ALFRED DE VIGNY.

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(Bibliothèque nationale de France)

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).

LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).

SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).

LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._).

PASTICHES ET MÉLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN

(_édition illustrée par Laprade_).

_Collection in-8_ «_A la Gerbe_»

OEUVRES COMPLÈTES (_l8 vol._).

SODOME ET GOMORRHE

_PREMIÈRE PARTIE_

PREMIÈRE APPARITION DES HOMMES-FEMMES, DESCENDANTS DE CEUX DES HABITANTS

DE SODOME QUI FURENT ÉPARGNÉS PAR LE FEU DU CIEL.

«La femme aura Gomorrhe

et l'homme aura Sodome.»

ALFRED DE VIGNY.

On sait que bien avant d'aller ce jour-là (le jour où avait lieu la

soirée de la princesse de Guermantes) rendre au duc et à la duchesse

la visite que je viens de raconter, j'avais épié leur retour et

fait, pendant la durée de mon guet, une découverte, concernant

particulièrement M. de Charlus, mais si importante en elle-même que j'ai

jusqu'ici, jusqu'au moment de pouvoir lui donner la place et l'étendue

voulues, différé de la rapporter. J'avais, comme je l'ai dit, délaissé

le point de vue merveilleux, si confortablement aménagé au haut de la

maison, d'où l'on embrasse les pentes accidentées par où l'on monte

jusqu'à l'hôtel de Bréquigny, et qui sont gaiement décorées à

l'italienne par le rose campanile de la remise appartenant au marquis de

Frécourt. J'avais trouvé plus pratique, quand j'avais pensé que le

duc et la duchesse étaient sur le point de revenir, de me poster sur

l'escalier. Je regrettais un peu mon séjour d'altitude. Mais à cette

heure-là, qui était celle d'après le déjeuner, j'avais moins à

regretter, car je n'aurais pas vu, comme le matin, les minuscules

personnages de tableaux, que devenaient à distance les valets de pied de

l'hôtel de Bréquigny et de Tresmes, faire la lente ascension de la

côte abrupte, un plumeau à la main, entre les larges feuilles de mica

transparentes qui se détachaient si plaisamment sur les contreforts

rouges. A défaut de la contemplation du géologue, j'avais du moins celle

du botaniste et regardais par les volets de l'escalier le petit arbuste

de la duchesse et la plante précieuse exposés dans la cour avec cette

insistance qu'on met à faire sortir les jeunes gens à marier, et je me

demandais si l'insecte improbable viendrait, par un hasard providentiel,

visiter le pistil offert et délaissé. La curiosité m'enhardissant peu à

peu, je descendis jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, ouverte elle

aussi, et dont les volets n'étaient qu'à moitié clos. J'entendais

distinctement, se préparant à partir, Jupien qui ne pouvait me découvrir

derrière mon store où je restai immobile jusqu'au moment où je me

rejetai brusquement de côté par peur d'être vu de M. de Charlus,

lequel, allant chez Mme de Villeparisis, traversait lentement la cour,

bedonnant, vieilli par le plein jour, grisonnant. Il avait fallu une

indisposition de Mme de Villeparisis (conséquence de la maladie du

marquis de Fierbois avec lequel il était personnellement brouillé à

mort) pour que M. de Charlus fît une visite, peut-être la première fois

de son existence, à cette heure-là. Car avec cette singularité

des Guermantes qui, au lieu de se conformer à la vie mondaine, la

modifiaient d'après leurs habitudes personnelles (non mondaines,

croyaient-ils, et dignes par conséquent qu'on humiliât devant elles

cette chose sans valeur, la mondanité--c'est ainsi que Mme de Marsantes

n'avait pas de jour, mais recevait tous les matins ses amies, de 10

heures à midi)--le baron, gardant ce temps pour la lecture, la recherche

des vieux bibelots, etc... ne faisait jamais une visite qu'entre 4 et 6

heures du soir. A 6 heures il allait au Jockey ou se promener au Bois.

Au bout d'un instant je fis un nouveau mouvement de recul pour ne pas

être vu par Jupien; c'était bientôt son heure de partir au bureau,

d'où il ne revenait que pour le dîner, et même pas toujours depuis une

semaine que sa nièce était allée avec ses apprenties à la campagne chez

une cliente finir une robe. Puis me rendant compte que personne ne

pouvait me voir, je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer,

si le miracle devait se produire, l'arrivée presque impossible à espérer

(à travers tant d'obstacles, de distance, de risques contraires, de

dangers) de l'insecte envoyé de si loin en ambassadeur à la vierge qui

depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente

n'était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines

s'étaient spontanément tournées pour que l'insecte pût plus facilement

la recevoir; de même la fleur-femme qui était ici, si l'insecte venait,

arquerait coquettement ses «styles», et pour être mieux pénétrée par lui

ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente,

la moitié du chemin. Les lois du monde végétal sont gouvernées

elles-mêmes par des lois de plus en plus hautes. Si la visite d'un

insecte, c'est-à-dire l'apport de la semence d'une autre fleur,

est habituellement nécessaire pour féconder une fleur, c'est que

l'autofécondation, la fécondation de la fleur par elle-même, comme les

mariages répétés dans une même famille, amènerait la dégénérescence et

la stérilité, tandis que le croisement opéré par les insectes donne aux

générations suivantes de la même espèce une vigueur inconnue de leurs

aînées. Cependant cet essor peut être excessif, l'espèce se développer

démesurément; alors, comme une antitoxine défend contre la maladie,

comme le corps thyroïde règle notre embonpoint, comme la défaite vient

punir l'orgueil, la fatigue le plaisir, et comme le sommeil repose à son

tour de la fatigue, ainsi un acte exceptionnel d'autofécondation vient à

point nommé donner son tour de vis, son coup de frein, fait rentrer

dans la norme la fleur qui en était exagérément sortie. Mes réflexions

avaient suivi une pente que je décrirai plus tard et j'avais déjà tiré

de la ruse apparente des fleurs une conséquence sur toute une partie

inconsciente de l'oeuvre littéraire, quand je vis M. de Charlus qui

ressortait de chez la marquise. Il ne s'était passé que quelques minutes

depuis son entrée. Peut-être avait-il appris de sa vieille parente

elle-même, ou seulement par un domestique, le grand mieux ou plutôt la

guérison complète de ce qui n'avait été chez Mme de Villeparisis qu'un

malaise. A ce moment, où il ne se croyait regardé par personne, les

paupières baissées contre le soleil, M. de Charlus avait relâché

dans son visage cette tension, amorti cette vitalité factice,

qu'entretenaient chez lui l'animation de la causerie et la force de la

volonté. Pâle comme un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne

recevaient plus d'un regard volontaire une signification différente

qui altérât la beauté de leur modelé; plus rien qu'un Guermantes, il

semblait déjà sculpté, lui Palamède XV, dans la chapelle de Combray.

Mais ces traits généraux de toute une famille prenaient pourtant, dans

le visage de M. de Charlus, une finesse plus spiritualisée, plus douce

surtout. Je regrettais pour lui qu'il adultérât habituellement de tant

de violences, d'étrangetés déplaisantes, de potinages, de dureté, de

susceptibilité et d'arrogance, qu'il cachât sous une brutalité

postiche l'aménité, la bonté qu'au moment où il sortait de chez Mme de

Villeparisis, je voyais s'étaler si naïvement sur son visage. Clignant

des yeux contre le soleil, il semblait presque sourire, je trouvai à

sa figure vue ainsi au repos et comme au naturel quelque chose de si

affectueux, de si désarmé, que je ne pus m'empêcher de penser combien M.

de Charlus eût été fâché s'il avait pu se savoir regardé; car ce à quoi

me faisait penser cet homme, qui était si épris, qui se piquait si fort

de virilité, à qui tout le monde semblait odieusement efféminé, ce à

quoi il me faisait penser tout d'un coup, tant il en avait passagèrement

les traits, l'expression, le sourire, c'était à une femme.

