A Maxime Noiré, le peintre des horizons en feu et des amandiers en
pleurs.
Bou-Saâda, la reine fauve, vêtue de ses jardins obscurs et gardée par
ses collines violettes, dort, voluptueuse, au bord escarpé de l’oued où
l’eau bruisse sur les cailloux blancs et roses. Penchés comme en une
nonchalance sur les petits murs terreux, les amandiers pleurent leurs
larmes blanches sous la caresse du vent, et leur parfum doux plane dans
la tiédeur molle de l’air, évoquant une mélancolie charmante...
C’est le printemps: sous ces apparences de langueur, de fin attendrie
des choses, la vie couve, violente, pleine d’amour et d’ardeur, la sève
puissante monte des réservoirs mystérieux de la terre.
Le silence des cités du Sud règne sur Bou-Saâda et, dans la ville arabe,
les passants sont rares. Dans l’oued pourtant circulent parfois des
théories de femmes et de fillettes en costumes éclatants.
Melahfa violettes, vert émeraude, rose vif, jaune citron, grenat, bleu
de ciel, orangé, rouges ou blanches, brodées de fleurs et d’étoiles
multicolores; têtes coiffées du lourd édifice de la coiffure saharienne,
faite de tresses, de mains d’or ou d’argent, de chaînettes, de petits
miroirs et d’amulettes, ou couronnées de diadèmes ornés de plumes
noires... tout cela passe, chatoie au soleil; les groupes se forment et
se déforment en un arc-en-ciel sans cesse changeant, comme des essaims
de papillons charmants. Et ce sont encore des troupes d’hommes vêtus et
encapuchonnés de blanc, aux visages graves et bronzés, qui débouchent en
silence des ruelles ocreuses...
* * * * *
Depuis des années, devant une masure en boue séchée au soleil ami, deux
vieilles femmes sont assises du matin au soir. Elles se drapent dans des
melahfa rouge sombre, dont la laine épaisse forme des plis lourds autour
de leurs corps de momies. Coiffées selon l’usage du pays, avec des
tresses de laine rouge et des tresses de cheveux gris teints au henné en
orangé vif, elles portent à leurs oreilles fatiguées des anneaux lourds
que soutiennent des chaînettes d’argent agrafées dans les mouchoirs de
soie de la coiffure. Des colliers de pièces d’or et de pâte aromatique
durcie, de fortes plaques d’argent ciselé couvrent leur poitrine
affaissée; à chacun de leurs mouvements rares et lents, tintent toutes
ces parures et les bracelets à clous de leurs chevilles et de leurs
poignets osseux.
[Illustration]
Immobiles comme de vieilles idoles oubliées, elles regardent passer, à
travers la fumée bleue de leurs cigarettes, les hommes qui n’ont plus un
regard pour elles, les cavaliers, les cortèges de noces, les caravanes
de chameaux ou de mulets, les vieillards caducs qui ont été leurs
amants, jadis, tout ce mouvement de la vie qui ne les touche plus.
Leurs yeux ternes, démesurément agrandis par le khôl, leurs joues
fardées quand même, malgré les rides, leurs lèvres rougies, tout cet
apparat jette comme une ombre sinistre sur ces vieux visages émaciés et
édentés.
... Quand elles étaient jeunes, Saâdia, à la fine figure aquiline et
bronzée, et Habiba, blanche et frêle, charmaient les loisirs des
Bou-Saâdi et des nomades.
Maintenant, riches, parées du produit de leur rapacité d’autrefois,
elles contemplent en paix le décor chatoyant de la grande cité où le
Tell se rencontre avec le Sahara, où les races d’Afrique viennent se
mêler. Et elles sourient à la vie qui continue--immuable et sans
elles--ou à leurs souvenirs... qui sait?
Aux heures où la voix lente et plaintive des moueddhen appelle les
croyants, les deux amies se lèvent et se prosternent sur une natte
insouillée, avec un grand cliquetis de bijoux. Puis elles reprennent
leur place et leur songerie, comme si elles attendaient quelqu’un qui ne
vient pas.
