ENFANCE

La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme?

Un baiser qui jamais ne dit non, ni demain.

Confiants, vous dansez quand votre mère chante

Son baiser nous délasse et nous mène au sommeil.

Sans prévoir que souvent la voix qui nous enchante

Va prier dans les pleurs jusqu’à votre réveil.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et je sentais naître ma fille

Dans mon sein tout blessé des flèches du malheur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Lien avec le _Rythme_.]

Moi seule en vous berçant d’amour, de mélodie

Je vous inoculai ma douce maladie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vous aide à m’aimer autant que je vous aime.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Lien avec _Prisons et Exils_.]

Un jour vous serez seuls par la sentence amère

Qui sépare de force entre eux les voyageurs.

--

Un bouquet de cerise, une pomme encore verte,

C’étaient là des festins savourés jusqu’au cœur.

--

[Lien avec l’_Amour de l’eau_. =Fragment.=]

Entre les cailloux bleus que mouillent le grand puits.

De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme

Du présent qui me brûle il étanche la flamme,

_Ce puits large et dormeur au cristal enfermé_

Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.

Lorsqu’elle berçait l’air avec sa voix rêveuse

Qu’elle était calme et blanche, et paisible le soir

Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir

Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse!

Elle avait des accents d’harmonieux amour

Que je buvais du cœur en jouant dans la cour.

Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante

Pour aider le sommeil à descendre au berceau?

Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?

Est-ce l’Eden rouvert à son hymne touchante,

_Laissant sur l’oreiller de l’enfant qui s’endort

Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort_?

Et l’enfant assoupi sous cette âme voilée

Reconnaît-il les bruits d’une vie écoulée?

_Est-ce un cantique appris à son départ du ciel

Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel?_

Merci, mon Dieu. Merci de cette hymne profonde

Pleurante encore en moi dans les rires du monde

Alors que je m’assieds à quelque coin rêveur

_Pour entendre ma mère en écoutant mon cœur_:

Ce lointain au revoir de son âme à mon âme

Soutient en la grondant ma faiblesse de femme.

Comme au jonc qui se penche une brise en son cours

A dit: «Ne tombe pas. J’arrive à ton secours.»

Elle a fait mes genoux souples à la prière...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Triste de me quitter, cette mère charmante

Me léguant à regret la flamme qui tourmente

Jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main,

Comme pour le sauver par le même chemin.

Et je restai longtemps, longtemps sans la comprendre,

Et longtemps à pleurer son secret sans l’apprendre,

A pleurer de sa mort le secret inconnu

_Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu_

Ce cœur signé d’amour comme sa tendre proie,

Où pas un chant mortel n’éveillait une joie.

On eût dit à sentir ses frêles battements

Une montre cachée où s’arrêtait le temps.

On eût dit qu’à plaisir il se retînt de vivre.

Comme un enfant dormeur qui n’ouvre pas son livre

Je ne voulais rien lire à mon sort, j’attendais;

Et tous les jours levés sur moi, je les perdais.

_Par ma ceinture noire à la terre arrêtée_

Ma mère était partie et tout m’avait quittée,

Le monde était trop grand, trop défait trop désert

_Une voix seule éteinte en changeait le concert_

Je voulais me sauver de ces dures contraintes

J’avais peur de ses lois, de ses mots, de ses craintes

Et ne sachant où fuir ses échos durs et froids,

Je me prenais tout haut à chanter mes effrois.[39]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--

Oui l’enfance est poëte. Assise ou turbulente

Elle reconnaît tout empreint de plus haut lieu,

L’oiseau qui jette au loin sa musique volante

Lui chante une lettre de Dieu.

Ma sœur, ces jours d’été nous les courrions ensemble,

Je reprends sous leurs flots ta douce main qui tremble,

Je t’aime du bonheur que tu tenais de moi.

Et mes soleils d’alors se rallument sur toi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--

Elle n’a plus d’enfant, sa tendresse est déserte!

Plus un rameau qui rit, plus une branche verte,

Plus rien. Les seules fleurs qui s’ouvrent sous ses pas

Croissent où les vivants ne les dérobent pas.

--

[=Fragment=]

Ces beaux enfants si fiers d’entrer dans nos orages,

Rêvant leurs horizons, leurs jardins, leurs ombrages,

Moi, quand je les vois rire à ce prisme trompeur

Je veux rire et je _fonds en larmes dans mon cœur_[40]

Et vous, n’avez-vous pas de ces pitiés profondes

Qui vous percent le sein comme feraient les ondes

En creusant goutte à goutte un caillou. Mille fois

J’ai voulu les instruire et j’ai gardé ma voix.