J'allais me déranger de nouveau pour qu'il ne pût m'apercevoir; je n'en

eus ni le temps, ni le besoin. Que vis-je! Face à face, dans cette cour

où ils ne s'étaient certainement jamais rencontrés (M. de Charlus ne

venant à l'hôtel Guermantes que dans l'après-midi, aux heures où Jupien

était à son bureau), le baron, ayant soudain largement ouvert ses yeux

mi-clos, regardait avec une attention extraordinaire l'ancien giletier

sur le seuil de sa boutique, cependant que celui-ci, cloué subitement

sur place devant M. de Charlus, enraciné comme une plante, contemplait

d'un air émerveillé l'embonpoint du baron vieillissant. Mais, chose plus

étonnante encore, l'attitude de M. de Charlus ayant changé, celle

de Jupien se mit aussitôt, comme selon les lois d'un art secret, en

harmonie avec elle. Le baron, qui cherchait maintenant à dissimuler

l'impression qu'il avait ressentie, mais qui, malgré son indifférence

affectée, semblait ne s'éloigner qu'à regret, allait, venait, regardait

dans le vague de la façon qu'il pensait mettre le plus en valeur la

beauté de ses prunelles, prenait un air fat, négligent, ridicule. Or

Jupien, perdant aussitôt l'air humble et bon que je lui avais toujours

connu, avait--en symétrie parfaite avec le baron--redressé la tête,

donnait à sa taille un port avantageux, posait avec une impertinence

grotesque son poing sur la hanche, faisait saillir son derrière, prenait

des poses avec la coquetterie qu'aurait pu avoir l'orchidée pour le

bourdon providentiellement survenu. Je ne savais pas qu'il pût avoir

l'air si antipathique. Mais j'ignorais aussi qu'il fût capable de tenir

à l'improviste sa partie dans cette sorte de scène des deux muets,

qui (bien qu'il se trouvât pour la première fois en présence de M. de

Charlus) semblait avoir été longuement répétée;-on n'arrive spontanément

à cette perfection que quand on rencontre à l'étranger un compatriote,

avec lequel alors l'entente se fait d'elle-même, le truchement étant

identique, et sans qu'on se soit pourtant jamais vu.

Cette scène n'était, du reste, pas positivement comique, elle était

empreinte d'une étrangeté, ou si l'on veut d'un naturel, dont la beauté

allait croissant. M. de Charlus avait beau prendre un air détaché,

baisser distraitement les paupières, par moments il les relevait et

jetait alors sur Jupien un regard attentif. Mais (sans doute parce qu'il

pensait qu'une pareille scène ne pouvait se prolonger indéfiniment dans

cet endroit, soit pour des raisons qu'on comprendra plus tard, soit

enfin par ce sentiment de la brièveté de toutes choses qui fait qu'on

veut que chaque coup porte juste, et qui rend si émouvant le spectacle

de tout amour), chaque fois que M. de Charlus regardait Jupien, il

s'arrangeait pour que son regard fût accompagné d'une parole, ce qui le

rendait infiniment dissemblable des regards habituellement dirigés sur

une personne qu'on connaît ou qu'on ne connaît pas; il regardait

Jupien avec la fixité particulière de quelqu'un qui va vous dire:

«Pardonnez-moi mon indiscrétion, mais vous avez un long fil blanc qui

pend dans votre dos», ou bien: «Je ne dois pas me tromper, vous devez

être aussi de Zurich, il me semble bien vous avoir rencontré souvent

chez le marchand d'antiquités.» Telle, toutes les deux minutes, la même

question semblait intensément posée à Jupien dans l'oeillade de M.

de Charlus, comme ces phrases interrogatives de Beethoven, répétées

indéfiniment, à intervalles égaux, et destinées--avec un luxe exagéré

de préparations--à amener un nouveau motif, un changement de ton, une

«rentrée». Mais justement la beauté des regards de M. de Charlus et de

Jupien venait, au contraire, de ce que, provisoirement du moins, ces

regards ne semblaient pas avoir pour but de conduire à quelque chose.

Cette beauté, c'était la première fois que je voyais le baron et Jupien

la manifester. Dans les yeux de l'un et de l'autre, c'était le ciel, non

pas de Zurich, mais de quelque cité orientale dont je n'avais pas encore

deviné le nom, qui venait de se lever. Quel que fût le point qui pût

retenir M. de Charlus et le giletier, leur accord semblait conclu et

ces inutiles regards n'être que des préludes rituels, pareils aux fêtes

qu'on donne avant un mariage décidé. Plus près de la nature encore--et

la multiplicité de ces comparaisons est elle-même d'autant plus

naturelle qu'un même homme, si on l'examine pendant quelques minutes,

semble successivement un homme, un homme-oiseau ou un homme-insecte,

etc.--on eût dit deux oiseaux, le mâle et la femelle, le mâle cherchant

à s'avancer, la femelle--Jupien--ne répondant plus par aucun signe à ce

manège, mais regardant son nouvel ami sans étonnement, avec une fixité

inattentive, jugée sans doute plus troublante et seule utile, du moment

que le mâle avait fait les premiers pas, et se contentant de lisser ses

plumes. Enfin l'indifférence de Jupien ne parut plus lui suffire; de

cette certitude d'avoir conquis à se faire poursuivre et désirer, il n'y

avait qu'un pas et Jupien, se décidant à partir pour son travail, sortit

par la porte cochère. Ce ne fut pourtant qu'après avoir retourné deux ou

trois fois la tête, qu'il s'échappa dans la rue où le baron, tremblant

de perdre sa piste (sifflotant d'un air fanfaron, non sans crier un «au

revoir» au concierge qui, à demi saoul et traitant des invités dans son

arrière-cuisine, ne l'entendit même pas), s'élança vivement pour le

rattraper. Au même instant où M. de Charlus avait passé la porte en

sifflant comme un gros bourdon, un autre, un vrai celui-là, entrait dans

la cour. Qui sait si ce n'était pas celui attendu depuis si longtemps

par l'orchidée, et qui venait lui apporter le pollen si rare sans lequel

elle resterait vierge? Mais je fus distrait de suivre les ébats de

l'insecte, car au bout de quelques minutes, sollicitant davantage mon

attention, Jupien (peut-être afin de prendre un paquet qu'il emporta

plus tard et que, dans l'émotion que lui avait causée l'apparition de M.

de Charlus, il avait oublié, peut-être tout simplement pour une raison

plus naturelle), Jupien revint, suivi par le baron. Celui-ci, décidé à

brusquer les choses, demanda du feu au giletier, mais observa aussitôt:

«Je vous demande du feu, mais je vois que j'ai oublié mes cigares.» Les

lois de l'hospitalité l'emportèrent sur les règles de la coquetterie:

«Entrez, on vous donnera tout ce que vous voudrez», dit le giletier, sur

la figure de qui le dédain fit place à la joie. La porte de la boutique

se referma sur eux et je ne pus plus rien entendre. J'avais perdu de

vue le bourdon, je ne savais pas s'il était l'insecte qu'il fallait à

l'orchidée, mais je ne doutais plus, pour un insecte très rare et une

fleur captive, de la possibilité miraculeuse de se conjoindre, alors que

M. de Charlus (simple comparaison pour les providentiels hasards, quels

qu'ils soient, et sans la moindre prétention scientifique de rapprocher

certaines lois de la botanique et ce qu'on appelle parfois fort mal

l'homosexualité), qui, depuis des années, ne venait dans cette maison

qu'aux heures où Jupien n'y était pas, par le hasard d'une indisposition

de Mme de Villeparisis, avait rencontré le giletier et avec lui la bonne

fortune réservée aux hommes du genre du baron par un de ces êtres qui

peuvent même être, on le verra, infiniment plus jeunes que Jupien et

plus beaux, l'homme prédestiné pour que ceux-ci aient leur part de

volupté sur cette terre: l'homme qui n'aime que les vieux messieurs.