Rarement elles échangent quelques paroles.
--Regarde, ô Saâda, là-bas, Si Châlal, le cadi... Te souvient-il du
temps où il était mon amant? Quel fringant cavalier c’était alors! Comme
il enlevait, adroitement sa jument noire! Et comme il était généreux,
quoique simple adel encore. A présent, le voilà vieux... Il lui faut
deux serviteurs pour le faire monter sur sa mule aussi sage que lui, et
les femmes n’osent plus le regarder en face... lui dont je mangeais les
yeux de baisers!
--Oui... Et Si Ali, le lieutenant, qui, simple spahi, était venu avec Si
Châlal, et que j’ai tant aimé? Qu’il t’en souvienne! Lui aussi était un
cavalier hardi et un joli garçon... Comme j’ai pleuré, quand il partit
pour Médéah! Lui, il riait, il était heureux, on venait de le nommer
brigadier... il m’oubliait déjà... Les hommes sont ainsi... Il est mort
l’an dernier... Dieu lui accorde sa miséricorde!
Parfois elles chantent des couplets d’amour qui sonnent étrangement dans
leurs bouches à la voix chevrotante, presque éteinte. Et elles vivent
ainsi, insouciantes, parmi les fantômes des jours passés, attendant que
l’heure sonne.
* * * * *
[Illustration]
... Le soleil rouge monte lentement derrière les montagnes drapées de
brume légère. Une lueur pourpre passe à la face des choses, comme un
voile de pudeur. Les rayons naissants accrochent des aigrettes de feu à
la cime des dattiers, et les coupoles d’argile des marabouts semblent en
or massif. Pendant un instant toute la vieille ville fauve flambe, comme
calcinée par une flamme intérieure, tandis que les dessous des jardins,
le lit de l’oued, les sentiers étroits, demeurent dans l’ombre, vagues,
comme emplis d’une fumée bleue qui délaye les formes, adoucit les
angles, ouvre des lointains de mystère entre les petits murs bas et les
troncs ciselés des dattiers... Sur le bord de la rivière, la lueur du
jour incarnadin teinte en rose les larmes éparses, figées en neige
candide, des amandiers pensifs.
* * * * *
Devant la demeure des deux vieilles amies, le vent frais achève de
disperser la cendre du foyer éteint, qu’elle emporte en un petit
tourbillon. Mais Saadia et Habiba ne sont pas à leur place accoutumée.
A l’intérieur, une plainte tantôt rauque, tantôt stridente, monte.
Autour de la natte sur laquelle Habiba est couchée, tel un informe
paquet d’étoile rouge, sur l’immobilité raide duquel les bijoux
scintillent étrangement, Saâdia et d’autres amoureuses anciennes se
lamentent, en se déchirant le visage à grands coups d’ongles. Et le
cliquetis des bijoux accompagne en cadence la plainte des pleureuses.
A l’aube, Habiba, trop vieille et trop usée, est morte, sans agonie,
bien doucement, parce que le ressort de la vie s’était peu à peu brisé
en elle.
* * * * *
On lave le corps à grande eau, on l’entoure de linges blancs sur
lesquels on verse des aromates, puis on le couche, le visage tourné à
l’Orient. Vers midi, des hommes viennent qui emportent Habiba vers l’un
des cimetières sans clôture où le sable du désert roule librement sa
vague éternelle contre les petites pierres grises, innombrables.
C’est fini... Et Saâdia, seule désormais, a repris sa place. Avec la
fumée bleue de son éternelle cigarette achève de s’exhaler le peu de vie
qui reste encore en elle, tandis que, sur les rives de l’oued ensoleillé
et dans l’ombre des jardins, les amandiers ne cessent de pleurer leurs
larmes blanches, en un sourire de tristesse printanière...
Bou-Saâda le 3 février 1903.