Mériéma

Un ciel bas, opaque, incandescent, un terne soleil sans rayons, qui

brûle pourtant. Sur la poussière qui couvre tout, sur les façades

blanches ou grises des maisons, une réverbération morne, aveuglante, qui

semble émaner d’un brasier intérieur. Aux crêtes anguleuses des collines

arides, des flammes sombres couvent, et des fumées rousses s’amassent

derrière les monts de Figuig.

Rien ne brille, rien ne vit, dans tout ce flamboiement. Parfois

seulement une haleine de sécheresse vient, on ne sait de quelle

fournaise lointaine, pour soulever de petits tourbillons de poussière

qui fuient, rapides, vers l’Est, et se dissipent dans la vallée.

A la gare, entre les wagons noirs et les palissades éventrées, des gens

attendent le train, Européens accablés, Arabes aux gestes las.

Des chevaux et des mulets, résignés, tendent leur col vers la terre, la

tête pendante, les narines en sang.

Et sur tout cela un indicible silence, qu’on sent, et qui pèse. Ce n’est

ni du repos, ni de la volupté, ce silence: c’est de l’alanguissement

morbide allant jusqu’à l’angoisse.

Ce fut là l’une de mes premières impressions de Beni-Ounif[12].

[12] Variante de notes:

Ce fut là ma première impression de Beni-Ounif, un midi de siroco,

au commencement d’octobre.

... Pas de guide, nulle vision étrangère s’interposant entre mes sens et

les choses, nulle explication oiseuse, tandis que j’errais, toute seule,

dans ce coin de pays nouveau pour moi.

A la sortie du village, vers la gare, un pan de mur élevé d’un gris

ardent de métal en fusion. Plus loin, au delà des rails bleus finissant

dans une tranchée rouge, rien, la plaine semée de pierres noires, encore

de la poussière, une nudité brûlante, infinie. Tout au pied du mur, un

mince filet d’ombre fauve, transparente, sans fraîcheur.

Là, je vis Mériéma, accroupie devant un petit tas de vieille ferraille

et de débris de toutes sortes.

Un corps nu, déjeté, déchu, des seins vides, pendants, une chair noire,

affaissée, souillée d’ordures et de terre. Une tête crépue et rase de

garçon, une face maigre, ridée, une bouche large et épaisse s’ouvrant

sur de fortes dents jaunes, et des yeux à fleur de tête, de pauvres yeux

de bête malade: un masque tristement simiesque de souffrance, de crainte

et d’égarement.

Elle dodelinait étrangement de la tête, en fouillant de ses longs doigts

osseux son tas de chiffons et de balayures.

Et elle parlait sans s’arrêter, à la cantonade, en un incompréhensible

idiome aux consonances barbares, que je sus plus tard être le kouri,

vague langue nègre saharienne ou soudanaise.

Je lui parlai arabe. Son murmure continua, montant en une sorte de

lamentation irritée.

Je lui tendis la main. Elle m’étira alors successivement les phalanges

des doigts, sans cesser son verbiage. Des grimaces de cauchemar

convulsaient son visage.

Un Figuiguien qui la regardait me dit:

--Tu sais, cette femme n’est pas d’ici. Elle était esclave chez des

musulmans, à Mechéria; elle était mariée; elle avait un fils qui

s’appelait Mahmoud. Vois ce que c’est que la destinée: cette Mériéma

était pieuse, tranquille, sensée. Elle jouissait parmi les femmes d’une

réputation de vertu. Puis, un jour, Dieu lui retira son fils. Alors elle

devint folle et s’enfuit, seule et nue. Elle cessa de parler arabe,

reprenant la langue de ses ancêtres, venus de très loin, bien au delà du

Touat. Elle a parcouru comme cela les routes et les villages, vivant de

la charité des croyants. Plusieurs fois, on l’a menée au ksar

d’Oudarhir, à Figuig, où des musulmans pieux avaient soin d’elle. Mais

elle revient toujours à Beni-Ounif. Elle gîte sous des tas de planches.