Ce que je viens de dire d'ailleurs ici est ce que je ne devais

comprendre que quelques minutes plus tard, tant adhèrent à la réalité

ces propriétés d'être invisible, jusqu'à ce qu'une circonstance l'ait

dépouillée d'elles. En tout cas, pour le moment j'étais fort ennuyé

de ne plus entendre la conversation de l'ancien giletier et du baron.

J'avisai alors la boutique à louer, séparée seulement de celle de Jupien

par une cloison extrêmement mince. Je n'avais pour m'y rendre qu'à

remonter à notre appartement, aller à la cuisine, descendre l'escalier

de service jusqu'aux caves, les suivre intérieurement pendant toute la

largeur de la cour, et, arrivé à l'endroit du sous-sol où l'ébéniste,

il y a quelques mois encore, serrait ses boiseries, où Jupien comptait

mettre son charbon, monter les quelques marches qui accédaient à

l'intérieur de la boutique. Ainsi toute ma route se ferait à couvert, je

ne serais vu de personne. C'était le moyen le plus prudent. Ce ne fut

pas celui que j'adoptai, mais, longeant les murs, je contournai à l'air

libre la cour en tâchant de ne pas être vu. Si je ne le fus pas, je

pense que je le dois plus au hasard qu'à ma sagesse. Et au fait que

j'aie pris un parti si imprudent, quand le cheminement dans la cave

était si sûr, je vois trois raisons possibles, à supposer qu'il y en ait

une. Mon impatience d'abord. Puis peut-être un obscur ressouvenir de la

scène de Montjouvain, caché devant la fenêtre de Mlle Vinteuil. De fait,

les choses de ce genre auxquelles j'assistai eurent toujours, dans la

mise en scène, le caractère le plus imprudent et le moins vraisemblable,

comme si de telles révélations ne devaient être la récompense que d'un

acte plein de risques, quoique en partie clandestin. Enfin j'ose à

peine, à cause de son caractère d'enfantillage, avouer la troisième

raison, qui fut, je crois bien, inconsciemment déterminante. Depuis

que pour suivre--et voir se démentir--les principes militaires de

Saint-Loup, j'avais suivi avec grand détail la guerre des Boërs, j'avais

été conduit à relire d'anciens récits d'explorations, de voyages. Ces

récits m'avaient passionné et j'en faisais l'application dans la vie

courante pour me donner plus de courage. Quand des crises m'avaient

forcé à rester plusieurs jours et plusieurs nuits de suite non seulement

sans dormir, mais sans m'étendre, sans boire et sans manger, au moment

où l'épuisement et la souffrance devenaient tels que je pensais n'en

sortir jamais, je pensais à tel voyageur jeté sur la grève, empoisonné

par des herbes malsaines, grelottant de fièvre dans ses vêtements

trempés par l'eau de la mer, et qui pourtant se sentait mieux au bout

de deux jours, reprenait au hasard sa route, à la recherche d'habitants

quelconques, qui seraient peut-être des anthropophages. Leur exemple me

tonifiait, me rendait l'espoir, et j'avais honte d'avoir eu un moment

de découragement. Pensant aux Boërs qui, ayant en face d'eux des armées

anglaises, ne craignaient pas de s'exposer au moment où il fallait

traverser, avant de retrouver un fourré, des parties de rase campagne:

«Il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le

théâtre d'opérations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui

me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de

l'affaire Dreyfus, le seul fer que j'aie à craindre est celui du regard

des voisins qui ont autre chose à faire qu'à regarder dans la cour.»

Mais quand je fus dans la boutique, évitant de faire craquer le moins du

monde le plancher, en me rendant compte que le moindre craquement dans

la boutique de Jupien s'entendait de la mienne, je songeai combien

Jupien et M. de Charlus avaient été imprudents et combien la chance les

avait servis.

Je n'osais bouger. Le palefrenier des Guermantes, profitant sans doute

de leur absence, avait bien transféré dans la boutique où je me trouvais

une échelle serrée jusque-là dans la remise. Et si j'y étais monté

j'aurais pu ouvrir le vasistas et entendre comme si j'avais été chez

Jupien même. Mais je craignais de faire du bruit. Du reste c'était

inutile. Je n'eus même pas à regretter de n'être arrivé qu'au bout de

quelques minutes dans ma boutique. Car d'après ce que j'entendis les

premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons

inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est

vrai que ces sons étaient si violents que, s'ils n'avaient pas été

toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j'aurais

pu croire qu'une personne en égorgeait une autre à côté de moi et

qu'ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour

effacer les traces du crime. J'en conclus plus tard qu'il y a une chose

aussi bruyante que la souffrance, c'est le plaisir, surtout quand s'y

ajoutent--à défaut de la peur d'avoir des enfants, ce qui ne pouvait

être le cas ici, malgré l'exemple peu probant de la Légende dorée--des

soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d'une demi-heure environ

(pendant laquelle je m'étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de

voir par le vasistas que je n'ouvris pas), une conversation s'engagea.

Jupien refusait avec force l'argent que M. de Charlus voulait lui

donner.

Au bout d'une demi-heure, M. de Charlus ressortit. «Pourquoi avez-vous

votre menton rasé comme cela, dit-il au baron d'un ton de câlinerie.

C'est si beau une belle barbe.--Fi! c'est dégoûtant», répondit le baron.

Cependant il s'attardait encore sur le pas de la porte et demandait à

Jupien des renseignements sur le quartier. «Vous ne savez rien sur le

marchand de marrons du coin, pas à gauche, c'est une horreur, mais du

côté pair, un grand gaillard tout noir? Et le pharmacien d'en face, il

a un cycliste très gentil qui porte ses médicaments.» Ces questions

froissèrent sans doute Jupien car, se redressant avec le dépit d'une

grande coquette trahie, il répondit: «Je vois que vous avez un coeur

d'artichaut.» Proféré d'un ton douloureux, glacial et maniéré, ce

reproche fut sans doute sensible à M. de Charlus qui, pour effacer la

mauvaise impression que sa curiosité avait produite, adressa à Jupien,

trop bas pour que je distinguasse bien les mots, une prière qui

nécessiterait sans doute qu'ils prolongeassent leur séjour dans la

boutique et qui toucha assez le giletier pour effacer sa souffrance,

car il considéra la figure du baron, grasse et congestionnée sous les

cheveux gris, de l'air noyé de bonheur de quelqu'un dont on vient de

flatter profondément l'amour-propre, et, se décidant à accorder à M.

de Charlus ce que celui-ci venait de lui demander, Jupien, après des

remarques dépourvues de distinction telles que: «Vous en avez un

gros pétard!», dit au baron d'un air souriant, ému, supérieur et

reconnaissant: «Oui, va, grand gosse!»

«Si je reviens sur la question du conducteur de tramway, reprit M.

de Charlus avec ténacité, c'est qu'en dehors de tout, cela pourrait

présenter quelque intérêt pour le retour. Il m'arrive en effet, comme

le calife qui parcourait Bagdad pris pour un simple marchand, de

condescendre à suivre quelque curieuse petite personne dont la

silhouette m'aura amusé.» Je fis ici la même remarque que j'avais faite

sur Bergotte. S'il avait jamais à répondre devant un tribunal, il

userait non de phrases propres à convaincre les juges, mais de ces

phrases bergottesques que son tempérament littéraire particulier lui

suggérait naturellement et lui faisait trouver plaisir à employer.

Pareillement M. de Charlus se servait, avec le giletier, du même langage

qu'il eût fait avec des gens du monde de sa coterie, exagérant même ses

tics, soit que la timidité contre laquelle il s'efforçait de lutter le

poussât à un excessif orgueil, soit que, l'empêchant de se dominer (car

on est plus troublé devant quelqu'un qui n'est pas de votre milieu),

elle le forçât de dévoiler, de mettre à nu sa nature, laquelle était

en effet orgueilleuse et un peu folle, comme disait Mme de Guermantes.

