2 mai, 10 heures matin.

Depuis des jours et des semaines le soleil luit et le ciel est bleu.

Paris s’est paré de couleurs radieuses. Tout brille et tout semble en

fête. Et moi aussi je suis sortie des limbes où j’errais depuis mon

retour de Cagliari. Mon âme est en progrès. Peu à peu, lentement encore,

elle se détache de cette brume terrestre qui semblait devoir la noyer.

Elle monte doucement mais sûrement vers les sphères de l’idéal qu’elle

atteindra un jour.

Le même jour, minuit.

Je viens de rentrer ici, dans cette chambre où je vais dormir pour la

dernière fois. C’est mon dernier soir de Paris. Ah! ce Paris que j’ai

commencé à aimer profondément, où j’ai tant souffert et tant espéré,

Dieu seul sait si jamais je le reverrai, et si j’y reviens, quand cela

sera et ce que j’y rapporterai, et ce que j’y retrouverai! Toujours je

sens peser sur moi le sceau du grand inconnu...

Marseille, 7 mai 1900.

Je suis arrivée ici et n’y ai point retrouvé l’atmosphère mauvaise et

menaçante qui avait si douloureusement pesé sur mon âme, durant mon

dernier séjour à Marseille, au retour de Cagliari.

... Ressenti à Mâcon, je crois, une sensation intense de jadis, des

dernières années de la Villa Neuve, au printemps. Le train stationnait à

l’entrée de la gare où régnait un grand silence. En face de moi, à

droite de la voie, il y avait des bosquets de lilas à peine fleuris; le

rossignol égrenait son dernier chant de la nuit. Ce fut tout. Un éclair,

un rêve fugitif, un rien, et cependant de telles sensations peuvent

remuer un être jusqu’au fond du mystère latent qu’il porte en lui.

... Dans quelques jours, je serai à Bône; j’y reverrai la tombe de celle

qui, il y a trois longues années déjà, débarqua avec moi sur cette côte

barbaresque. Toutes les choses d’Afrique me semblaient alors

chimériques.

Puisse l’ombre que je pleure m’inspirer la force, la patience et

l’énergie nécessaires pour venir à bout de la lourde tâche que la vie

ancienne m’a léguée!

* * * * *

... En ces jours anniversaires d’avril 1898 et de mai 1899, mon souvenir

attristé retourne aussi vers les deux tombeaux qui sont restés là-bas

sur la terre d’exil, seuls vestiges durables des souffrances, des

misères et des espérances de jadis, puisque la pauvre chère demeure[38]

sera vendue dans peu de jours à des étrangers, à des indifférents

profanateurs... Mon souvenir se reporte vers ces deux tombeaux que, sans

doute, je ne reverrai jamais, et que les herbes folles ont dû envahir

cette année avec le retour du printemps enivré de vie éternelle et

d’indestructible fécondité...

[38] La _Villa Neuve_, à Meyrin, près Genève.

... Sous quel ciel et dans quelle terre reposerai-je, au jour fixé par

mon destin? Mystère... Et cependant je voudrais que ma dépouille fût

mise dans la terre rouge de ce cimetière de la blanche Anèba, où Elle

dort... ou bien, alors, n’importe où, dans le sable brûlé du désert,

loin des banalités profanatrices de l’Occident envahisseur...

Préoccupations puérilement tristes, et bien enfantines, bien naïves, en

face du grand charme de la mort!

Eloued, septembre 1900.

Je me souviens de mon départ de Marseille, en juillet. C’était le soir.

Les rayons du jour baissaient sous les branchages épais des grands

platanes du boulevard silencieux...

Debout à la fenêtre, sous la cage du canari bruyant, dont la chanson

s’éteignait doucement à l’approche du soir, je regardais sans voir.

Tout était fini, emballé, ficelé. Il n’y avait plus que mon lit de camp,

dressé pour la dernière nuit, dans le salon.

Je n’y croyais en somme pas trop à ce départ pour le Sud-Algérien...

Tant de circonstances imprévues étaient déjà venues le retarder!... Tant

de fois je m’étais déjà demandé, avec anxiété, si ce projet qui m’était

devenu cher n’était point destiné à rester un simple rêve, à jamais

irréalisable!...

[Illustration: Isabelle Eberhardt, 1897.]

Naguère encore je me posais cette question avec angoisse... Et voilà,

maintenant que tout était prêt, que rien ne pouvait plus me retenir,

voilà qu’une grande tristesse envahissait mon cœur, y descendait peu à

peu, lentement, comme descendait le tiède crépuscule d’été.