Pourtant, là, les enfants la persécutent et se moquent d’elle. Les soirs

de dimanche, quand les légionnaires et les tirailleurs sont saouls, ils

oublient qu’elle est une pauvre innocente et ils la violent, malgré ses

plaintes et ses cris... L’homme ivre est semblable à la bête sauvage...

Dieu nous préserve d’un sort misérable tel que celui de cette créature!

* * * * *

... Un matin de lumière. Le siroco s’est apaisé dans la plaine où,

pendant des jours pesants, il a semé des cendres rousses.

A l’aube, un vent léger, venu du Nord, a secoué la poussière des

dattiers qui reverdissent dans la vallée, autour du ksar d’ocre.

En des transparences vertes, le jour se lève. Les tirailleurs passent,

s’en allant vers le lit de l’oued où quelques palmiers et des

lauriers-roses poussent dans des filons de toub sanguine.

En tenue de toile blanche, avec leurs cuivres où le soleil levant allume

des étincelles d’or et l’attirail plus sévère de la nouba arabe, les

musiciens vont s’exercer, éveiller jusqu’à neuf heures les échos de la

vallée morte de notes éclatantes de clairons, de notes plaintives et

nasillardes de rhaïta, de martèlements sourds de tambours.

Ils traversent le village, et la gloire de l’heure matinale met un

sourire sur leurs visages bruns aux dents blanches, une caresse sur

leurs cous musclés et nus.

D’un geste sec, mécanique, tous les bras lèvent ensemble les cuivres, et

une musique alerte, d’une gaieté insouciante, éclate.

Tout à coup, surgissant d’un trou d’ombre, comme un pantin noir, Mériéma

paraît. On l’a affublée d’une gandoura en loques et d’un vieux chapeau

de femme, en paille, aux rubans bleus passés.

Précédant la troupe des tirailleurs qui rient, elle danse, elle saute,

avec de petits cris de singe énervé. Peu à peu, accélérant ses

mouvements, avec des déhanchements frénétiques, elle lacère sa gandoura

et continue à danser, nue, avec seulement son chapeau, retenu par une

ficelle.

Jusqu’aux carrières de toub, Mériéma accompagne la musique des

tirailleurs qui s’en viennent dans la joie du matin sans nuages.

* * * * *

... Un jour de calme sur le désert silencieux, sur le village. Une

légère buée blanche embrume le ciel que traversent des vols rapides

d’oiseaux migrateurs. Dans le lit de l’oued, parmi les dalles noires,

sous les frondaisons aiguës des dattiers bleus, Mériéma est assise.

Avec des oripeaux multicolores ramassés dans les rues, elle a orné les

buissons, comme pour quelque cérémonie étrange d’un culte fétichiste.

En cadence, ses longs bras maigres et noueux élevés au-dessus de sa

tête, elle frappe sur un vieux bidon en guise de tambourin.

Elle chante, sur un air monotone, d’une voix aigre de fausset, une

inintelligible mélopée.

Une fumée âcre monte en spirales grises d’un petit brasier de crottes de

chameau que la folle a allumé devant les arbres.

Pourtant, la terre répand une fade odeur de charnier, des ossements y

traînent, une grande mare de sang s’irise, putréfiée... ce lieu sert

d’abattoir.

Mais Mériéma ne voit pas la tuerie lamentable, les porcs immondes qui

viennent retourner de leurs groins avides les débris saignants, lécher

le sang coagulé. Elle ne sent pas l’affreuse odeur de mort. Elle prie,

elle psalmodie, elle pleure, retranchée à jamais de la communion des

êtres, plongée dans la solitude lugubre de son âme obscurcie.

* * * * *

... J’ai rencontré Mériéma, pour la dernière fois, un soir de départ. Il

était très tard; la lune décroissante se levait, blafarde, comme

furtive, sur la plaine bleue. Et Mériéma dansait, toute nue et toute

noire, seule sur une dune basse.

Notes de route · 第 23 / 68 题