Un long voile de gaze mauve, transparente, pailletée d’argent, jeté sur
un foulard de soie vert tendre, encadrant un visage pâle, ovale, ombrant
la peau veloutée et l’éclat des longs yeux sombres; dans le lobe délicat
des oreilles, deux grands cercles d’or ornés d’une perle tremblante,
d’un brillant humide de goutte de rosée; sur la sveltesse juvénile du
corps souple, une lourde robe de velours violet, aux chauds reflets
pourpres et, pour en tamiser et en adoucir le luxe pompeux, une mince
tunique de mousseline blanche brochée. Finesse des poignets, chargée de
bracelets d’or et d’argent ciselé, où saignent des incrustations de
corail; attitudes graves, sourires discrets, beaucoup de tristesse
inconsciente souvent, gestes lents et rythmés, balancement voluptueux
des hanches, voix de gorge pure et modulée: Fathima-Zohra, danseuse du
Djebel-Amour.
* * * * *
[Illustration]
Dans une ruelle européenne d’Aflou, près du grand minaret fuselé de la
nouvelle mosquée, Fathima-Zohra habitait une boutique étroite, châsse
hétéroclite et délabrée de sa beauté: lit de France à boules polies,
réhabilité par l’écroulement soyeux d’un lourd ferach de haute laine aux
couleurs ardentes, laide armoire à glace voilée d’étoffes chatoyantes,
coffres du Maroc peints en vert et ornés de ciselures en cuivre massif,
petite table basse, historiée de fleurs naïves, superbe aiguière au col
élancé, fine, gracile, allumant des feux fauves dans la pénombre
violette... Le rideau blanc de la fenêtre brodait de ramages légers le
fond bleu du ciel entrevu.
Touhami ould Mohammed, fils du caïd des Ouled-Smaïl, avait transplanté
là Fathima-Zohra, fruit savoureux des collines de pierre rose du
Djebel-Amour.
Dans la brousse aux thuyas sombres et aux genévriers argentés, dans le
parfum pénétrant et frais des thyms et des lavandes, sous une tente
noire et rouge, Fathima-Zohra était née, avait grandi, bergère
insouciante, fleur hâtive, vite épanouie au soleil dévorateur.
Un jour d’été, près du r’dir[30] rougeâtre où elle emplissait sa peau de
bouc, le fils des «djouad» l’avait vue et aimée. Il chassait dans la
région, avec les khammès de son père et les minces sloughis fauves.
Touhami revint. Il posséda Fathima-Zohra, parce qu’il était parfaitement
beau, très jeune, malgré la fine barbe noire qui virilisait sa face
régulière aux lignes sobres, parce qu’aussi il était très généreux, très
désireux de parer la beauté de la vierge primitive... D’ailleurs c’était
écrit.
[30] _R’dir_: réserve naturelle d’eau de pluie.
Elle l’avait suivi dans la corruption de la petite citée prostituée.
Elle était partie sans regret, ne laissant sous la tente paternelle
qu’une marâtre hostile et l’éternelle misère bédouine.
Passive d’abord, héréditairement Fathima-Zohra était devenue une
amoureuse ardente. Pour elle Touhami laissa sa femme, jeune et belle,
languir seule dans la smala du caïd Mohammed. Il brava la colère de son
père, de ses oncles, la réprobation de tous les musulmans pieux. Il
passait des jours et des semaine d’assoupissement voluptueux dans le
refuge de Fathima-Zohra, indifférent à tout, tout entier à l’emprise
d’une sensualité inassouvie, exaspérée dans l’inaction et la solitude à
deux. Il vécut ainsi, avec la grande insouciance de sa race prodigue,
s’endettant chez les juifs, comptant sur son père, malgré tout.
Puis, un jour, tout fut anéanti, brisé, balayé: on se battait dans le
Sud-Ouest, le beylik[31] avait besoin des goums de toutes les tribus
nomades de la région. Le caïd Mohammed saisit cette occasion: il
prétexta sa vieillesse et fit désigner son fils aîné pour commander les
goums des Ouled-Smaïl.