Je n’étais pourtant qu’une étrangère de passage dans cette ville, dans

cette maison de mon frère où, depuis des mois, je ne faisais que de

brusques et fugitives apparitions, emportée aussitôt au loin par les

hasards de ma vie errante...

Mon sommeil fut troublé, cette nuit-là, par d’étranges visions, vagues

et menaçantes...

Au réveil, plus rien, c’était passé, et je me levai avec cette sorte

d’entrain nerveux qui, chez moi, est particulier aux jours de grands

départs...

Chose étrange... les derniers mois de ma vie en Europe, plus tourmentés

et plus sombres, semblaient déjà s’être reculés pour moi dans un

lointain vague... Les silhouettes aimées de là-bas se rapprochaient...

* * * * *

... Je m’embarque à bord de l’_Eugène-Péreire_, songeant à un voyage que

je fis déjà l’an dernier sur ce navire... mais en des circonstances bien

différentes. A l’angoisse d’alors,--je me débattais en pleines

ténèbres--a succédé une grande paix mélancolique, un assoupissement de

toutes les sensations douloureuses...

Sur le quai, au milieu du bruit et de la cohue, une seule silhouette

attire mes regards: sous ses corrects vêtements noirs, mon frère,

définitivement voué à la vie calme et sédentaire, est, une fois de plus,

venu m’accompagner. Je pars pour l’inconnu. Il reste.

Et, séparés déjà par les bastingages, nous nous regardons, songeant à

l’étrangeté de nos destinées, et aussi, hélas! à l’inanité de tous les

vouloirs humains, de tous les beaux rêves azurés que nous fîmes jadis

ensemble sur la terre d’exil où nous ouvrîmes tous deux nos regards à la

réalité amère de l’être...

Au dernier coup de cloche répond le sourd rauquement, guttural à la fois

cet déchirant, de la sirène...

Le quai semble s’éloigner lentement. Puis un grand remous se fait dans

l’eau glauque, et nous filons de plus en plus vite.

Bientôt, parmi l’encombrement du quai, la chère silhouette n’apparaît

plus que comme un point noir, et s’efface bientôt, quand le navire a

viré de bord, pour prendre, par la passe sud, la route d’Afrique. Une

fois de plus je suis seule et je suis en route...

Accoudée au bastingage de la passerelle d’arrière, je contemple le décor

magique de Marseille.

Au premier plan, le port de la Joliette, où semblent sommeiller les

silhouettes puissantes des transatlantiques rouges et noirs, les

innombrables pontons et les barques, parmi les navires des autres

compagnies.

Les hautes maisons moroses et noires des quais, symétriques comme les

casernes et de morne aspect.

Puis la ville, en amphithéâtre, coupée, vers le milieu, par la déchirure

du port vieux et de la Cannebière.

D’abord Marseille m’apparaît en une gamme délicate de grisailles aux

nuances variées: grisailles du ciel vaguement enfumé, grisailles

bleuâtres des montagnes lointaines, gris roses des toits et jaunes des

maisons, gris des rochers d’Endoume, gris crayeux, flamboyant, de la

colline ardue de Notre-Dame-de-la-Garde, puis, tout en bas, grisailles

lilacées et argentées des forts. Sur tous ces tons gris, les plantes

coriaces et desséchées des rochers jettent des taches d’un brun

verdâtre. Seuls, les platanes des avenues et la coupole dorée de la

cathédrale se détachent, en touches vivantes et nettes, sur cette

transparence grise... et tout en haut, comme planant au-dessus des

fumées et des nuages, resplendit la Vierge d’or.

Peu à peu, nous tournons vers la gauche, et Marseille prend une teinte

uniformément dorée, inouïe... Marseille, la cité des départs, des adieux

et des nostalgies, est incomparable aujourd’hui, noyée en un océan de

lumière, auréolée d’or en fusion.

Une heure plus tard, nous doublons les derniers rochers crayeux, d’un

blanc livide, que battent éternellement les flots venant de la haute

mer... puis c’est fini, tout s’effondre à l’horizon, tout disparaît.

Mais je reste accoudée sur la passerelle, à rêver, en une mélancolie

résignée, à l’insondable mystère des lendemains ignorés et des

aboutissements inconnus des choses sans durée réelle, qui environnent et

régissent nos destinées encore plus éphémères, plus furtives.