«Pour ne pas perdre sa piste, continua-t-il, je saute comme un petit

professeur, comme un jeune et beau médecin, dans le même tramway que

la petite personne, dont nous ne parlons au féminin que pour suivre la

règle (comme on dit en parlant d'un prince: Est-ce que Son Altesse est

bien portante). Si elle change de tramway, je prends, avec peut-être les

microbes de la peste, la chose incroyable appelée «correspondance», un

numéro, et qui, bien qu'on le remette à _moi_, n'est pas toujours le n°

1! Je change ainsi jusqu'à trois, quatre fois de «voiture». Je m'échoue

parfois à onze heures du soir à la gare d'Orléans, et il faut revenir!

Si encore ce n'était que de la gare d'Orléans! Mais une fois, par

exemple, n'ayant pu entamer la conversation avant, je suis allé jusqu'à

Orléans même, dans un de ces affreux wagons où on a comme vue, entre des

triangles d'ouvrages dits de «filet», la photographie des principaux

chefs-d'oeuvre d'architecture du réseau. Il n'y avait qu'une place de

libre, j'avais en face de moi, comme monument historique, une «vue»

de la cathédrale d'Orléans, qui est la plus laide de France, et aussi

fatigante à regarder ainsi malgré moi que si on m'avait forcé d'en fixer

les tours dans la boule de verre de ces porte-plume optiques qui donnent

des ophtalmies. Je descendis aux Aubrais en même temps que ma jeune

personne qu'hélas, sa famille (alors que je lui supposais tous les

défauts excepté celui d'avoir une famille) attendait sur le quai! Je

n'eus pour consolation, en attendant le train qui me ramènerait à Paris,

que la maison de Diane de Poitiers. Elle a eu beau charmer un de mes

ancêtres royaux, j'eusse préféré une beauté plus vivante. C'est pour

cela, pour remédier à l'ennui de ces retours seul, que j'aimerais assez

connaître un garçon des wagons-lits, un conducteur d'omnibus. Du reste

ne soyez pas choqué, conclut le baron, tout cela est une question de

genre. Pour les jeunes gens du monde par exemple, je ne désire aucune

possession physique, mais je ne suis tranquille qu'une fois que je les

ai touchés, je ne veux pas dire matériellement, mais touché leur corde

sensible. Une fois qu'au lieu de laisser mes lettres sans réponse,

un jeune homme ne cesse plus de m'écrire, qu'il est à ma disposition

morale, je suis apaisé, ou du moins je le serais, si je n'étais bientôt

saisi par le souci d'un autre. C'est assez curieux, n'est-ce pas? A

propos de jeunes gens du monde, parmi ceux qui viennent ici, vous n'en

connaissez pas?--Non, mon bébé. Ah! si, un brun, très grand, à monocle,

qui rit toujours et se retourne.--Je ne vois pas qui vous voulez dire.»

Jupien compléta le portrait, M. de Charlus ne pouvait arriver à trouver

de qui il s'agissait, parce qu'il ignorait que l'ancien giletier

était une de ces personnes, plus nombreuses qu'on ne croit, qui ne se

rappellent pas la couleur des cheveux des gens qu'ils connaissent peu.

Mais pour moi, qui savais cette infirmité de Jupien et qui remplaçais

brun par blond, le portrait me parut se rapporter exactement au duc de

Châtellerault. «Pour revenir aux jeunes gens qui ne sont pas du peuple,

reprit le baron, en ce moment j'ai la tête tournée par un étrange petit

bonhomme, un intelligent petit bourgeois, qui montre à mon égard une

incivilité prodigieuse. Il n'a aucunement la notion du prodigieux

personnage que je suis et du microscopique vibrion qu'il figure. Après

tout qu'importe, ce petit âne peut braire autant qu'il lui plaît devant

ma robe auguste d'évêque.--Évêque! s'écria Jupien qui n'avait rien

compris des dernières phrases que venait de prononcer M. de Charlus,

mais que le mot d'évêque stupéfia. Mais cela ne va guère avec la

religion, dit-il.--J'ai trois papes dans ma famille, répondit M. de

Charlus, et le droit de draper en rouge à cause d'un titre cardinalice,

la nièce du cardinal mon grand-oncle ayant apporté à mon grand-père le

titre de duc qui fut substitué. Je vois que les métaphores vous laissent

sourd et l'histoire de France indifférent. Du reste, ajouta-t-il,

peut-être moins en manière de conclusion que d'avertissement, cet

attrait qu'exercent sur moi les jeunes personnes qui me fuient, par

crainte, bien entendu, car seul le respect leur ferme la bouche pour me

crier qu'elles m'aiment, requiert-il d'elles un rang social éminent.

Encore leur feinte indifférence peut-elle produire malgré cela l'effet

directement contraire. Sottement prolongée elle m'écoeure. Pour prendre

un exemple dans une classe qui vous sera plus familière, quand on répara

mon hôtel, pour ne pas faire de jalouses entre toutes les duchesses qui

se disputaient l'honneur de pouvoir me dire qu'elles m'avaient logé,

j'allai passer quelques jours à l'«hôtel», comme on dit. Un des garçons

d'étage m'était connu, je lui désignai un curieux petit «chasseur» qui

fermait les portières et qui resta réfractaire à mes propositions. A la

fin exaspéré, pour lui prouver que mes intentions étaient pures, je lui

fis offrir une somme ridiculement élevée pour monter seulement me parler

cinq minutes dans ma chambre. Je l'attendis inutilement. Je le pris

alors en un tel dégoût que je sortais par la porte de service pour ne

pas apercevoir la frimousse de ce vilain petit drôle. J'ai su depuis

qu'il n'avait jamais eu aucune de mes lettres, qui avaient été

interceptées, la première par le garçon d'étage qui était envieux, la

seconde par le concierge de jour qui était vertueux, la troisième par le

concierge de nuit qui aimait le jeune chasseur et couchait avec lui à

l'heure où Diane se levait. Mais mon dégoût n'en a pas moins persisté,

et m'apporterait-on le chasseur comme un simple gibier de chasse sur un

plat d'argent, je le repousserais avec un vomissement. Mais voilà le

malheur, nous avons parlé de choses sérieuses et maintenant c'est fini

entre nous pour ce que j'espérais. Mais vous pourriez me rendre de

grands services, vous entremettre; et puis non, rien que cette idée me

rend quelque gaillardise et je sens que rien n'est fini.»

Dès le début de cette scène, une révolution, pour mes yeux dessillés,

s'était opérée en M. de Charlus, aussi complète, aussi immédiate que

s'il avait été touché par une baguette magique. Jusque-là, parce que je

n'avais pas compris, je n'avais pas vu. Le vice (on parle ainsi pour la

commodité du langage), le vice de chacun l'accompagne à la façon de ce

génie qui était invisible pour les hommes tant qu'ils ignoraient sa

présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne

se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-même ne

reconnaissait pas d'abord Athéné. Mais les dieux sont immédiatement

perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi

encore l'avait été M. de Charlus à Jupien. Jusqu'ici je m'étais trouvé,

en face de M. de Charlus, de la même façon qu'un homme distrait, lequel,

devant une femme enceinte dont il n'a pas remarqué la taille alourdie,

s'obstine, tandis qu'elle lui répète en souriant: «Oui, je suis un peu

fatiguée en ce moment», à lui demander indiscrètement: «Qu'avez-vous

donc?» Mais que quelqu'un lui dise: «Elle est grosse», soudain il

aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. C'est la raison qui ouvre

les yeux; une erreur dissipée nous donne un sens de plus.

Les personnes qui n'aiment pas se reporter comme exemples de cette

loi aux messieurs de Charlus de leur connaissance, que pendant bien

longtemps elles n'avaient pas soupçonnés, jusqu'au jour où, sur la

surface unie de l'individu pareil aux autres, sont venus apparaître,

tracés en une encre jusque-là, invisible, les caractères qui composent

le mot cher aux anciens Grecs, n'ont, pour se persuader que le monde qui

les entoure leur apparaît d'abord nu, dépouillé de mille ornements qu'il

offre à de plus instruits, qu'à se souvenir combien de fois, dans la

vie, il leur est arrivé d'être sur le point de commettre une gaffe.