Que fait la chèvre errante au rocher suspendue

Qui rêve et se repent de sa route perdue?

Ose-t-elle effrayer, penchés sur le torrent,

Les chevreaux pris aux fleurs qu’emporte le courant?

Qu’irions-nous raconter à leur jeunes oreilles?

Que _sert d’en soulever les couronnes vermeilles

Dont il plaît au printemps d’assourdir leur raison_?

Ils ont le temps, pas vrai? Tout vient dans sa saison.

Oh! laissons-les aller sans gêner leur croissance.

Oh! dans leur _vie à jour_[41] n’ont-ils pas l’innocence

Au pied d’un nid charmant parle-t-on d’oiseleur?

_Tournons-les au soleil et restons au malheur!_

[Lien avec _Foi_.[42]]

Ou plutôt suivons-les: quelle que soit la route

Nous montons, j’en suis sûre, et jamais je ne doute;

J’épèle, comme vous avec humilité

Un mot qui contient tout, poëte: Éternité!

_De chaque jour tombé mon épaule est légère,

L’aile pousse et me tourne à ma nouvelle sphère_[43]

A tous les biens ravis qui me disent adieu

Je réponds doucement: «Va m’attendre chez Dieu!»

Qu’en ferais-je après tout de ces biens que j’adore

Rien que les adorer, rien que les perdre encore!

J’attends. Pour ces trésors donnés, repris si tôt.

Mon cœur n’est pas éteint: il est monté plus haut.

--

Écoliers de ce temps, troupe alerte et bruyante

Où sont-ils vos présents jetés à l’eau fuyante,

Le livre ouvert, parfois vos souliers pour vaisseaux

Et vos petits jardins de mousse et d’arbrisseaux?

--

Et leur timbre profond d’où sort l’entretien sûr. (les parents)

--

Beau jardin si rempli d’œillets et de lilas

Que de le regarder on n’était jamais las.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours

Qui souple s’avançait et s’enfuyait toujours:

Que de fois suspendus aux frêles palissades

Nous avons savouré leurs molles embrassades.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous faisions les doux yeux aux roses embaumées

Qui nous le rendaient bien, contentes d’être aimées!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’était la seule porte incessamment ouverte

Inondant le pavé d’ombre ou de clarté verte

Selon que du soleil les rayons ruisselants

Passaient ou s’arrêtaient aux feuillages tremblants.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[=Fragment=]

On ne saura jamais les milliers d’hirondelles

Revenant sous nos toits chercher à tire d’ailes

Les coins, les nids, les fleurs et le feu de l’été

_Apportant en échange un goût de liberté_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’était vous! D’aucuns nœuds vos mains n’étaient liées,

Vos petits pieds dormaient sur les branches pliées

Toute libre dans l’air où coulait le soleil

Un rameau sous le ciel berçait votre sommeil

Puis le soir on voyait d’une _femme étoilée

L’abondante mamelle à vos lèvres collée_.

Et partout se lisait dans ce tableau charmant

_De vos jours couronnés le doux pressentiment_.

De parfums, d’air sonore incessamment baisée

Comment n’auriez-vous pas été poétisée?

_Que l’on s’étonne donc de votre amour des fleurs!_

Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs

Vous en viviez, c’étaient vos rimes et vos proses

Nul enfant n’a jamais marché sur tant de roses!

Mon Dieu s’il n’en doit plus poindre au bord de mes jours

Que sur ma sœur de Flandre il en pleuve toujours.

--

Vois, si tu n’a pas vu, la plus petite fille

S’éprendre des soucis d’une jeune famille

_Éclore à la douleur par le pressentiment_

Pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment

Prier Dieu, puis sourire en berçant son idole

Qu’elle croit endormie au son de sa parole:

_Fière du vague instinct de sa fécondité

Elle couve une autre âme à l’immortalité._

Laisse-lui ses berceaux: ta raillerie amère

Éteindrait son enfant... Tu vois bien qu’elle est mère!

--

Je ne dis rien de toi, toi, la plus enfermée

Toi _rentrée en mon sein_[44]

--

Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs.