Puis, comme certaines âmes ne s’attachent au sol que par l’exil, et que

la nostalgie est, pour elles, l’aube d’un amour vivace pour les lieux

quittés, d’un amour d’autant plus profond que moindre est l’espoir du

retour, je sens que je commence à aimer cette ville, ses ports surtout,

et que sa silhouette telle qu’elle m’est apparue aujourd’hui surgira

toujours parmi des visions chères qui hantent mes rêveries d’errante et

de solitaire.

... La brise est tombée, et un grand silence s’est fait sur la mer,

tandis qu’à l’horizon occidental, tout là-bas, dans l’imprécis marin,

s’accomplit le naufrage chimérique du soleil aux soirs d’été, en des

vapeurs d’un gris violacé...

La mer est devenue violette, d’une teinte assombrie et sévère... Après

quelques instants d’une lueur diffuse, comme imprécise et hésitante, la

nuit tombe, très vite, profonde et douce.

Je descends, pour l’inévitable corvée de la table d’hôte. Toute une

tablée correcte, sur les divans et les fauteuils tournants du salon à

peine balancé. Pas une tête sympathique, pas un regard d’énergie,

d’intelligence vraie ou de passion... La grise banalité d’un milieu de

fonctionnaires et de mondaines, occupés à un papotage vide de sens... Je

me sens seule et étrangère parmi ces gens qui ignorent tout de moi, et

dont j’ignore tout et qui, évidemment, sentent et pensent autrement que

moi. D’ailleurs mon fez musulman me retranche encore plus de leur

société... ils me regardent tous comme une bête curieuse...

Dès que je le puis, je remonte sur le pont et je vais sur l’avant. La

brise, qui s’est levée et qui fraîchit, a chassé tous les autres

passagers; je peux m’étendre sur un banc...

Toujours, en ces heures fraîches et silencieuses des nuits d’été sur

mer, j’éprouve une singulière impression de bien-être et de calme. Je

reste étendue sur le pont vaguement oscillant, à contempler les deux

fanaux du navire et, tout en haut, l’écroulement infini des étoiles. Je

me sens seule, libre, détachée de tout au monde et je suis heureuse.

Je m’endors paisiblement.

Vers deux heures et demie du matin, le roulis devient plus sensible et

me réveille. Je me soulève et, vers ma droite, dans l’obscurité, je vois

poindre des lumières: ce sont les phares des Baléares, et voici le feu

tournant de Majorque... Nous passons au large des îles et la mer est

agitée.

J’éprouve, à contempler ces feux, indicateurs de terres qui me seront

probablement toujours inconnues, une singulière impression de mystère

vague... Puis, très doucement, je me rendors.

Eloued, février 1901.

Après les premiers jours de fièvre et d’angoisse vague, sans cause,

succédant aux nuits affreuses, aux nuits torturantes, sans sommeil, je

commence à renaître à la vie, très vite[39].

[39] On sait qu’Isabelle Eberhardt, dans ses incursions sahariennes,

fut blessée d’un coup de sabre à la tête et au bras par un

fanatique, qui déclara plus tard, devant le conseil de guerre: «J’ai

frappé sous une impulsion divine.»

Transportée sur un brancard à l’hôpital militaire d’Eloued, elle y

resta près d’un mois. Très affaiblie tout d’abord par «l’énorme

perte de sang qu’elle avait subie», elle ne tarda cependant pas à se

rétablir.

Faible encore, je puis me lever et sortir, m’asseoir pendant quelques

heures sous le portique bas qui longe l’hôpital vers le midi. Et là, au

soleil déjà chaud, j’éprouve une bonne sensation de renouveau.

Elle est grise et triste pourtant, cette vaste cour de la kasbah où,

avec toutes les constructions militaires, se trouve l’hôpital.

Jamais dans ce paysage de pierre et de sable rien ne reverdira. Tout y

est immuable, et seule la lumière plus ardente et plus dorée du soleil

nous dit que le printemps revient.

Plus de siroco, plus de nuages gris et lourds. L’air est pur et léger,

la brise est presque tiède, déjà.

Je me suis accoutumée à cette vie monotone, dans ce cadre invariable, et

aux figures qui, toujours les mêmes, vont et viennent autour de moi.

A l’aube, tout près, sous le portique de la caserne des tirailleurs, le

réveil sonne, rauque d’abord, comme une voix endormie, puis clair et

impérieux.

Aussitôt la grande porte grince et s’ouvre. Le va-et-vient commence.

Chez nous, ce sont les infirmiers en babouches arabes qui se lèvent.