[31] _Beylik_, gouvernement.
Fathima-Zohra se lamenta. Touhami devint sombre, partagé entre le regret
des griseries perdues et la joie orgueilleuse de partir pour la guerre.
La guerre! Dans l’esprit de Touhami, ce devait être quelque chose comme
une grande fantasia très dangereuse, où on pouvait mourir, mais d’où on
revenait aussi couvert de gloire et de décorations. Lui comptait sur la
chance.
Il fallait partir tout de suite, et les amants se résignèrent à
l’inévitable. Leur dernière nuit fut longue d’extases douloureuses
finissant dans les larmes, avec des serments très jeunes, très naïfs,
très irréalisables...
* * * * *
... Le large disque carminé du soleil nageait, sans rayons, dans l’océan
pourpre de l’aube. De petits nuages légers fuyaient, tout frangés d’or,
sous le vent frais des premiers matins d’automne, et de grandes ondes de
lumière opaline roulaient dans la plaine sur l’alfa houleux.
Les goumiers en burnous blancs ou noirs, encapuchonnés, silhouettes
archaïques, traversèrent le village, sur leurs petits chevaux maigres,
nerveux, que les longs éperons de fer excitaient à plaisir. En tête,
Touhami faisait cabrer son étalon noir.
Il avait grand air, avec ses burnous et son haïk de soie blanche, sa
veste bleue toute chamarrée d’or et sa selle en peau de panthère brodée
d’argent. Il était heureux maintenant, et son visage rayonnait: il
commandait des hommes, il les menait au combat.
Les belles filles ouvraient leurs portes pour dire adieu aux cavaliers
qui passaient, amants anciens, amants de la veille, qui leur souriaient,
très fiers eux aussi.
Parée et immobile comme une idole, les joues pâles et les paupières
gonflées de larmes, Fathima-Zohra attendait sur son seuil depuis une
heure, depuis que la destinée de Dieu avait arraché Touhami à sa
dernière étreinte.
Ils échangèrent un adieu discret, rapide, poignant... Les yeux de
Touhami se voilèrent. Il enleva furieusement son cheval. Tout le goum le
suivit, galopade échevelée, animée de grands cris joyeux, accompagnés
des youyou déjà lointains des femmes.
* * * * *
... Les mois s’écoulèrent, monotones, mornes pour Fathima-Zohra
esseulée, pleins de désillusion pour Touhami.
Au lieu de la guerre telle qu’il l’avait rêvée, telle que la comprennent
tous ceux de sa race, au lieu des mêlées audacieuses, des grandes
batailles, au lieu des escarmouches hardies, de longues marches à
travers les hamada désolées, sur les pistes de pierre du Sud-Oranais.
Tantôt les goums escortaient les lents convois de chameaux, ravitaillant
les postes du Sud, tantôt ils se lançaient à la poursuite de djiouch
insaisissables, de harka qu’on ne joignait jamais... Quelques rares
fusillades avec les bandits faméliques qui se cachaient, quelques
captures faciles de tentes en loques, pouilleuses, hantées de vieillards
impotents, d’enfants affamés, de femmes qui hurlaient, qui embrassaient
les genoux des goumiers et de leurs officiers français, demandant du
pain. Pas une bataille, pas même une rencontre un peu sérieuse. Une
fatigue écrasante et pas de gloire.
Touhami s’ennuyait; il s’impatientait, souhaitant le retour aux
étreintes de Fathima-Zohra...
* * * * *
... Un défilé aride sous un ciel gris, entre des montagnes aux
entablements rectilignes de roches noirâtres, luisantes. Quelques rares
buissons, de thuyas, des chevelures grises d’alfa. Un grand vent lugubre
glapissant, dans le silence et la solitude. La nuit était prochaine, et
le goum se hâtait, maussade, sous la pluie fine: c’était la dure
abstinence du Ramadhane, en route et par un froid glacial.
Tout à coup une détonation retentit, sèche, nette, toute proche. Une
balle siffla; l’officier cria; «Au trot!» Le goum fila, pour occuper une
colline et se défendre. Une autre détonation, puis un crépitement
continu, derrière les dentelures d’une petite arête commandant le
défilé. Un cheval tomba. L’homme galopa à pied. Un autre roula à terre.
