IV

Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, où chaque jour

amenait un nouveau courtisan: aujourd'hui M. le duc de Brancas, le

lendemain le poète Chaulieu, très à la mode en ce temps-là, ou bien le

chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat général du

parlement de Toulouse, et l'apparition de M. Davisart dans le château de

Sceaux fut un véritable événement. Pas un jour ne se passait sans que

Son Altesse Royale ne s'enfermât trois ou quatre heures avec ce nouveau

conseiller, très dangereux, et, comme ils rédigeaient ensemble une

protestation mystérieuse dont rien ne transpirait dans le château, il

vint un instant où la princesse et son conseiller voulurent avoir un

secrétaire intime. Après une longue hésitation, Mlle de Launay fut

choisie; elle tenait la plume, elle écrivait les discours d'une et

d'autre part, tantôt les preuves, tantôt les objections; parfois même

elle allait aux bibliothèques ou chez les historiens de profession, chez

M. Boivin l'aîné, chez l'abbé Le Camus, interrogeant discrètement ces

hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page

à ces factums dont se réjouissaient fort le prince de Cellamare et le

cardinal Albéroni.

Un peu plus tard, quand elle se fut persuadé enfin qu'elle avait fait

tout ce travail en pure perte et qu'il fallait renoncer au bénéfice du

testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prêta l'oreille aux bruits

qui lui venaient de l'Espagne. Elle n'eut plus si grand'peur de prendre

le mot d'ordre du cardinal Albéroni chez le prince de Cellamare. Elle

commença d'écrire des lettres dangereuses avec de l'encre sympathique,

et Mlle de Launay l'y servit de son mieux. On écrivait d'abord une

lettre à l'encre ordinaire, où l'on donnait toutes sortes de nouvelles

courantes; puis, dans l'intervalle des lignes se plaçaient des choses

compromettantes.

Tout ceci était l'A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces

petits secrets n'allèrent pas plus loin, M. le régent ne s'en inquiéta

guère. Il savait à peu près tout ce qui se passait à la petite cour et

quelles étaient ses méchantes dispositions pour la régence; mais,

comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la

conspiration à elle-même. Or ce fut un grand malheur pour Mme la

duchesse du Maine. Elle s'endormit dans une sécurité qui devait la

perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de

prudence, elle ne faisait qu'en rire, et volontiers elle eût dit, comme

tous ces conspirateurs que l'on avertit de prendre garde: _A demain les

affaires sérieuses_, ou bien encore: _Ils n'oseront._ Notez bien que le

premier ministre, qui sera bientôt le cardinal Dubois, était déjà dans

le vent de cette conspiration. C'était l'habileté même et la prudence en

personne. Il était déjà sûr qu'un jour ou l'autre il tiendrait dans ses

mains cette princesse dédaigneuse qui l'accablait de ses mépris. Tout ce

monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recélaient

un véritable incendie; ils s'amusaient les uns et les autres de ces

aventures dont à peine ils devinaient la portée, et la foudre qui les

devait abattre les trouva profondément endormis.

Un des secrétaires de l'ambassadeur d'Espagne était un jeune homme

étourdi, sans portée, et tout entier aux plaisirs de son âge. Un soir

qu'il était attendu à souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs

de Paris, il raconta qu'il avait été occupé tout le jour à copier des

dépêches qui devaient partir dans la nuit même, et, comme il était las

de sa besogne, il ne songea plus qu'à boire, à jouer, à plaisanter. Mais

quelqu'un du logis, une femme, avait ramassé cette parole imprudente et

la fit passer à M. le régent. Celui-ci fit courir après le courrier de

l'ambassade, avec ordre de s'emparer de ses dépêches, et ce courrier,

qui ne se hâtait guère, fut arrêté à Poitiers. On lui prit son manteau

et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet

homme, aussi zélé que le secrétaire avait été imprudent, revint à Paris

par la traverse et marcha si vite, qu'il arriva chez le prince de

Cellamare bien avant que les hommes de M. le régent eussent regagné le

Palais-Royal. Bien qu'il fût quatre heures du matin, M. le régent était

encore à souper, et quand il soupait il n'y avait pas d'affaire d'État

assez importante pour qu'on vint le déranger. Il aimait le bel esprit,

la grâce et la gaieté du discours; il travaillait volontiers toute la

journée, à condition que la nuit appartiendrait à ses plaisirs.