Rien, sur le visage privé de caractères de tel ou tel homme, ne pouvait

leur faire supposer qu'il était précisément le frère, ou le fiancé,

ou l'amant d'une femme dont elles allaient dire: «Quel chameau!» Mais

alors, par bonheur, un mot que leur chuchote un voisin arrête sur leurs

lèvres le terme fatal. Aussitôt apparaissent, comme un _Mane, Thecel,

Phares_, ces mots: il est le fiancé, ou: il est le frère, ou: il

est l'amant de la femme qu'il ne convient pas d'appeler devant

lui: «chameau». Et cette seule notion nouvelle entraînera tout un

regroupement, le retrait ou l'avance de la fraction des notions,

désormais complétées, qu'on possédait sur le reste de la famille. En M.

de Charlus un autre être avait beau s'accoupler, qui le différenciait

des autres hommes, comme dans le centaure le cheval, cet être avait

beau faire corps avec le baron, je ne l'avais jamais aperçu. Maintenant

l'abstrait s'était matérialisé, l'être enfin compris avait aussitôt

perdu son pouvoir de rester invisible, et la transmutation de M. de

Charlus en une personne nouvelle était si complète, que non seulement

les contrastes de son visage, de sa voix, mais rétrospectivement les

hauts et les bas eux-mêmes de ses relations avec moi, tout ce qui avait

paru jusque-là incohérent à mon esprit, devenaient intelligibles, se

montraient évidents, comme une phrase, n'offrant aucun sens tant qu'elle

reste décomposée en lettres disposées au hasard, exprime, si les

caractères se trouvent replacés dans l'ordre qu'il faut, une pensée que

l'on ne pourra plus oublier.

De plus je comprenais maintenant pourquoi tout à l'heure, quand je

l'avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j'avais pu trouver que M.

de Charlus avait l'air d'une femme: c'en était une! Il appartenait à la

race de ces êtres, moins contradictoires qu'ils n'en ont l'air, dont

l'idéal est viril, justement parce que leur tempérament est féminin, et

qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes;

là où chacun porte, inscrite en ces yeux à travers lesquels il voit

toutes choses dans l'univers, une silhouette installée dans la facette

de la prunelle, pour eux ce n'est pas celle d'une nymphe, mais d'un

éphèbe. Race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le

mensonge et le parjure, puisqu'elle sait tenu pour punissable et

honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la

plus grande douceur de vivre; qui doit renier son Dieu, puisque, même

chrétiens, quand à la barre du tribunal ils comparaissent comme accusés,

il leur faut, devant le Christ et en son nom, se défendre comme d'une

calomnie de ce qui est leur vie même; fils sans mère, à laquelle ils

sont obligés de mentir toute la vie et même à l'heure de lui fermer

les yeux; amis sans amitiés, malgré toutes celles que leur charme

fréquemment reconnu inspire et que leur coeur souvent bon ressentirait;

mais peut-on appeler amitiés ces relations qui ne végètent qu'à la

faveur d'un mensonge et d'où le premier élan de confiance et de

sincérité qu'ils seraient tentés d'avoir les ferait rejeter avec dégoût,

à moins qu'ils n'aient à faire à un esprit impartial, voire sympathique,

mais qui alors, égaré à leur endroit par une psychologie de convention,

fera découler du vice confessé l'affection même qui lui est la plus

étrangère, de même que certains juges supposent et excusent plus

facilement l'assassinat chez les invertis et la trahison chez les Juifs

pour des raisons tirées du péché originel et de la fatalité de la race.

Enfin--du moins selon la première théorie que j'en esquissais alors,

qu'on verra se modifier par la suite, et en laquelle cela les eût

par-dessus tout fâchés si cette contradiction n'avait été dérobée à

leurs yeux par l'illusion même que les faisait voir et vivre--amants à

qui est presque fermée la possibilité de cet amour dont l'espérance leur

donne la force de supporter tant de risques et de solitudes, puisqu'ils

sont justement épris d'un homme qui n'aurait rien d'une femme, d'un

homme qui ne serait pas inverti et qui, par conséquent, ne peut les

aimer; de sorte que leur désir serait à jamais inassouvissable si

l'argent ne leur livrait de vrais hommes, et si l'imagination ne

finissait par leur faire prendre pour de vrais hommes les invertis à

qui ils se sont prostitués. Sans honneur que précaire, sans liberté que

provisoire, jusqu'à la découverte du crime; sans situation qu'instable,

comme pour le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans

tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis

sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête, tournant la meule

comme Samson et disant comme lui: «Les deux sexes mourront chacun de son

côté»; exclus même, hors les jours de grande infortune où le plus

grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de

Dreyfus, de la sympathie--parfois de la société--de leurs semblables,

auxquels ils donnent le dégoût de voir ce qu'ils sont, dépeint dans

un miroir qui, ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu'ils

n'avaient pas voulu remarquer chez eux-mêmes et qui leur fait comprendre

que ce qu'ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot,

ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture,

la musique, la chevalerie, l'ascétisme, ont pu ajouter à l'amour)

découle non d'un idéal de beauté qu'ils ont élu, mais d'une maladie

inguérissable; comme les Juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent

fréquenter que ceux de leur race, ont toujours à la bouche les mots

rituels et les plaisanteries consacrées) se fuyant les uns les autres,

recherchant ceux qui leur sont le plus opposés, qui ne veulent pas

d'eux, pardonnant leurs rebuffades, s'enivrant de leurs complaisances;

mais aussi rassemblés à leurs pareils par l'ostracisme qui les frappe,

l'opprobre où ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une

persécution semblable à celle d'Israël, les caractères physiques et

moraux d'une race, parfois beaux, souvent affreux, trouvant (malgré

toutes les moqueries dont celui qui, plus mêlé, mieux assimilé à la race

adverse, est relativement, en apparence, le moins inverti, accable qui

l'est demeuré davantage) une détente dans la fréquentation de leurs

semblables, et même un appui dans leur existence, si bien que, tout en

niant qu'ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure),

ceux qui parviennent à cacher qu'ils en sont, ils les démasquent

volontiers, moins pour leur nuire, ce qu'ils ne détestent pas, que

pour s'excuser, et allant chercher, comme un médecin l'appendicite,

l'inversion jusque dans l'histoire, ayant plaisir à rappeler que Socrate

était l'un d'eux, comme les Israélites disent de Jésus, sans songer

qu'il n'y avait pas d'anormaux quand l'homosexualité était la norme,

pas d'antichrétiens avant le Christ, que l'opprobre seul fait le crime,

parce qu'il n'a laissé subsister que ceux qui étaient réfractaires à

toute prédication, à tout exemple, à tout châtiment, en vertu d'une

disposition innée tellement spéciale qu'elle répugne plus aux autres

hommes (encore qu'elle puisse s'accompagner de hautes qualités morales)

que de certains vices qui y contredisent, comme le vol, la cruauté, la

mauvaise foi, mieux compris, donc plus excusés du commun des hommes;

formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins

soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de

goûts, de besoins, d'habitudes, de dangers, d'apprentissage, de savoir,

de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes qui

souhaitent de ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent à des signes

naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un

de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur à qui il ferme la

portière de sa voiture, au père dans le fiancé de sa fille, à celui qui

avait voulu se guérir, se confesser, qui avait à se défendre, dans le

médecin, dans le prêtre, dans l'avocat qu'il est allé trouver; tous

obligés à protéger leur secret, mais ayant leur part d'un secret des

autres que le reste de l'humanité ne soupçonne pas et qui fait qu'à eux

les romans d'aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans

cette vie romanesque, anachronique, l'ambassadeur est ami du forçat;

le prince, avec une certaine liberté d'allures que donne l'éducation

aristocratique et qu'un petit bourgeois tremblant n'aurait pas, en

sortant de chez la duchesse s'en va conférer avec l'apache; partie

réprouvée de la collectivité humaine, mais partie importante, soupçonnée

là où elle n'est pas étalée, insolente, impunie là où elle n'est pas

devinée; comptant des adhérents partout, dans le peuple, dans l'armée,

dans le temple, au bagne, sur le trône; vivant enfin, du moins un grand

nombre, dans l'intimité caressante et dangereuse avec les hommes de

l'autre race, les provoquant, jouant avec eux à parler de son vice comme

s'il n'était pas sien, jeu qui est rendu facile par l'aveuglement ou la

fausseté des autres, jeu qui peut se prolonger des années jusqu'au jour

du scandale où ces dompteurs sont dévorés; jusque-là obligés de cacher

leur vie, de détourner leurs regards d'où ils voudraient se fixer, de

les fixer sur ce dont ils voudraient se détourner, de changer le genre

de bien des adjectifs dans leur vocabulaire, contrainte sociale légère

auprès de la contrainte intérieure que leur vice, ou ce qu'on nomme

improprement ainsi, leur impose non plus à l'égard des autres mais

d'eux-mêmes, et de façon qu'à eux-mêmes il ne leur paraisse pas un vice.