Où les anges riaient dans nos vierges délires

Où nos fronts s’allumaient sous de chastes rougeurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O mes amours d’enfance, ô mes chastes amours!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O vous dont les miroirs se ressemblent toujours!

--

Qui, lorsque l’insomnie ouvrait mes yeux dans l’ombre

Me faisait des tableaux plus doux que le sommeil?

--

La réputation commence avec la vie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vieux, va t’asseoir paisible au banc du souvenir.

--

Mes jours purs sous tes traits repassent devant moi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Mon cœur a fait le tien, il s’y renfermera_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Que tes cheveux sont doux étends-les sur mes larmes_

Comme un voile doré sur un noir souvenir!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Qu’un si petit visage enferme de portraits:

De tout ce que j’aimais tu m’offres quelques traits

Que d’anges envolés sans pouvoir les décrire

Dans ton sourire errant reviennent me sourire!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand on me leva seule et comme trop légère...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O femme aimez-vous par vos secrets de larmes,

_Par vos devoirs sans bruit où s’effeuillent vos charmes_;

Après vos jours d’encens dont j’ai bu la douceur

Quand vous aurez souffert appelez-moi: ma sœur!

--

Car au soleil couchant du fond de leurs familles

Glissaient au rendez-vous les plus petites filles

Pareilles aux ramiers que l’on se plaît à voir

S’abattre et s’étaler au bord de l’abreuvoir

Dans le gravier qui brille étaler leur plumage

Et roucouler entre eux leur bonheur sans nuage

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et quand vient me chercher le rêve aux longues ailes

--

Et je devins confuse en pesant mon devoir

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[=Fragment=]

Nous qui portons les fruits sur la terre où nous sommes

Si fortes pour aimer, nous tendres sœurs des hommes

O mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour,

Ces tendres fruits volés à notre ardent amour?

A peine ils sont à nous qu’on veut nous les reprendre

O mères, savez-vous ce qu’on va leur apprendre?

A trembler sous un maître, à n’oser, par devoir,

Qu’une fois tous les ans demander à nous voir,

A détourner de nous leurs mémoires légères.

Alors que sauront-ils? Les langues étrangères,

Les vains soulèvements des peuples malheureux,

Et les fléaux humains toujours armés contre eux.

C’est donc beau? Mais le temps saurait les en instruire,

_Candeur de mon enfant on va bien vous détruire!_

--

Dire qu’il faut ainsi se déchirer soi-même,

Leur porter son enfant, seule vie où l’on s’aime,

Seul miroir de ce temps où les yeux sont pleins d’or

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Son enfant! ce portrait, cette âme, cette voix,

Qui passe devant nous comme on fût une fois

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ses longs cheveux cendrés que je baisais toujours[45]

Sans savoir que ce fût le livre de ces jours.

Tu baiseras les miens si l’amour me les donne,

Si tu sais où j’ai pris cette grave couronne.

--

[=Fragment=]

Vous du moins Vierge blanche immobile et soumise

Et seule au bord de l’eau pensivement assise,

Les mains sur votre cœur et vos yeux sur mes yeux,

Parlez-moi, Vierge mère, ô parlez-moi des cieux!

Parlez! vous qui voyez tout ce que j’ai dans l’âme.

Vous en avez pitié puisque vous êtes femme.

Cet _amour des amours_ qui m’isole en ce lieu

Ce fut le vôtre; eh bien, parlez-en donc à Dieu!

Sans reproche, sans bruit, douce reine des mères,

Cachez dans vos pardons mes révoltes amères,

_Couvrez-moi de silence_, et relevez mon front

Baissé sous le chagrin comme sous un affront.

--

O champs paternels hérissés de charmilles

Où glissent le soir des flots de jeunes filles

--

Et si tendre et si mère! et si semblable à Dieu!

[39] A rapprocher comme vision terrestre de la dernière pièce

des poésies posthumes.

[40][42] Ailleurs.

Mystérieux sanglot dont les pleurs sont en nous.

[41] Ailleurs.

L’enfant _dont le cœur est à jour_.

[43] Les vers suivants qu’il eût fallu ranger sous ce chef ont

été maintenus ici pour ne pas dénombrer ce sublime fragment.

[44] Inès--sa fille morte.

[45] Ailleurs.

Vos lauriers m’alarmaient à l’ardeur des flambeaux

Ils cachaient vos cheveux que j’avais faits si beaux!

Félicité: Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore · 第 60 / 79 题