Grâce à cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps

d'avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le

matin venu, l'ambassadeur d'Espagne est arrêté dans son hôtel par

MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du

ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris à Sceaux, la duchesse du

Maine apprit enfin les dangers qui l'entouraient. Elle jouait au biribi,

son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un témoin venu de la

ville, ces histoires d'hommes enfermés à la Bastille, de papiers saisis

et de gens compromis dont la tête était en jeu; l'infortunée eut encore

la force de sourire. Elle apprit, l'instant d'après, que MM. d'Argenson

et Leblanc, deux hommes rigides, étaient chargés d'interroger les

accusés. A minuit, la duchesse fut avertie, à n'en pas douter, qu'elle

serait arrêtée avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de

compagnie était compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire à

rien de sérieux; elle s'imaginait que cette conspiration était un jeu

d'enfant.

Cependant Mlle de Launay restait près d'elle, et, comme elle s'était

endormie, elle fut réveillée par un coup frappé à sa porte: _Ouvrez,

de par le roi_, s'écriait une voix inconnue. Elle se lève, elle ouvre,

après avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison était remplie

de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Béthune,

capitaine des gardes, accompagné de M. de La Billiarderie, son

lieutenant. Sans trop de cérémonie, ils annoncèrent à Mme la duchesse

du Maine qu'ils avaient ordre de la mettre en lieu de sûreté, et ils

la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite à Dijon,

pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, était

enfermé dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah! quelle chute,

et dans quels abîmes ils étaient précipités ces favoris de la fortune!

Hélas! qui l'eût prédit à Louis XIV, que ses enfants bien-aimés, la joie

et l'orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitôt après sa mort,

comme de véritables criminels!

En même temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents

furent arrêtés. M. de Malézieu et son fils, M. Davisart, l'abbé Le

Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jetés dans

les prisons d'État; la cardinal de Polignac fut exilé en Flandre; la

jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut

enfermée au couvent de la Visitation, à Chaillot. Voilà donc toute

la maison dispersée et toute sa grandeur anéantie. On avait détenu

provisoirement et gardé à vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son

gardien, par compassion:

--Mademoiselle, lui dit-il, ce séquestre est étrange et ne présage rien

de bon. Il paraît que vous êtes une des personnes les plus compromises.

Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand

besoin, j'en ai peur.

Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et

ressemblait fort à quoique exécuteur des hautes oeuvres les plus

secrètes.

Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre

heures après que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre

et la conduisit dans un carrosse à la Bastille. Cette fameuse prison

d'État, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les

mains du peuple de Paris et disparaître en un clin d'oeil comme un

château de nuages, était alors une puissance formidable. A ce nom seul,

la Bastille, les têtes les plus hautes s'inclinaient, les coeurs les

plus hardis étaient saisis d'un indicible effroi. Ces vieilles tours,

bâties par les anciens tyrans, s'élevaient menaçantes entre ses fossés

remplis d'une eau fangeuse, et l'on se racontait tout bas mille

histoires sanglantes de ses cachots sans lumière et sans fond. Il était

dix heures du soir, le temps était sombre, et le faubourg Saint-Antoine,

dont le réveil devait être si terrible en 1701, venait de s'endormir

sans les fatigues de la journée. A l'extrémité du pont-levis, la

prisonnière attendait qu'on la vint prendre, et lorsque enfin son tour

fut venu d'entrer dans la geôle, on lui fit traverser des passages

gardés par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors

les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n'avaient pas encore

l'accoutumance de la prison.

Enfin, étant arrivée aux étages d'en haut, elle fut introduite dans une

chambre horrible où tout manquait, le feu, les meubles, la lumière, la

propreté; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle

attaché au mur, et tous les gens qui l'avaient amenée, disparus au

bruit des portes qui se refermaient. Trois heures après, ces portes

s'ouvrirent de nouveau; le gouverneur reparut, amenant avec lui la

servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meublée d'un

petit lit, d'un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot à

l'eau, un grabat pour la jeune servante. «Ah! dit-elle, on sera bien

mal couchée!» On lui répondit: «Ce sont les lits du roi.» Puis les

prisonnières se couchèrent sans souper. En vain elles voulaient dormir:

tous les quarts d'heure elles étaient réveillées au son d'une cloche, et

cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.

