Djenan-ed-Dar

Il est, dans le décor pétrifié de Beni-Ounif, des soirs lourds, des

soirs funèbres, où le siroco sème des cendres grises sur les choses, où

le noir cafard envahit les âmes et les replie sur elles-mêmes en une

angoisse morne.

Pas de calme et d’anéantissement voluptueux de l’être, dans ce paysage

sans douceur, aux lignes dures, heurtées, aux couleurs éteintes.

Ces soirs-là, pour chercher les aspects connus et aimés du vrai désert

berceur, je m’enfuis vers Djenan-ed-Dar, tout proche, petite poignée de

poussière humaine, essai timide de vie perdu dans le vide et la

stérilité de la plaine immense, libre, tranquille.

Au sud d’Ounif, la chaîne basse du Gara s’avance et finit en éperon

arrondi, tout rose, éventré de larges plaies blanches qui sont des

carrières.

Et là, au tournant, brusquement, tout change. C’est l’espace sans

bornes, aux lignes douces, imprécises, ne s’imposant pas à l’œil, fuyant

vers les inconnus de lumière.

Une monotonie harmonieuse des choses, un sol ardent et rouge, un horizon

de feu changeant.

Seule végétation, d’aspect minéral elle-même, le bossellement

innombrable du «degaâ» argenté que les soldats ont surnommé le

«chou-fleur», l’étrange plante de la hamada de pierre, une agglomération

serrée, ronde, de petites étoiles dures et aiguës, tenant au sol par une

seule faible tige ligueuse.

Et rien d’autre, à peine quelques touffes d’alfa. Vers l’Est, vague

comme un amas de nuages bleutés, une chaîne de montagnes et les dunes de

la Zousfana, tachetées du noir des dattiers disséminés.

Au Sud, plus rien, l’horizon qui flambe vide et superbe... Très loin, à

peine distincte, la silhouette rectiligne du Djebel-Sidi-Moumène qui

s’éteint dans le rayonnement morne du ciel.

* * * * *

... Djenan-ed-Dar, une citadelle grise, sévère, toute neuve et toute

seule sur une ondulation basse.

Vers la droite, un terrain de campement où des cités éphémères, des

essaims de tentes blanches, fleurissent et se succèdent, en un presque

continuel renouvellement.

Tirailleurs, légionnaires, viennent camper là, en attendant de se

disperser dans les postes du Sud-Ouest. De petites vies provisoires s’y

ébauchent; de petites habitudes s’y prennent. Puis, le lendemain, tout

est fini, balayé, et très vite oublié.

... Plus loin encore, dans un bas-fond un peu fertile, quelques bouquets

de dattiers aux troncs multiples, très hauts et très sveltes, abritent

les masures en pisé du cercle des officiers.

Un coin de fraîcheur et d’oubli, où les heures d’attente coulent,

lentes, devant l’opale des breuvages nostalgiques...

Encore un champ nu, semé de pierres, puis les murailles basses,

lézardées, croulantes, de la vieille redoute où gîtent encore des spahis

et des légionnaires.

A droite, ce qui servait de bureau arabe, quand Djenan-ed-Dar était le

centre de la région: quatre ou cinq petits gourbis en terre et en

planches dans une cour s’ouvrant sur le désert.

C’est là que je vais m’étendre, sur une toile de tente ou un

couvre-pieds, pour le sommeil paisible des nuits insouciantes.

Un spahi et deux mokhazni gardent cette rue et assurent l’ordre dans

l’ébauche de hameau. Derrière la vieille redoute, une rue, deux rangées

de cahutes branlantes, cantines-boutiques, un café maure, une boucherie:

tout cela commence dans le sable et finit aussitôt dans le vide. C’est

tout. Bien peu de chose à côté de Beni-Ounif déjà prospère, en pleine

activité, en pleine fièvre.

Et pourtant Djenan-ed-Dar a plus de caractère et plus d’originalité.

C’est bien le village militaire, né des besoins de la guerre, et qui

disparaîtra avec elle.

Et puis, à Djenan-ed-Dar, on commence à éprouver cette sensation

d’éloignement, d’isolement dans l’immobilité du décor, que la présence

du chemin de fer efface à Beni-Ounif, embryon d’une Biskra nouvelle.

Quelques mercantis espagnols ou juifs vivent des maigres sous des

soldats arabes ou étrangers. Au fond de leurs masures en vieux matériaux

ayant déjà servi ailleurs, en d’autres villages provisoires, les

«pionniers de la civilisation» versent les élixirs d’oubli à ceux que

terrasse le spleen.

Assise devant la porte de son gourbi noir, une maigre Espagnole, sans

âge, au petit museau anguleux, à la dure crinière noire, attend, avec

une passivité lasse, les soldats que les soirs de chaleur et de malaise,

les soirs de rut sauvage, jettent sur son pauvre corps dolent.

Dès qu’un homme rentre, la femme ferme vite la porte à double tour.

Dehors, des querelles éclatent, violentes, parfois des batailles, quand

les mauvaises têtes de la légion se heurtent à celles des tirailleurs.

Tous crient brutalement leur désir, sans honte, et cette pauvre loque

d’apparence encore femelle prend à leurs yeux une grâce, un attrait,

presque une beauté, dans leur détresse.

... Après quelques heures de promenade lente dans Djenan, après des

stations longues sur les nattes du café maure, je retourne vers les

ruines du bureau arabe.

Là, à la lueur d’une bougie, c’est une gaie cuisine de sauce poivrée que

nous faisons, les trois Arabes et moi. Puis, en buvant du café dans de

vieux quarts en fer-blanc, j’écoute la nuit silencieuse tomber sur le

désert.

Les mokhazni, enfants des steppes de Géryville, très primitifs et très

songeurs, se taisent. Le spahi, Tlemceni rieur, chante de longues

complaintes langoureuses, ou conte les légendes de son pays.

Lentement, doucement, je m’endors dans le calme de la cahute dont la

porte ne ferme pas, dans la cour sans gardiens, grande ouverte sur

l’obscurité du bled.

Notes de route · 第 27 / 68 题