La Bible

Au crépuscule, le dimanche, l’ivresse montait, dans Djenan-ed-Dar, et

l’alcool roulait sa folie triste et ses chants d’exil à travers les

cantines et les rues de sable.

Il y avait pourtant un coin tranquille, où j’allais m’isoler, aux heures

où je n’éprouvais plus le besoin douloureux d’errer parmi les groupes,

de me plonger en pleine géhenne...

C’était derrière l’unique café maure, sur un vieux banc boiteux

qu’étayait un bidon à pétrole.

Là, plus de bruit, plus rien. Une petite vallée nue, une dune basse et,

derrière, l’incendie du jour finissant.

De la salle enfumée, des mélopées arabes, des plaintes lentes de

chalumeaux, des lamentations de rhaïta venaient, se perdant dans le

silence.

On était bien là, pour s’étendre et rêver, en une dispersion délicieuse

de l’être.

... Une fois, je trouvai un légionnaire assis sur mon banc. Figure

germanique et blonde sous le fort hâle du Sud, regard réfléchi, presque

triste.

Au bout d’un instant s’engagea la conversation, par petites phrases

d’abord.

Pour répondre à l’étonnement du légionnaire d’entendre un Arabe lui

parler, tant bien que mal, la langue de chez lui, je contai une histoire

quelconque.

Alors il se mit à évoquer des réminiscences lointaines, faisant passer

devant moi, avec un certain art inconscient, toute une épopée de vie

gâchée, de trimardage à travers le monde, qui me le rendit sympathique.

Né à Düsseldorf, étudiant en droit, il avait été pris, à vingt ans, d’un

invincible besoin de voyages et d’aventures. Il s’était engagé. On

l’avait envoyé en Chine, sous les ordres du maréchal de Waldersee!

Un jour, il avait déserté, sur la route du retour, par dégoût de la

caserne. Il avait, été tour à tour saltimbanque dans les ports chinois,

scribe dans un consulat, puis matelot. Enfin, cinq ans après avoir

quitté sa ville natale, il était venu échouer à Alger, sans ressources,

et il s’était engagé dans la légion.

Auguste Seemann revivait sans regret les années qui s’étaient écoulées.

Sa vie était gâchée, c’était vrai, mais après tout qu’importait? Il ne

s’était pas ennuyé; il avait vu du pays; il connaissait maintenant les

hommes et les choses.

... Nous devînmes vite camarades, le déserteur et moi, et, presque

toutes les fois que je venais à Djenan-ed-Dar, il s’empressait de me

rejoindre, au café maure, qu’il préférait aux cantines tumultueuses, car

il ne buvait pas.

Un soir, Seemann, me dit:

--Le malheur ici, c’est qu’on ne trouve rien à lire... jamais, même un

journal! On s’abrutit à vivre comme des bêtes. Il ferait bon, à cette

heure, lire ici, ensemble, en prenant le café.

Il eut comme une hésitation.

--J’ai bien un livre... Mais voilà, toi, tu n’es pas chrétien, et tu ne

voudrais sans doute pas...

Je lui parlai de la proche parenté de l’Islam et du vieux judaïsme, de

leur même farouche monothéisme. Alors, tout joyeux, il courut à la

vieille redoute, dans sa fruste chambrée de toub croulante.

Quand il revint, il déplia pieusement un très ancien foulard de

cachemire jaune.

La reliure de maroquin noir de sa Bible s’illustrait d’une croix couchée

obliquement sur une aube d’or, un large soleil se levant sur un vague

horizon obscur.

Des noms allemands et des dates déjà anciennes rappelaient des souvenirs

de jadis, écrits en belles lettres gothiques, sur la garde jaunie du

livre. Entre les feuillets minces, usés, des fleurs naïves pâlissaient;

pensées, églantines, violettes mortes, tombant en poussière, cueillies

sur des prairies lointaines.

--C’est la bible que le pasteur de chez nous a remise à ma mère le jour

de son mariage. C’est tout ce que j’ai gardé d’elle et de la chère

maison là-bas...

Un instant, la voix du légionnaire parut trembler un peu. Puis, ouvrant

le livre sur les lamentations et les prophéties de destruction du grand

Isaïe, il lut gravement, psalmodiant presque.

... Sur le désert vide, plongé en des transparences roses, le soir

s’allumait.

D’un horizon à l’autre, une houle de flamme pourpre roulait à travers le

ciel vert et or.

La voix lente du soldat scandait les versets, et sa langue

septentrionale sonnait étrangement à cette heure et dans ce décor.

Le petit livre noir, talisman touchant rapporté des brumes du Nord où

des siècles d’exil en avaient faussé et pâli la splendeur, redevenait

peu à peu le livre d’Israël, conçu sur la terre semblable, aussi aride,

de l’antique Judée resplendissante. Et, dans le dernier rayonnement

rouge du soir, sur la dune basse, des armées et des tribus blanches

passèrent, et des silhouettes de prophètes aux yeux âpres et ardents

s’agitèrent...

Puis le légionnaire referma son livre, et le soir s’éteignit sur le

désert violet où s’étaient dissipées les visions de la Bible.

Notes de route · 第 32 / 68 题