Et, le jour étant venu, la dame et la servante eurent grand soin de

balayer leur chambre et de brûler un des deux fagots que le roi leur

accordait chaque jour. Une boîte d'allumettes au beau milieu du Champ de

Mars produirait presque autant d'effet que ces _fagots du roi_ en cette

immense cheminée, grillée et barrée autant que les fenêtres. A la

première flambée de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brûla un

papier qu'elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires: c'était

une lettre écrite en entier de la main du chevalier de Silly au cardinal

Albéroni. Ce papier, s'il fût tombé entre les mains de M. d'Argenson,

eût été l'arrêt de mort de M. de Silly. Restait maintenant à lui faire

savoir que ce papier était anéanti. «Dieu y pourvoira,» se disait Mlle

de Launay.

Elle resta _au secret_ sept à huit jours, au bout desquels le gouverneur

lui fit une visite, et l'ayant trouvée assez gaie, il lui raconta

plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui prêter quelques

romans dépareillés de Mlle de Scudéry. C'étaient des romans sans fin,

que l'on eût dit composés tout exprès pour les habitants de la Bastille.

Elles sont très longues ces premières heures de la prison, mais l'on s'y

fait peu à peu; bientôt le prisonnier s'habitue à ces bruits si divers;

il reconnaît la garde montante et la garde descendante; il sait quand

arrive un nouveau prisonnier; il sait quand il s'en va. La nuit, si

quelqu'un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son

cercueil. C'est aussi une grande occupation de lire sur la muraille,

écrits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vécu sous

ces voûtes funèbres. Sur une de ces murailles avaient été charbonnés,

naguère, par une main habile et fluette, et cependant énergique autant

qu'une main guerrière, les premiers chants de la _Henriade_, et le jeune

Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut présenté à M. le

régent qui lui promettait sa protection:

--J'accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale,

seulement je la dispense de mon logement.

Quand tous les conspirateurs furent arrêtés, alors leur procès

commença. Tous les huit jours, M. d'Argenson et M. Leblanc, chargés des

interrogatoires, arrivaient accompagnés de l'abbé Dubois. On eût cru

voir Minos, Éaque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce

qu'ils faisaient, ce qu'ils disaient, les prisonniers n'en savaient

rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande

inquiétude pour la prisonnière, c'était de paraître aux yeux de ces

messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge

blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi

bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait

un ami du dehors, l'abbé de Chaulieu, le poète. On l'avait épargné, on

l'avait oublié; mais lui, il s'était souvenu, et il avait envoyé à la

Bastille même un pot de rouge. Ah! que ce brin de rouge fut le bienvenu!

tant la dame avait peur de pâlir sous les regards de M. d'Argenson.

Il la fit donc comparaître au bout de trois mois:

--Otez votre gant, dit-il, et levez la main.

Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute

la vérité, et se promettant bien de n'en pas trop dire. Alors commença

l'interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au

chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle répondit que c'était pour

l'endormir.

--Pourquoi avait-on trouvé tant de livres dans sa chambre?

Elle répondit que c'était parce qu'elle aimait la lecture.

--Et pourquoi tant de papier déchiré?

C'étaient des bagatelles qu'elle avait composées et dont elle ne se

souciait plus.

Puis elle fut reconduite à son séquestre, et, quelque peu rassurée,

elle trouva que son état était assez doux, à tout prendre. Elle était

prisonnière, il est vrai, mais elle était loin des caprices, des

violences et des volontés de sa douce maîtresse; elle avait brisé le

joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie; elle avait

fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie

chatte que le gouverneur lui avait donnée étant petite, et qui avait

fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n'était pas forcée à

jouer la comédie, à manier des cartes, et elle se couchait quand elle

voulait dormir.

