Aristote passe à l'épopée: «Homère, dit-il, est un dieu, quand on le
compare à tous les autres poëtes.»
Il est aisé de voir qu'Aristote place dans sa pensée Homère au-dessus
de toute comparaison avec ses successeurs; et des rivaux, il n'en
voit pas.
Il est aisé aussi de conclure que cette Poétique n'est qu'une réunion
de fragments décousus et non suffisamment réfléchis, reliés après
coup par ses disciples. Horace et Boileau, dans leur Art poétique,
sont plus parfaits, mais moins sagaces.
Aristote termine au hasard, en donnant la supériorité à la tragédie
sur le poëme épique. C'est une erreur. Voici comment il essaye de la
justifier sans y parvenir:
«On peut, en comparant la tragédie et l'épopée, se demander laquelle
de ces deux espèces d'imitations est la plus parfaite. Si la moins
grossière est la meilleure, et que ce soit celle qui s'adresse aux
meilleurs esprits, on ne peut nier que le genre qui prétend imiter
tout sans exception ne soit aussi le plus grossier des deux.
«Quand on suppose que les gens ne vous comprendront pas, si l'on
ne prend la peine de leur tout expliquer, on se donne beaucoup de
mouvement, comme ces mauvais mimes qui pirouettent sur eux-mêmes pour
imiter un disque qui tourne, ou qui tirent à eux le Coryphée quand
ils jouent, aux sons de la flûte, la Scylla attirant les navires sur
l'écueil.
«La tragédie est donc à l'épopée comme les vieux acteurs croient que
les nouveaux sont à leur égard. Myniseus traitait de singe Callipide,
qui selon lui forçait trop son jeu; il ne pensait pas mieux de
Pindarus. La tragédie n'est pas à une moindre distance de l'épopée
que ces acteurs subalternes ne sont par rapport aux autres. L'épopée
s'adresse aux esprits distingués qui n'ont aucun besoin de tout cet
attirail extérieur, tandis que l'art tragique ne s'adresse qu'à des
gens d'un goût vulgaire.
«Il semblerait donc démontré par là que l'imitation la plus
matérielle est aussi la moins bonne.
«Mais une première réponse à cette objection, c'est que cette
critique ne porte pas sur la poésie, et qu'elle ne touche que l'art
du comédien; on peut exagérer les gestes, même en ne récitant que de
simples rapsodies, comme faisait Sosistrate, et même en chantant,
comme faisait Mnasithée d'Opunte.
«En second lieu, on peut dire que toutes les espèces de gestes ne
sont pas à blâmer, par exemple la danse, et qu'on ne doit réprouver
que les gestes inconvenants. C'est le sens des reproches qu'on
adressait à Callipide, et que d'autres acteurs méritent de notre
temps, pour imiter la tenue des femmes déshonnêtes.
«Il faut ajouter encore que la tragédie peut se passer du geste,
tout aussi bien que l'épopée, pour produire son effet propre. Il
suffit aussi de la lire pour la comprendre parfaitement; et si
elle est supérieure sous les autres rapports, l'accessoire de la
représentation ne lui est pas absolument indispensable.
«Ensuite, la tragédie peut paraître supérieure en ce qu'elle a tout
ce qu'a l'épopée, dont elle emprunte même le vers, si elle le veut,
et qu'elle a en outre, ce qui n'est pas un petit avantage, la musique
et le spectacle, qui contribuent manifestement à procurer de vifs
plaisirs. Elle a de plus pour elle les jeux de scène, qui frappent
les yeux, soit quand il s'agit d'une reconnaissance, soit dans tout
le cours de l'action.
«Elle a encore cette supériorité, qu'elle atteint le but de son
imitation avec de moindres développements; or ce qui est condensé
fait par cela même plus de plaisir que ce qui est délayé dans un long
espace de temps; et par exemple, je demande quel effet produirait
l'Oedipe de Sophocle, si on l'allongeait en autant de vers que
l'Iliade en compte.
«L'épopée, quelle que soit son imitation, est moins une que la
tragédie; et la preuve, c'est que, d'une seule épopée, on peut tirer
plusieurs tragédies.
«Aussi, dans le poëme épique, si l'on se borne à une fable unique,
on tombera nécessairement dans un de ces deux inconvénients: ou avec
une exposition concise, de paraître tronqué et de finir comme en
queue de rat; ou avec les dimensions ordinaires du poëme épique, de
paraître diffus et délayé. Que si l'on prend plusieurs fables au
lieu d'une, c'est-à-dire si l'on combine dans son oeuvre plusieurs
actions, il n'y a plus dès lors d'unité.
«L'Iliade même et l'Odyssée ont certaines parties qui, à elles
seules, ont un grand développement; cependant ces épopées sont aussi
parfaites que possible dans leur composition, et l'on ne saurait
pousser plus loin l'imitation d'une action unique.
«Ainsi, la tragédie l'emporte par tous ces points, et en outre, par
l'effet qu'elle produit dans les limites que l'art lui impose; car
l'épopée et la tragédie ne sont pas faites pour procurer un plaisir
quelconque, mais seulement le plaisir que nous avons signalé. J'en
conclus que la tragédie est évidemment supérieure à l'épopée,
puisqu'elle atteint plus complétement le but qu'elle poursuit.
«Mais bornons-nous à ce que nous venons de dire sur l'épopée et la
tragédie, sur la nature de toutes deux, sur leurs formes et sur leurs
parties, dont nous avons fixé le nombre et les différences, sur
les causes de leurs beautés et de leurs défauts, et enfin sur les
critiques dirigées contre la poésie et sur les réponses qu'on peut
faire à ces critiques.»
Cette comparaison de la tragédie avec l'épopée manque de justesse
dans le fond comme dans la forme, car l'épopée, c'est la nature
entière, et la tragédie n'en est qu'une partie: prenez les
quatre-vingt-dix-sept tragédies d'Eschyle d'un côté et l'Iliade de
l'autre, vous verrez Eschyle sombrer et Homère grandir. Il ne faut
pas d'autre jugement.