Mais certains, plus pratiques, plus pressés, qui n'ont pas le temps

d'aller faire leur marché et de renoncer à la simplification de la vie

et à ce gain de temps qui peut résulter de la coopération, se sont fait

deux sociétés dont la seconde est composée exclusivement d'êtres pareils

à eux.

Cela frappe chez ceux qui sont pauvres et venus de la province, sans

relations, sans rien que l'ambition d'être un jour médecin ou avocat

célèbre, ayant un esprit encore vide d'opinions, un corps dénué de

manières et qu'ils comptent rapidement orner, comme ils achèteraient

pour leur petite chambre du quartier latin des meubles d'après ce qu'ils

remarqueraient et calqueraient chez ceux qui sont déjà «arrivés» dans

la profession utile et sérieuse où ils souhaitent de s'encadrer et de

devenir illustres; chez ceux-là, leur goût spécial, hérité à leur insu,

comme des dispositions pour le dessin, pour la musique, est peut-être,

à la vérité, la seule originalité vivace, despotique--et qui tels soirs

les force à manquer telle réunion utile à leur carrière avec des gens

dont, pour le reste, ils adoptent les façons de parler, de penser, de

s'habiller, de se coiffer. Dans leur quartier, où ils ne fréquentent

sans cela que des condisciples, des maîtres ou quelque compatriote

arrivé et protecteur, ils ont vite découvert d'autres jeunes gens que le

même goût particulier rapproche d'eux, comme dans une petite ville se

lient le professeur de seconde et le notaire qui aiment tous les deux la

musique de chambre, les ivoires du moyen âge; appliquant à l'objet

de leur distraction le même instinct utilitaire, le même esprit

professionnel qui les guide dans leur carrière, ils les retrouvent à des

séances où nul profane n'est admis, pas plus qu'à celles qui réunissent

des amateurs de vieilles tabatières, d'estampes japonaises, de fleurs

rares, et où, à cause du plaisir de s'instruire, de l'utilité des

échanges et de la crainte des compétitions, règne à la fois, comme

dans une bourse aux timbres, l'entente étroite des spécialistes et les

féroces rivalités des collectionneurs. Personne d'ailleurs, dans le café

où ils ont leur table, ne sait quelle est cette réunion, si c'est celle

d'une société de pêche, des secrétaires de rédaction, ou des enfants de

l'Indre, tant leur tenue est correcte, leur air réservé et froid, et

tant ils n'osent regarder qu'à la dérobée les jeunes gens à la mode, les

jeunes «lions» qui, à quelques mètres plus loin, font grand bruit de

leurs maîtresses, et parmi lesquels ceux qui les admirent sans oser

lever les yeux apprendront seulement vingt ans plus tard, quand les uns

seront à la veille d'entrer dans une académie et les autres de vieux

hommes de cercle, que le plus séduisant, maintenant un gros et

grisonnant Charlus, était en réalité pareil à eux, mais ailleurs, dans

un autre monde, sous d'autres symboles extérieurs, avec des signes

étrangers, dont la différence les a induits en erreur. Mais les

groupements sont plus ou moins avancés; et comme l'«Union des gauches»

diffère de la «Fédération socialiste» et telle société de musique

Mendelssohnienne de la Schola Cantorum, certains soirs, à une autre

table, il y a des extrémistes qui laissent passer un bracelet sous leur

manchette, parfois un collier dans l'évasement de leur col, forcent

par leurs regards insistants, leurs gloussements, leurs rires, leurs

caresses entre eux, une bande de collégiens à s'enfuir au plus vite, et

sont servis, avec une politesse sous laquelle couve l'indignation,

par un garçon qui, comme les soirs où il sert les dreyfusards, aurait

plaisir à aller chercher la police s'il n'avait avantage à empocher les

pourboires.

C'est à ces organisations professionnelles que l'esprit oppose le goût

des solitaires, et sans trop d'artifices d'une part, puisqu'il ne fait

en cela qu'imiter les solitaires eux-mêmes qui croient que rien ne

diffère plus du vice organisé que ce qui leur paraît à eux un amour

incompris, avec quelque artifice toutefois, car ces différentes classes

répondent, tout autant qu'à des types physiologiques divers, à des

moments successifs d'une évolution pathologique ou seulement sociale. Et

il est bien rare en effet qu'un jour ou l'autre, ce ne soit pas dans de

telles organisations que les solitaires viennent se fondre, quelquefois

par simple lassitude, par commodité (comme finissent ceux qui en ont été

le plus adversaires par faire poser chez eux le téléphone, par recevoir

les Iéna, ou par acheter chez Potin). Ils y sont d'ailleurs généralement

assez mal reçus, car, dans leur vie relativement pure, le défaut

d'expérience, la saturation par la rêverie où ils sont réduits, ont

marqué plus fortement en eux ces caractères particuliers d'efféminement

que les professionnels ont cherché à effacer. Et il faut avouer que

chez certains de ces nouveaux venus, la femme n'est pas seulement

intérieurement unie à l'homme, mais hideusement visible, agités qu'ils

sont dans un spasme d'hystérique, par un rire aigu qui convulse leurs

genoux et leurs mains, ne ressemblant pas plus au commun des hommes

que ces singes à l'oeil mélancolique et cerné, aux pieds prenants, qui

revêtent le smoking et portent une cravate noire; de sorte que ces

nouvelles recrues sont jugées, par de moins chastes pourtant, d'une

fréquentation compromettante, et leur admission difficile; on les

accepte cependant et ils bénéficient alors de ces facilités par

lesquelles le commerce, les grandes entreprises, ont transformé la vie

des individus, leur ont rendu accessibles des denrées jusque-là trop

dispendieuses à acquérir et même difficiles à trouver, et qui maintenant

les submergent par la pléthore de ce que seuls ils n'avaient pu arriver

à découvrir dans les plus grandes foules. Mais, même avec ces exutoires

innombrables, la contrainte sociale est trop lourde encore pour

certains, qui se recrutent surtout parmi ceux chez qui la contrainte

mentale ne s'est pas exercée et qui tiennent encore pour plus rare qu'il

n'est leur genre d'amour. Laissons pour le moment de côté ceux qui, le

caractère exceptionnel de leur penchant les faisant se croire supérieurs

à elles, méprisent les femmes, font de l'homosexualité le privilège des

grands génies et des époques glorieuses, et quand ils cherchent à faire

partager leur goût, le font moins à ceux qui leur semblent y être

prédisposés, comme le morphinomane fait pour la morphine, qu'à ceux qui

leur en semblent dignes, par zèle d'apostolat, comme d'autres prêchent

le sionisme, le refus du service militaire, le saint-simonisme, le

végétarisme et l'anarchie. Quelques-uns, si on les surprend le matin

encore couchés, montrent une admirable tête de femme, tant l'expression

est générale et symbolise tout le sexe; les cheveux eux-mêmes

l'affirment, leur inflexion est si féminine, déroulés, ils tombent si

naturellement en tresses sur la joue, qu'on s'émerveille que la jeune

femme, la jeune fille, Galathée qui s'éveille à peine dans l'inconscient

de ce corps d'homme où elle est enfermée, ait su si ingénieusement, de

soi-même, sans l'avoir appris de personne, profiter des moindres issues

de sa prison, trouver ce qui était nécessaire à sa vie. Sans doute le

jeune homme qui a cette tête délicieuse ne dit pas: «Je suis une femme.»