* * * * *

Cette conspiration de Cellamare, qui eût fait tomber plus d'une tête

sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientôt, entre

les mains bienveillantes de M. le régent, une entreprise assez ridicule,

et plutôt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes

d'État. M. le régent se contenta du nouvel abaissement imposé aux

princes légitimés, et quand on lui rapportait les vociférations de Mme

la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de

la princesse en dédommagement des humiliations qu'elle lui avait fait

subir dans le salon de Mme de Maintenon.

Puis, dans ce plaisant pays de France, on n'est pas fâché de changer

chaque matin de héros et d'aventure; au bout de trois mois, quiconque

eût parlé des conspirateurs dans un salon de Paris, eût été regardé

comme un sot; si bien que, même à la Bastille, le juge instructeur avait

fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur

laissait déjà toutes sortes de libertés inaccoutumées en ce lieu de

plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs

amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du

regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d'abord, furent

relâchés l'un après l'autre: aujourd'hui M. de Malézieu le fils, M.

Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu'il y avait

déjà six mois on était venu chercher M. de Silly, et que l'ingrat était

parti oubliant de prendre congé de cette humble amie, et ne se doutant

pas que peut-être elle avait sauvé sa tête en brûlant la pièce la plus

compromettante du procès.

Que vous dirais-je? Après tant d'angoisses et d'inquiétudes, la

prisonnière resta seule à la Bastille, et ne comprenant guère comment

la moins coupable était détenue, à l'heure où l'indulgence et le pardon

s'étaient étendus sur tous ses complices. C'est une chose étrange et

pourtant vraie: aussitôt que le danger a disparu dans une affaire

d'État, la captivité devient insupportable. Autant le prisonnier mettait

de zèle et d'ardeur à sauver sa vie, autant il reste inerte à présent

qu'il se demande quand finira sa captivité. Il en est à regretter même

les heures pénibles de l'interrogatoire, et l'aspect du juge, et les

bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier

qui n'est que cela, n'est plus rien, même à la Bastille. On l'oublie, on

le néglige, et si Mlle de Launay n'eût pas rencontré parmi ses gardiens

le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle

eût été bien malheureuse.

Mais le chevalier de Maison-Rouge était si tendre et si bon, avec tant

de probité, tant d'honneur, tant de petites recherches pour distraire un

peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte à double tour;

il avait chaque matin un nouveau livre à lui prêter, non pas les vieux

romans poudreux de la Bastille, mais le livre à la mode ou la comédie à

peine éclose. Dans ses jours de sortie, il s'en allait par la ville, en

quête des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se débitent dans

les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis,

tout ce qu'il avait appris, il le racontait avec mille grâces, ajoutant

ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour

ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette

prison, très étonnée et scandalisée, on pourrait le dire, de toutes ces

joies.

Il y eut un jour où le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute

espèce de discipline, s'en vint présenter à Mlle de Launay les hommages

d'un prisonnier logé dans la _tour de la Liberté_, ainsi nommée par une

aimable ironie à laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots

de leur façon. Ce prisonnier était un beau jeune homme, à la fleur de

l'âge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-même.

Il s'était plongé, comme un étourdi et pour le vain plaisir d'une

nouveauté qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare,

et peu s'en fallut qu'il ne payât son étourderie un peu cher. Mais

le moyen de livrer au bourreau le dernier héritier du cardinal de

Richelieu? Il était déjà le bienvenu du jeune roi; il était l'ornement

de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait

en sa faveur.

Mais la Bastille lui était insupportable, et quand il apprit par le

chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du

Maine était logée à _la Bertandière_, une tour qui faisait face à _la

Liberté_, M. de Richelieu n'eut pas de cesse et de fin qu'on n'eût

enlevé les clôtures de l'une et de l'autre fenêtre, et le voilà qui se

met à chanter à haute voix, mieux que n'eût fait le fameux Lambert ou le

célèbre Cocherot de l'Opéra, l'opéra d'_Iphigénie_. Il chantait le rôle

d'Oreste, et Mlle de Launay fut bientôt Iphigénie. On n'avait rien

entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens détenus, ceux

qui étaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s'ils n'étaient

pas le jouet d'un songe. Ah! les malheureux! c'était la première et la

dernière chanson qu'ils devaient entendre avant de mourir.