Après un instant, on frappe à ma porte, seulement poussée; le règlement,

appendu là, au mur, interdit de s’enfermer pour la nuit. C’est Goutorbe,

grand garçon blond et silencieux, qui apporte le quart de café, avec

toujours la même question:

--Eh bien, Madame, ça va-t-il aujourd’hui?

Je me lève bien péniblement encore, et contrairement aux conseils du bon

docteur, qui crie beaucoup et qui tempête, mais qui finit toujours par

me laisser faire.

Ma tête tourne un peu, mes jambes sont molles; mais cette sorte

d’ivresse est douce, et mon esprit semble se sublimer, devenir plus apte

à recevoir les impressions joyeuses de ces heures de convalescence.

Ce matin, je suis allée m’accouder au mur d’enceinte et, par les

créneaux, j’ai regardé Eloued...

Aucune parole ne saurait rendre l’amère tristesse de cette impression:

il m’a semblé que je regardais un paysage quelconque, par exemple celui

d’une ville inconnue, n’importe laquelle, vue du pont d’un navire

pendant une courte escale. Le lien profond qui m’attachait à ce ksar, à

ce Souf dont j’eusse voulu faire ma patrie, ce lien presque douloureux

m’a semblé rompu pour jamais. Je ne suis plus qu’une étrangère ici...

Vraisemblablement je partirai avec le convoi du 25, et ce sera fini...

fini peut-être pour toujours.

Et, pour fuir cette morne tristesse, je me suis éloignée de ce créneau,

pour ne plus voir que le «quartier» et sa vie spéciale, toujours la

même.

Nous avons ici, pour le moment, un tirailleur, grand kabyle maigre, au

profil osseux, aux yeux caves et enflammés. Le docteur dit que cet Omar

est fou. Les Arabes disent qu’il est devenu marabout.

Toute la journée, il erre dans la cour, la tête baissée, son chapelet à

la main. Il ne parle à personne et ne répond pas aux questions.

Quand, au hasard de nos promenades, Omar me rencontre, sans un mot, il

prend ma main et nous marchons ainsi, lentement, dans le sable lourd...

De temps en temps le tirailleur me parle, quand nous sommes loin des

importuns. Ses idées sont sans suite, mais il ne divague pas trop. Il

est très doux et je me suis habituée à lui.

--Si Mahmoud, il faut prier; il faut, quand tu seras parti, t’en aller

dans une zaouïya et prier.

Marseille, 12 mai 1901.

Quitté Batna le lundi 6 mai, à 4 heures du matin.

Matinée calme, clair de lune, grand silence dans les rues. Descendu

jusqu’à la porte de Sétif avec Slimane, Labbadi et Khelifa... Courte

station sur un banc de l’avenue de la gare, avec Slimane. Retourné une

dernière fois pour voir la chère silhouette rouge déjà presque

indistincte dans l’ombre[40].

[40] Ces notes, retrouvées sur une feuille volante, portent en

indication: «Notes à recopier dans le cahier commencé à l’hôpital

d’Eloued.»

La campagne, de Batna jusqu’à El-Guerrah, est triste et pauvre... Au

delà richesse inouïe de coloris et de teintes: coquelicots jetés en

taches de sang dans le vert sombre des champs en herbe, glaïeuls rouges,

anémones, bleuets, puis taches d’or des colzas... semblables à mon

champ, là-bas, sur la route de Lambèse, au 4e kilomètre où je venais,

les clairs matins d’avril, avec mon pauvre Souf fidèle... Où est Batna,

la ville d’amertume et d’exil que je regrette aujourd’hui, parce que le

pauvre ami au bon cœur aimant et fidèle y est resté? où est Souf? où est

Khelifa? où sont toutes ces pauvres choses rapportées d’Eloued,

souvenirs pieux de notre maison de là-bas?...

* * * * *

... Arrivée à Bône à 3 heures. Impression intense des jours de jadis

chez Khoudja, dans l’étroite cour bleue où tant de fois aussi maman est

venue s’asseoir.

Rappels de jadis pendant tout le séjour, sauf le dernier jour.

Impression de rêve laissée par cette ville dont je n’ai rien revu, sauf

cette demeure arabe et la silhouette du départ.

... Interrompu ces tristes notes par un brusque reflux de tout le

désespoir que me cause la séparation d’avec Ouiha... Comment vivre sans

lui, Dieu sait combien de temps, exilée, sans logis, moi qui avais pris

l’habitude d’avoir un chez moi, si modeste qu’il fût!

