de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent
à d’autres pièces, des passades de rythmes non suivis, de vers
irréguliers entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.
A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_,
_Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus
longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7]
J’énumère les titres des principales pièces englobées par chacun de
ces groupements, dans une note dont la nomenclature n’offrirait point
ici d’intérêt, outre que l’auteur n’excelle point aux intitulés. Les
siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un
mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la pièce qu’il désigne),
les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité telle que
le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent que l’appel ou le
rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_ ni même _Merci mon
Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y fût-elle rencontrée,
qu’on en eût presque pu rapporter la vieille _trouvaille_ à cette loi
foi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du fait
de cette beauté trop prisée que le lieu commun est devenu tel; mais
qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de
profanation, et le voilà promu _lieu éternel_.
La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise,
comme dans _l’Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre
veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un
arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS
pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et
subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers
plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières.
C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert
tout aussi souvent des poëmes de la seconde famille[9].
Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes (_Avant
toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où se
faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un
seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_,
_A mes Sœurs_, _Au Poëte prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces
dernières, les plus nombreuses),[11] la famille complète des poëmes
plus ou moins descriptifs.
Voici ce que, dans une étude précédente abandonnée, me suggéraient
ces entraînants _irréguliers_ employés par Madame Desbordes-Valmore,
avec, en une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La
Fontaine: «Un réseau de poëmes moins ordonnés, mais dont les beautés
partielles sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme.
Quand il est bien frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale
expression, cette fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à
lui-même, et, presque ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un
aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, comme sur de
ces orangers replets et redondants qui ressemblent à de vastes boules
de senteurs, encombrés, presque incommodés qu’ils peuvent être à la
fois par plusieurs sortes et règnes de végétation et de poussée:
feuilles, fleurs, fruits nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans
s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second retour de sève!
Cette clairière de poëmes moins touffus, plus aérés par l’étirement
_ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une
aisance qui, chez tout autre serait licence, mais ouvre là visiblement
comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai
champ d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme
exquis comme de l’y voir et suivre volter, voler, virevolter, courir,
sourire, mourir... et se reprendre tout innocemment, inconsciemment,
inconsidérément, d’enrythmie native et d’ingéniosité ingénue, d’où ses
compositions héritent de ce galbe unique de complication naturelle et
de simplicité si précieuse.
C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la
banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus
de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées
_inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le scrutateur
accompli de tous les creusets d’esthétique théorique: j’ai nommé
Charles Baudelaire.»
La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_,
_berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son
œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et
que l’on m’admette au livre de la science?_»
L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les
_Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les
Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées
telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et
il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette
naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête
malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu
de ma réflexion...» _d’apprendre enfin_ qu’elle n’aurait composé
ses _Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes,
leur matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire
descendre le sommeil.
Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante
Pour aider le sommeil à descendre au berceau?
Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poëte a
étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs,
elles sont sans nombre--rarement sans agrément, parfois pleines d’envol.