On touchait à l'automne, et les brouillards plus épais tombaient du haut

des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe.

Une des filles de M. le régent s'était jetée aux pieds de son père en

demandant la grâce du jeune homme, et le régent s'était laissé fléchir.

Le départ de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay,

et plus attristée à mesure que l'hiver était plus proche et la solitude

plus profonde, elle écrivit à M. Leblanc le billet suivant:

«MONSEIGNEUR,

«Ce n'est ni l'impatience ni l'ennui qui me forcent à vous importuner.

Ce qui m'y détermine est la juste appréhension qu'une personne aussi

obscure que moi ne soit totalement oubliée. Cette crainte est d'autant

mieux fondée, qu'il est peu vraisemblable que les motifs de ma

détention en rappellent le souvenir; je me flatte qu'ils sont aussi

peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j'ai trouvé

quelque espèce de nécessité de vous remettre en mémoire que j'ai été

amenée à la Bastille à la fin de l'année 1718, et que j'y suis encore.

Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai

du reste sur votre équité et sur votre humeur bienfaisante, contente, en

quelque état que je sois, d'obéir aux lois qu'on m'impose et de révérer

le pouvoir souverain par une soumission volontaire à ses ordres.»

Sa lettre écrite, elle attendit sa délivrance, ou tout au moins

l'espérance d'être délivrée. Hélas! rien ne vint, que l'hiver sombre et

menaçant. La prisonnière était à bout de courage. Un temps vient où les

heures comptent pour des années; la rêverie est impossible; on ne peut

plus lire, on ne dort plus; chaque journée est un long supplice, et

pourtant la captivité de la jeune lectrice était un plaisir, comparée au

séjour de la duchesse du Maine dans la citadelle où elle était enfermée.

Elle était seule, et complètement ignorante du sort de tous les siens;

pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse,

heureuse de toutes les choses de l'esprit, en était réduite à supplier

M. Leblanc à peu près dans les termes que Mlle de Launay employait pour

elle-même. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue à la

liberté, et qu'il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa

captivité ne pouvait pas se prolonger davantage. D'abord elle se trouva

bien isolée en ces lieux privés de leur ancienne splendeur. La disgrâce

est contagieuse, et de tous ces courtisans empressés à leur plaire il

vint un bien petit nombre. Ah! désormais, plus de fêtes, de comédies, de

belles nuits enjouées, aux sons des musiques.

Ils avaient payé leur liberté assez cher; M. le régent, qui n'était

pas sans pitié, mais qui ne voulait pas être exposé aux récriminations

violentes de ses ennemis, comme il n'avait pu rien tirer des principaux

complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d'un

bout à l'autre en sa qualité de secrétaire intime de la princesse,

absolument se refusait à parler, M. le régent avait exigé de la

principale accusée un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse,

elle avait signé tout ce qu'on voulait. Ainsi la princesse y laissa

beaucoup de sa considération, et le prince, un peu de son propre

honneur. Il en avait conservé un si grand ressentiment, qu'il refusa

longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux

retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours

davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s'était

soumise la maîtresse, et il s'indignait qu'une servante eût plus de

courage et d'honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes,

trop pressés de racheter leur liberté par des lâchetés misérables.

Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnêtes,

condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants

avec eux-mêmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se

tournaient du côté de la captive. «Ah! disait-on, en voilà une au moins

qui ne cède pas aux menaces, et qui maintient ce qu'elle a dit tout

d'abord.» Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles

franchissent les fossés les plus profonds, elles pénètrent dans les plus

hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un

pressentiment de l'admiration dont elle était l'objet légitime; elle en

était tout encouragée à résister à la violence. Aussi, ni les menaces

d'une captivité sans fin, ni l'espérance d'une délivrance prochaine, ni

les peines et les infirmités de la prison, qui finit presque toujours

par dompter les volontés les plus fermes, ne vinrent à bout de ce grand

courage, et la prisonnière fut plus forte que ses geôliers.

