III.

Nous nous perdîmes de vue pendant quelque temps; je m'informai

avec anxiété de lui; j'appris que, retiré dans un petit jardin de

légumes au milieu d'un faubourg de la banlieue de Meaux, résidence

de Bossuet, Barthélemy Saint-Hilaire, après avoir refusé ce qu'on le

conjurait d'accepter comme gage de son silence, vivait à Meaux du

travail de ses mains dans une hutte de son jardin, et nourrissait sa

vieille tante de quatre-vingt-six ans des carottes et des pommes de

terre cultivées par lui. Il se réservait quelques heures du milieu

du jour pour continuer religieusement sa traduction d'Aristote,

commencée en 1832. Cette traduction était l'âme de sa vie. Il venait

me voir de temps en temps pendant ses courses à Paris. Bientôt il

fut nommé à une place honorable et lucrative d'administrateur

libre dans la Compagnie de l'Isthme de Suez. Il ne l'occupa qu'un

moment. Son extrême délicatesse ayant cru voir dans les conditions

de l'entreprise des éventualités compromettantes pour la Compagnie

ou pour le pacha d'Égypte, auquel elle lui paraissait devoir de la

reconnaissance au lieu d'un procès, il envoya à la Compagnie sa

démission, préférant son indigente indépendance à une situation

ambiguë. Il reprit avec plus d'assiduité sa traduction d'Aristote.

Il avait les quatre conditions nécessaires pour donner à l'Europe

ce chef-d'oeuvre si longtemps inconnu: la philosophie pratique, la

passion de son modèle, la connaissance du grec et la vertu antique,

cette condition supérieure qui force l'homme de ressembler à ce

qu'il admire. Voilà le traducteur d'Aristote. Heureux, dans sa

médiocrité, de n'avoir point à hésiter entre deux devoirs également

impératifs:--la liberté de son travail et le remboursement d'immenses

dettes dont la responsabilité pèserait sur sa plume,--il est libre,

donc il est heureux. La dignité de son travail est entière, et il

n'a rien à demander à ses amis que leur amitié. Quel trésor vaut

celui-là? Il l'a mérité.

Quand j'ai songé à étudier pièce à pièce cet homme encyclopédique,

qui a laissé à lui tout seul d'Athènes un monument homogène plus

complet et plus divin mille fois que cette encyclopédie de plusieurs

mains inspirée en France par Voltaire, Diderot et leurs amis,

travaillant sans plan à détruire plus qu'à édifier, je suis allé

d'abord chercher dans sa retraite Barthélemy Saint-Hilaire. Qu'il

y avait loin de cette commotion révolutionnaire de trois mois où

nous nous étions rencontrés, et j'oserai dire aimés pour la première

fois, au branle de la roue du temps! Qu'il y avait loin des orages

incessants du mont Aventin de Paris en 1848, à ce cabinet recueilli,

dans une rue éloignée du centre, sans autres ornements que ses livres

et ses dictionnaires, comme la tente d'un guerrier qui n'a de parure

que ses armes! Il était là, travaillant une partie du jour à sa

traduction d'Aristote ou à ses autres oeuvres scientifiques, dans

la joie d'un homme de vertu. Pendant l'été, il empruntait un asile

champêtre à quelqu'un de ses amis, fiers de garder sous leur toit un

représentant du désintéressement antique.

Cours familier de Littérature - Volume 18 · 第 10 / 145 题