Journées d’ennui et d’oppression à Bône, me débattant contre l’angoisse

d’avoir laissé Slimane, et contre un sentiment persistant de l’irréalité

de ce qui m’entourait. Départ en hâte fébrile sur _le Berry_, sous le

nom de Pierre Mouchet. Passé à Bône les journées du 7, du 8 et du 9.

Embarquée le 9 à 3 heures. Partie vers 6 heures. Regardé la silhouette

jadis si familière, maintenant à jamais étrangère, et le quai, et les

remparts, et l’Edough, et Saint-Augustin, et la verte colline sacrée aux

sombres cyprès funéraires.

Ce dernier retour à Bône ressemblait à un rêve, tant il fut furtif et

court, agité et tourmenté surtout.

* * * * *

... Premier instant, assise près du treuil, sous ma misérable défroque

de matelot, sur mon baluchon; tristesse profonde, déchirement de quitter

la sainte terre d’Afrique, de m’éloigner d’Ouiha et d’être si pauvre, si

seule et si abandonnée sur terre.

Songé aux décors de jadis, costumes de matelot arborés par goût, aux

jours de prospérité...

Commencé à sommeiller sur une pensée apaisée déjà, par habitude de

souffrir... « Eden-Purée» ont écrit des soldats sur la porte du bordj de

Kef-Eddor... On peut trouver plaisir à blaguer sa misère. Violent orage,

pluie, erré avec mon baluchon mouillé sur le pont, enfin, trouvé un

refuge sous la passerelle d’avant avec les Napolitains et le vieux du

Japon à la kachebia noire. Nuit assez bonne. Dormi jusqu’au vendredi,

vers 4 heures du soir. La tempête commence. Restée couchée dans l’eau,

près du vieux Napolitain hideusement malade. Accès de mal de mer.

Transporté mes pénates derrière le treuil de l’ancre, sur un tas de

cordages. Nuit épouvantable. Embarqué d’énormes paquets de mer par

l’avant, giclant sur moi. Demi-délire toute la nuit, craintes sérieuses

d’un malheur. La grande voix d’épouvante, la voix furieuse du vent et de

la mer, a hurlé toute la nuit, terrible. Des raisonnements désespérément

lucides de cette nuit, un frisson m’est resté:

C’est la voix de la Mort, et c’est elle qui rage contre la petite chose

secouée et torturée, ballottée comme une plume sur l’immensité mauvaise.

Étonnante attention à faire des phrases, à chercher des mots, comme pour

écrire, en ces heures d’angoisse et de souffrance physique: mal de mer,

crampes à l’estomac et au côté, froid glacial, fatigue, mal des reins à

force de me raidir sur les cordages mouillés et durs...

* * * * *

Arrivée par une après-midi claire. Débarqué au môle, monté sagement en

tramway et, de la Magdeleine, à pied, avec mes baluchons, péniblement,

essoufflée, à bout de forces.

Épouvante de ne pas trouver de nouvelles de Slimane. Eu, la nuit,

brusque réveil tellement angoissé que j’ai failli réveiller

Augustin[41]. Matinée sans un seul instant de repos jusqu’à l’arrivée de

la dépêche d’Ouiha: il vit et ne m’oublie pas. Cela me rend courage pour

subir cette nouvelle épreuve, la plus cruelle de toutes: la séparation.

[41] Augustin de Moërder, frère d’Isabelle Eberhardt.

Ici, je suis heureuse--non pas pour moi--de trouver sinon l’aisance

large, au moins la sécurité d’un certain bien-être.

* * * * *

... Les impressions de mon séjour en novembre 1899 sont revenues

vivaces. Tout à l’heure j’entendais sonner les lourdes cloches à

renversement de Marseille: souvenir des journées ensoleillées où nous

arrivions, Popowa et moi, dans cette ville que j’aime d’un drôle

d’amour, et que je n’aime pas à habiter... Course au château d’If,

course à Saint-Victor, un matin de noces... Claires journées d’automne

provençales, si lointaines déjà!

Mais qui me rendra mon «bled» éternellement ensoleillé, et nos blanches

zaouïyas, et les calmes maisons voûtées, et les horizons infinis des

sables, et «Rouïha kahla», et les bons domestiques fidèles, et Souf, mon

humble et fidèle compagnon, et Belissa la malicieuse, et mes lapins, mes

poules, mes pigeons et tout l’humble trantran de notre paisible

existence de là-bas? Qui rendra au pauvre exilé son toit et à l’orphelin

sa famille?

Notes de route · 第 62 / 68 题