Au bout de six mois encore de cette courageuse résistance, elle vit

s'ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse,

elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle

était entrée en grande cérémonie à la Bastille, accusée et complice d'un

crime d'État, autant, à cette heure, elle était une simple bourgeoise,

et l'on n'eût jamais dit, à la voir, quel grand rôle elle avait joué

dans cette illustre tragédie, où les têtes les plus hautes avaient

couru un vrai péril. Comme elle respirait en ce moment l'air pur de la

liberté! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous

les jours dans le véhicule de tout le monde! A chaque tour de la roue

indolente, elle se demandait: «Que dira ma princesse, et comment donc en

serai-je reçue?» Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On

lui dit que Mme la princesse du Maine se promène dans ses jardins. Elle

y court. La dame était en calèche, à demi couchée, et voyant venir cette

confidente si fidèle, la seule qui n'eût pas trahi son secret:

--Ah! dit-elle, vous voilà, j'en suis bien aise!

Et voilà tout ce qu'elle en eut. Pas d'autre explication, pas de

récompense, à peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble

service, à lire, à veiller, à jouer avec Son Altesse, et peu s'en fallut

qu'elle ne regrettât le calme et la paix de sa prison. Ces grands

seigneurs d'autrefois, _ces fils des dieux_, s'imaginaient que les

petites gens étaient trop heureux de les servir et trouvaient leur

récompense dans leur dévouement même. Elle avait rapporté de la Bastille

du linge et des robes en méchant état, sa princesse ne songea point à

remplacer ces nippes usées dans la prison. Désormais Mlle de Launay

comprit qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-même, et, bien

décidée à sortir de cette captivité déguisée, elle s'en fut visiter ses

amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et

M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hélas! l'aimable

poète, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons

avaient été le charme et la gaieté de tout un monde évanoui, Mlle de

Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des

anciens chevaliers du Temple.

Quand elle eut prié pour M. de Chaulieu, ce fidèle ami de sa jeunesse,

qui lui était resté fidèle même aux heures sombres de la Bastille, elle

s'en fut chez M. Dacier... Il avait perdu dans l'intervalle l'illustre

et vaillante épouse dont le nom est resté parmi les gloires suprêmes du

siècle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un éloquent et rare esprit,

ami des chefs-d'oeuvre, interprète fidèle de l'antiquité. Fille

d'Homère, elle avait traduit de la plus digne façon l'_Iliade_ et

l'_Odyssée_, et sa traduction sans rivale n'a pas été dépassée. Elle à

traduit des Latins, Plaute et Térence, et si M. Dacier a mis son nom

à la traduction d'Horace, il y fut grandement aidé par cette compagne

active de ses travaux.

Malgré sa douleur profonde, et tout pénétré de la perte irréparable

qu'il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay

tant de grâce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de

la femme qu'il avait perdue, qu'il envoya M. de Valincourt, leur ami

commun, demander à _cette fille parfaite_, c'est ainsi qu'il l'appelait,

l'honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Académies; il était

célèbre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison

avait faite sérieuse, à qui le malheur avait enseigné la prudence et la

résignation, accepta la main qui lui était offerte. Elle mit cependant

une condition à ce mariage, à savoir le consentement de Mme la duchesse

du Maine, espérant que la princesse n'y trouverait aucun obstacle. Elle

comptait qu'elle ne serait pas refusée, elle comptait mal.

A la première ouverture qu'on lui fit de ce mariage, la princesse, hors

d'elle-même, se récrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des

soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut

pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de

s'occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de

Launay représentèrent à cette fille des rois le nom de M. Dacier, son

illustration, sa fortune et le bien qu'il pouvait faire à sa nouvelle

épouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile à retrouver,

elle n'en fut que plus décidée à ne rien entendre, et le mariage fut

rompu.

Cependant M. le duc du Maine, après avoir résisté de toutes ses forces

au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. Là,

il menait une vie austère et retirée, appelant la prière à son aide, et

trouvant une grande force à se souvenir des leçons de Mme de Maintenon

et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortuné, dont l'enfance

et la jeunesse s'étaient passées dans une abondance infinie et une

prospérité de toute chose voisine des fables, quand il eut passé par

toutes ces épreuves d'une humiliation sans cesse et sans fin, se vit

frapper d'un mal sans remède et grandissant chaque jour. Une lèpre,

horrible à voir, s'étendit peu à peu sur son visage, et bientôt il fut

impossible de le contempler sans dégoût. Plus il se sentait frappé, plus

il s'enfonçait dans l'ombre et dans la solitude, et, cette fois encore,

Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la

consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle

priait avec lui; elle écoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait

au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles

resplendissait de toutes ses grandeurs.

Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu'il était, conservé un

coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernière

heure, il déclara qu'il voulait établir Mlle de Launay avant de mourir.

Mais M. Dacier était mort sur l'entrefaite, et M. de Silly, qui parfois

semblait regretter sa conduite passée, avait laissé dans le coeur de la

délaissée un si cruel souvenir, que son nom seul était pour elle

une épouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherché une

récompense à sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa

maison, un honnête homme, d'un esprit médiocre et d'une humble fortune;

il avait passé cinquante ans, et toujours vécu de son épée; une petite

ferme à Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un

troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit

paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d'autre ambition

que d'être enfin le capitaine et maréchal de camp aux gardes suisses

d'une compagnie dont il était depuis longtemps le lieutenant.

Et si lasse était Mlle de Launay de tant d'émotions et de révolutions

dans cette petite cour, qu'elle accepta volontiers la main de ce brave

homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine

dont il faisait les fonctions depuis tantôt deux années. Cette fois

encore, il fallut s'attaquer à la duchesse du Maine, implorer sa bonne

grâce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, très

sage et très prudent, qui voulait bien se marier, mais à condition qu'au

préalable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin,

et comme aussi le duc du Maine l'exigeait, la princesse accepta cette

alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du

baron de Staal, donna à la mariée une belle tabatière, une belle robe et

sa main à baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maître de Sceaux

un agneau de sa bergerie.

A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des

environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la

limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter

les petites guerres qu'il avait faites et les petits événements dont

il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit

les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez

dangereuse, de n'en montrer que les beaux côtés; elle voulait paraître

aimable, afin de laisser d'elle-même et de son passage ici-bas un bon

souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu'elle avait écrit

de sa main, et qui la montre à peu près telle qu'elle était, l'heure

n'étant pas venue encore où l'on arriverait à écrire en toutes lettres

et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres

confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici:

«Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au

premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure; il n'y

a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup

contribué à la faire valoir. La prévention où l'on est que les gens

dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation fait qu'on leur

sait gré du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et

justement elle en a tiré ce qu'elle a de bon, les principes de vertu,

les sentiments élevés, et les droits sentiers d'une conduite exacte que

l'habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.

«Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison;

et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent

être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir

beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son

humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité, ce qui

souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société,

et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la

fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette

disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé que d'acquérir

une véritable réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions

fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et

l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté.

Ces événements, ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même,

malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une

considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n'en être pas plus

vaine; mais déjà la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de

vanité en est une.

«Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier

sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune

opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu'elle

s'y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir;

ce qui fait qu'elle ne disputa guère, si ce n'est par humeur. Elle a

beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce

qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à

propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et

les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s'est autorisée du peu de

conplaisance qu'elle a pour elle-même à n'en avoir pour personne; en

quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui

faire perdre son ressort.

«L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion très

malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la

servitude; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré

les agréments inespérés qu'elle a pu trouver.

«Elle a toujours été fort sensible à l'amitié, cependant plus touchée

du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle;

indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se

manquent pas à eux-mêmes.»

Certes, le portrait n'est pas flatté, mais il est simple et vrai; il

nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est

trouvée mêlée à de grands événements qu'elle a dominés de la hauteur de

son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré,

le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de

bel esprit qu'elle a laissé l'ont fait confondre, à cinquante ans de

distance, avec un des plus grands génies du commencement de l'empire,

Mme la baronne de Staël, l'illustre auteur de _Corinne_ et des

_Considérations sur la Révolution française_. Heureuse confusion; elle

ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël; elle jette une clarté

très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en

va s'amoindrissant et s'effaçant toujours.

Contes, Nouvelles et Recits · 第 13 / 34 题