle qui s'adresse aux

meilleurs esprits, on ne peut nier que le genre qui prétend imiter

tout sans exception ne soit aussi le plus grossier des deux.

«Quand on suppose que les gens ne vous comprendront pas, si l'on

ne prend la peine de leur tout expliquer, on se donne beaucoup de

mouvement, comme ces mauvais mimes qui pirouettent sur eux-mêmes pour

imiter un disque qui tourne, ou qui tirent à eux le Coryphée quand

ils jouent, aux sons de la flûte, la Scylla attirant les navires sur

l'écueil.

«La tragédie est donc à l'épopée comme les vieux acteurs croient que

les nouveaux sont à leur égard. Myniseus traitait de singe Callipide,

qui selon lui forçait trop son jeu; il ne pensait pas mieux de

Pindarus. La tragédie n'est pas à une moindre distance de l'épopée

que ces acteurs subalternes ne sont par rapport aux autres. L'épopée

s'adresse aux esprits distingués qui n'ont aucun besoin de tout cet

attirail extérieur, tandis que l'art tragique ne s'adresse qu'à des

gens d'un goût vulgaire.

«Il semblerait donc démontré par là que l'imitation la plus

matérielle est aussi la moins bonne.

«Mais une première réponse à cette objection, c'est que cette

critique ne porte pas sur la poésie, et qu'elle ne touche que l'art

du comédien; on peut exagérer les gestes, même en ne récitant que de

simples rapsodies, comme faisait Sosistrate, et même en chantant,

comme faisait Mnasithée d'Opunte.

«En second lieu, on peut dire que toutes les espèces de gestes ne

sont pas à blâmer, par exemple la danse, et qu'on ne doit réprouver

que les gestes inconvenants. C'est le sens des reproches qu'on

adressait à Callipide, et que d'autres acteurs méritent de notre

temps, pour imiter la tenue des femmes déshonnêtes.

«Il faut ajouter encore que la tragédie peut se passer du geste,

tout aussi bien que l'épopée, pour produire son effet propre. Il

suffit aussi de la lire pour la comprendre parfaitement; et si

elle est supérieure sous les autres rapports, l'accessoire de la

représentation ne lui est pas absolument indispensable.

«Ensuite, la tragédie peut paraître supérieure en ce qu'elle a tout

ce qu'a l'épopée, dont elle emprunte même le vers, si elle le veut,

et qu'elle a en outre, ce qui n'est pas un petit avantage, la musique

et le spectacle, qui contribuent manifestement à procurer de vifs

plaisirs. Elle a de plus pour elle les jeux de scène, qui frappent

les yeux, soit quand il s'agit d'une reconnaissance, soit dans tout

le cours de l'action.

«Elle a encore cette supériorité, qu'elle atteint le but de son

imitation avec de moindres développements; or ce qui est condensé

fait par cela même plus de plaisir que ce qui est délayé dans un long

espace de temps; et par exemple, je demande quel effet produirait

l'Oedipe de Sophocle, si on l'allongeait en autant de vers que

l'Iliade en compte.

«L'épopée, quelle que soit son imitation, est moins une que la

tragédie; et la preuve, c'est que, d'une seule épopée, on peut tirer

plusieurs tragédies.

«Aussi, dans le poëme épique, si l'on se borne à une fable unique,

on tombera nécessairement dans un de ces deux inconvénients: ou avec

une exposition concise, de paraître tronqué et de finir comme en

queue de rat; ou avec les dimensions ordinaires du poëme épique, de

paraître diffus et délayé. Que si l'on prend plusieurs fables au

lieu d'une, c'est-à-dire si l'on combine dans son oeuvre plusieurs

actions, il n'y a plus dès lors d'unité.

«L'Iliade même et l'Odyssée ont certaines parties qui, à elles

seules, ont un grand développement; cependant ces épopées sont aussi

parfaites que possible dans leur composition, et l'on ne saurait

pousser plus loin l'imitation d'une action unique.

«Ainsi, la tragédie l'emporte par tous ces points, et en outre, par

l'effet qu'elle produit dans les limites que l'art lui impose; car

l'épopée et la tragédie ne sont pas faites pour procurer un plaisir

quelconque, mais seulement le plaisir que nous avons signalé. J'en

conclus que la tragédie est évidemment supérieure à l'épopée,

puisqu'elle atteint plus complétement le but qu'elle poursuit.

«Mais bornons-nous à ce que nous venons de dire sur l'épopée et la

tragédie, sur la nature de toutes deux, sur leurs formes et sur leurs

parties, dont nous avons fixé le nombre et les différences, sur

les causes de leurs beautés et de leurs défauts, et enfin sur les

critiques dirigées contre la poésie et sur les réponses qu'on peut

faire à ces critiques.»

Cette comparaison de la tragédie avec l'épopée manque de justesse

dans le fond comme dans la forme, car l'épopée, c'est la nature

entière, et la tragédie n'en est qu'une partie: prenez les

quatre-vingt-dix-sept tragédies d'Eschyle d'un côté et l'Iliade de

l'autre, vous verrez Eschyle sombrer et Homère grandir. Il ne faut

pas d'autre jugement.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 47 / 145 题