Un cri rauque, et un bras brisé lâcha les rênes d’un cheval qui
s’emballa.
L’œuvre de mort était rapide, sans entrain encore, puisque sans action
de la part des goumiers. Quand ils eurent abrité leurs chevaux derrière
les rochers, les Ouled-Smaïl vinrent se coucher dans l’alfa: enfin ils
ripostaient. Et ils tirèrent avec rage, cherchant à deviner la portée
des coups, criant des injures au djich invisible. Une joie enfantine et
sauvage animait leurs yeux fauves; ils étaient en fête.
Touhami avait voulu rester à cheval, à côté de l’officier, calme,
soucieux, qui allait et venait, songeant aux hommes qu’il perdait, à la
situation peut-être désespérée du goum isolé. Il n’avait pas peur, et
les goumiers l’admiraient, parce qu’il était très crâne et très simple,
et parce qu’ils l’aimaient bien.
Touhami, au contraire, riait et plaisantait, tirant à cheval, maîtrisant
sa bête qui, à chaque coup, se cabrait, les yeux exorbités, la bouche
écumante. Il ne pensait à rien qu’à la joie de pouvoir dire aux siens,
plus tard, qu’il s’était battu.
--Mon lieutenant, tu entends les mouches à miel, qu’elles sifflent
autour de nous!
Touhami plaisantait les balles, faisant sourire le chef. Il arma son
fusil, tira, visant dans un buisson qui semblait remuer... Puis, tout à
coup, il lâcha son arme et porta ses deux mains à sa poitrine, se
penchant étrangement sur sa selle. Il vacilla un instant, puis tomba
lentement, s’étendant sur le dos, de tout son long, pour une dernière
convulsion. Ses yeux restèrent grands ouverts, comme étonnés, dans son
visage très calme.
--Pauvre bougre!
Et le lieutenant regretta l’enfant nomade qui désirait tant se battre et
à qui cela avait si mal réussi.
L’étalon noir s’était enfui vers la vallée où il sentait les autres
chevaux...
* * * * *
... Sous les voûtes basses, blanchies à la chaux, des lampes fumeuses
répandent une faible clarté, laissant dans l’ombre les angles de la
salle.
Des nomades vêtus de laines blanches, des spahis superbement drapés de
rouge, des mokhazni en burnous noir, s’alignent le long des murs,
accroupis sur des bancs. Silencieux, attentifs, ils écoutent, ils
regardent. Parfois un œil s’allume, une paupière bat, le désir pâlit un
visage.
La «rh’aïta» bédouine pleure et gémit, tour à tour désolée, déchirante,
haletante, râlant... Comme un cœur oppressé, le tambourin accélère son
battement, devient frénétique et sourd... Des fumées de tabac, des
relents de benjoin, alourdissent l’air tiède.
Parée comme une épousée, toute en velours rouge et en brocart d’or, sous
son long voile neigeux, Fathima-Zohra danse, lente, onduleuse, toute en
volupté. Ses pieds glissent sur les dalles, avec le cliquetis clair des
lourds «khalkhal» d’argent, et ses bras grêles agitent, comme des ailes,
deux foulards de soie rouge. La lueur douteuse des lampes jette des
traînées de sang, des coulées de rubis, dans les plis de la tunique de
la danseuse.
Mais Fathima-Zohra ne sourit pas. Elle reste pâle, muette, avec un
regard sombre. Et cependant elle danse, allumant les désirs de tous ces
mâles dont l’un sera son amant pour cette nuit. Mais en elle rien ne
vibre, rien ne s’émeut...
Un matin trouble de fin d’automne, sous la pluie, une troupe d’hommes en
loques, montés sur des chevaux fourbus, a traversé, maussade et
silencieuse, le village... Et l’un d’eux a conté comment Touhami ould
Mohammed mourut par une soirée néfaste de Ramadhane, dans un défilé
désert du Mogh’rib lointain.
Aflou, décembre 1903.