Même si--pour tant de raisons possibles--il vit avec une femme, il peut

lui nier que lui en soit une, lui jurer qu'il n'a jamais eu de relations

avec des hommes. Qu'elle le regarde comme nous venons de le montrer,

couché dans un lit, en pyjama, les bras nus, le cou nu sous les cheveux

noirs. Le pyjama est devenu une camisole de femme, la tête celle d'une

jolie Espagnole. La maîtresse s'épouvante de ces confidences faites à

ses regards, plus vraies que ne pourraient être des paroles, des actes

mêmes, et que les actes mêmes, s'ils ne l'ont déjà fait, ne pourront

manquer de confirmer, car tout être suit son plaisir, et si cet être

n'est pas trop vicieux, il le cherche dans un sexe opposé au sien. Et

pour l'inverti le vice commence, non pas quand il noue des relations

(car trop de raisons peuvent les commander), mais quand il prend son

plaisir avec des femmes. Le jeune homme que nous venons d'essayer de

peindre était si évidemment une femme, que les femmes qui le regardaient

avec désir étaient vouées (à moins d'un goût particulier) au même

désappointement que celles qui, dans les comédies de Shakespeare,

sont déçues par une jeune fille déguisée qui se fait passer pour un

adolescent. La tromperie est égale, l'inverti même le sait, il devine

la désillusion que, le travestissement ôté, la femme éprouvera, et sent

combien cette erreur sur le sexe est une source de fantaisiste poésie.

Du reste, même à son exigeante maîtresse, il a beau ne pas avouer (si

elle n'est pas gomorrhéenne): «Je suis une femme», pourtant en lui, avec

quelles ruses, quelle agilité, quelle obstination de plante grimpante,

la femme inconsciente et visible cherche-t-elle l'organe masculin. On

n'a qu'à regarder cette chevelure bouclée sur l'oreiller blanc pour

comprendre que le soir, si ce jeune homme glisse hors des doigts de ses

parents, malgré eux, malgré lui ce ne sera par pour aller retrouver

des femmes. Sa maîtresse peut le châtier, l'enfermer, le lendemain

l'homme-femme aura trouvé le moyen de s'attacher à un homme, comme le

volubilis jette ses vrilles là où se trouve une pioche ou un râteau.

Pourquoi, admirant dans le visage de cet homme des délicatesses qui nous

touchent, une grâce, un naturel dans l'amabilité comme les hommes n'en

ont point, serions-nous désolés d'apprendre que ce jeune homme recherche

les boxeurs? Ce sont des aspects différents d'une même réalité. Et même,

celui qui nous répugne est le plus touchant, plus touchant que toutes

les délicatesses, car il représente un admirable effort inconscient de

la nature: la reconnaissance du sexe par lui-même; malgré les duperies

du sexe, apparaît la tentative inavouée pour s'évader vers ce qu'une

erreur initiale de la société a placé loin de lui. Pour les uns, ceux

qui ont eu l'enfance la plus timide sans doute, ils ne se préoccupent

guère de la sorte matérielle de plaisir qu'ils reçoivent, pourvu qu'ils

puissent le rapporter à un visage masculin. Tandis que d'autres, ayant

des sens plus violents sans doute, donnent à leur plaisir matériel

d'impérieuses localisations. Ceux-là choqueraient peut-être par leurs

aveux la moyenne du monde. Ils vivent peut-être moins exclusivement sous

le satellite de Saturne, car pour eux les femmes ne sont pas entièrement

exclues comme pour les premiers, à l'égard desquels elles n'existeraient

pas sans la conversation, la coquetterie, les amours de tête. Mais les

seconds recherchent celles qui aiment les femmes, elles peuvent leur

procurer un jeune homme, accroître le plaisir qu'ils ont à se trouver

avec lui; bien plus, ils peuvent, de la même manière, prendre avec elles

le même plaisir qu'avec un homme. De là vient que la jalousie n'est

excitée, pour ceux qui aiment les premiers, que par le plaisir qu'ils

pourraient prendre avec un homme et qui seul leur semble une trahison,

puisqu'ils ne participent pas à l'amour des femmes, ne l'ont pratiqué

que comme habitude et pour se réserver la possibilité du mariage, se

représentant si peu le plaisir qu'il peut donner, qu'ils ne peuvent

souffrir que celui qu'ils aiment le goûte; tandis que les seconds

inspirent souvent de la jalousie par leurs amours avec des femmes. Car

dans les rapports qu'ils ont avec elles, ils jouent pour la femme qui

aime les femmes le rôle d'une autre femme, et la femme leur offre en

même temps à peu près ce qu'ils trouvent chez l'homme, si bien que l'ami

jaloux souffre de sentir celui qu'il aime rivé à celle qui est pour lui

presque un homme, en même temps qu'il le sent presque lui échapper,

parce que, pour ces femmes, il est quelque chose qu'il ne connaît pas,

une espèce de femme. Ne parlons pas non plus de ces jeunes fous qui,

par une sorte d'enfantillage, pour taquiner leurs amis, choquer leurs

parents, mettent une sorte d'acharnement à choisir des vêtements qui

ressemblent à des robes, à rougir leurs lèvres et noircir leurs yeux;

laissons-les de côté, car ce sont eux qu'on retrouvera, quand ils auront

trop cruellement porté la peine de leur affectation, passant toute une

vie à essayer vainement de réparer, par une tenue sévère, protestante,

le tort qu'ils se sont fait quand ils étaient emportés par le même démon

qui pousse des jeunes femmes du faubourg Saint-Germain à vivre d'une

façon scandaleuse, à rompre avec tous les usages, à bafouer leur

famille, jusqu'au jour où elles se mettent avec persévérance et

sans succès à remonter la pente qu'il leur avait paru si amusant de

descendre, qu'elles avaient trouvé si amusant, ou plutôt qu'elles

n'avaient pas pu s'empêcher de descendre. Laissons enfin pour plus tard

ceux qui ont conclu un pacte avec Gomorrhe. Nous en parlerons quand M.

de Charlus les connaîtra. Laissons tous ceux, d'une variété ou d'une

autre, qui apparaîtront à leur tour, et pour finir ce premier exposé,

ne disons un mot que de ceux dont nous avions commencé de parler tout à

l'heure, des solitaires. Tenant leur vice pour plus exceptionnel qu'il

n'est, ils sont allés vivre seuls du jour qu'ils l'ont découvert, après

l'avoir porté longtemps sans le connaître, plus longtemps seulement que

d'autres. Car personne ne sait tout d'abord qu'il est inverti, ou poète,

ou snob, ou méchant. Tel collégien qui apprenait des vers d'amour ou

regardait des images obscènes, s'il se serrait alors contre un camarade,

s'imaginait seulement communier avec lui dans un même désir de la femme.

Comment croirait-il n'être pas pareil à tous, quand ce qu'il éprouve

il en reconnaît la substance en lisant Mme de Lafayette, Racine,

Baudelaire, Walter Scott, alors qu'il est encore trop peu capable, de

s'observer soi-même pour se rendre compte de ce qu'il ajoute de son cru,

et que si le sentiment est le même, l'objet diffère, que ce qu'il désire

c'est Rob Roy et non Diana Vernon? Chez beaucoup, par une prudence

défensive de l'instinct qui précède la vue plus claire de

l'intelligence, la glace et les murs de leur chambre disparaissaient

sous des chromos représentant des actrices; ils font des vers tels que:

«Je n'aime que Chloé au monde, elle est divine, elle est blonde, et

d'amour mon coeur s'inonde.» Faut-il pour cela mettre au commencement

de ces vies un goût qu'on ne devait point retrouver chez elles dans la

suite, comme ces boucles blondes des enfants qui doivent ensuite devenir

les plus bruns? Qui sait si les photographies de femmes ne sont pas un

commencement d'hypocrisie, un commencement aussi d'horreur pour les

autres invertis? Mais les solitaires sont précisément ceux à qui

l'hypocrisie est douloureuse. Peut-être l'exemple des Juifs, d'une

colonie différente, n'est-il même pas assez fort pour expliquer combien

l'éducation a peu de prise sur eux, et avec quel art ils arrivent à

revenir, peut-être pas à quelque chose d'aussi simplement atroce que le

suicide où les fous, quelque précaution qu'on prenne, reviennent et,

sauvés de la rivière où ils se sont jetés, s'empoisonnent, se procurent

un revolver, etc., mais à une vie dont les hommes de l'autre race non

seulement ne comprennent pas, n'imaginent pas, haïssent les plaisirs

nécessaires, mais encore dont le danger fréquent et la honte permanente

leur feraient horreur. Peut-être, pour les peindre, faut-il penser

sinon aux animaux qui ne se domestiquent pas, aux lionceaux prétendus

apprivoisés mais restés lions, du moins aux noirs, que l'existence

confortable des blancs désespère et qui préfèrent les risques de la vie

sauvage et ses incompréhensibles joies. Quand le jour est venu où ils

se sont découverts incapables à la fois de mentir aux autres et de se

mentir à soi-même, ils partent vivre à la campagne, fuyant leurs pareils

(qu'ils croient peu nombreux) par horreur de la monstruosité ou crainte

de la tentation, et le reste de l'humanité par honte. N'étant jamais

parvenus à la véritable maturité, tombés dans la mélancolie, de temps à

autre, un dimanche sans lune, ils vont faire une promenade sur un chemin

jusqu'à un carrefour, où, sans qu'ils se soient dit un mot, est venu les

attendre un de leurs amis d'enfance qui habite un château voisin. Et

ils recommencent les jeux d'autrefois, sur l'herbe, dans la nuit, sans

échanger une parole. En semaine, ils se voient l'un chez l'autre,

causent de n'importe quoi, sans une allusion à ce qui s'est passé,

exactement comme s'ils n'avaient rien fait et ne devaient rien refaire,

sauf, dans leurs rapports, un peu de froideur, d'ironie, d'irritabilité

et de rancune, parfois de la haine. Puis le voisin part pour un dur

voyage à cheval, et, à mulet, ascensionne des pics, couche dans la

neige; son ami, qui identifie son propre vice avec une faiblesse de

tempérament, la vie casanière et timide, comprend que le vice ne pourra

plus vivre en son ami émancipé, à tant de milliers de mètres au-dessus

du niveau de la mer. Et en effet, l'autre se marie. Le délaissé pourtant

ne guérit pas (malgré les cas où l'on verra que l'inversion est

guérissable). Il exige de recevoir lui-même le matin, dans sa cuisine,

la crème fraîche des mains du garçon laitier et, les soirs où des désirs

l'agitent trop, il s'égare jusqu'à remettre dans son chemin un ivrogne,

jusqu'à arranger la blouse de l'aveugle. Sans doute la vie de certains

invertis paraît quelquefois changer, leur vice (comme on dit) n'apparaît

plus dans leurs habitudes; mais rien ne se perd: un bijou caché se

retrouve; quand la quantité des urines d'un malade diminue, c'est bien

qu'il transpire davantage, mais il faut toujours que l'excrétion

se fasse. Un jour cet homosexuel perd un jeune cousin et, à son

inconsolable douleur, vous comprenez que c'était dans cet amour,

chaste peut-être et qui tenait plus à garder l'estime qu'à obtenir la

possession, que les désirs avaient passé par virement, comme dans un

budget, sans rien changer au total, certaines dépenses sont portées à

un autre exercice. Comme il en est pour ces malades chez qui une

crise d'urticaire fait disparaître pour un temps leurs indispositions

habituelles, l'amour pur à l'égard d'un jeune parent semble, chez

l'inverti, avoir momentanément remplacé, par métastase, des habitudes

qui reprendront un jour ou l'autre la place du mal vicariant et guéri.

Cependant le voisin marié du solitaire est revenu; devant la beauté de

la jeune épouse et la tendresse que son mari lui témoigne, le jour où

l'ami est forcé de les inviter à dîner, il a honte du passé. Déjà dans

une position intéressante, elle doit rentrer de bonne heure, laissant

son mari; celui-ci, quand l'heure est venue de rentrer, demande un bout

de conduite à son ami, que d'abord aucune suspicion n'effleure, mais

qui, au carrefour, se voit renversé sur l'herbe, sans une parole, par

l'alpiniste bientôt père. Et les rencontres recommencent jusqu'au jour

où vient s'installer non loin de là un cousin de la jeune femme, avec

qui se promène maintenant toujours le mari. Et celui-ci, si le délaissé

vient le voir et cherche à s'approcher de lui, furibond, le repousse

avec l'indignation que l'autre n'ait pas eu le tact de pressentir le

dégoût qu'il inspire désormais. Une fois pourtant se présente un inconnu

envoyé par le voisin infidèle; mais, trop affairé, le délaissé ne peut

le recevoir et ne comprend que plus tard dans quel but l'étranger était

venu.

Alors le solitaire languit seul. Il n'a d'autre plaisir que d'aller à la

station de bain de mer voisine demander un renseignement à un certain

employé de chemin de fer. Mais celui-ci a reçu de l'avancement, est

nommé à l'autre bout de la France; le solitaire ne pourra plus aller lui

demander l'heure des trains, le prix des premières, et avant de rentrer

rêver dans sa tour, comme Grisélidis, il s'attarde sur la plage, telle

une étrange Andromède qu'aucun Argonaute ne viendra délivrer, comme une

méduse stérile qui périra sur le sable, ou bien il reste paresseusement,

avant le départ du train, sur le quai, à jeter sur la foule des

voyageurs un regard qui semblera indifférent, dédaigneux ou distrait, à

ceux d'une autre race, mais qui, comme l'éclat lumineux dont se parent

certains insectes pour attirer ceux de la même espèce, ou comme le

nectar qu'offrent certaines fleurs pour attirer les insectes qui les

féconderont, ne tromperait pas l'amateur presque introuvable d'un

plaisir trop singulier, trop difficile à placer, qui lui est offert, le

confrère avec qui notre spécialiste pourrait parler la langue insolite;

tout au plus, à celle-ci quelque loqueteux du quai fera-t-il semblant de

s'intéresser, mais pour un bénéfice matériel seulement, comme ceux qui

au Collège de France, dans la salle où le professeur de sanscrit parle

sans auditeur, vont suivre le cours, mais seulement pour se chauffer.

Méduse! Orchidée! quand je ne suivais que mon instinct, la méduse me

répugnait à Balbec; mais si je savais la regarder, comme Michelet, du

point de vue de l'histoire naturelle et de l'esthétique, je voyais

une délicieuse girandole d'azur. Ne sont-elles pas, avec le velours

transparent de leurs pétales, comme les mauves orchidées de la mer?

Comme tant de créatures du règne animal et du règne végétal, comme

la plante qui produirait la vanille, mais qui, parce que, chez elle,

l'organe mâle est séparé par une cloison de l'organe femelle, demeure

stérile si les oiseaux-mouches ou certaines petites abeilles ne

transportent le pollen des unes aux autres ou si l'homme ne les féconde

artificiellement, M. de Charlus (et ici le mot fécondation doit être

pris au sens moral, puisqu'au sens physique l'union du mâle avec le

mâle est stérile, mais il n'est pas indifférent qu'un individu puisse

rencontrer le seul plaisir qu'il est susceptible de goûter, et

«qu'ici-bas tout être» puisse donner à quelqu'un «sa musique, sa flamme

ou son parfum»), M. de Charlus était de ces hommes qui peuvent

être appelés exceptionnels, parce que, si nombreux soient-ils, la

satisfaction, si facile chez d'autres de leurs besoins sexuels,

dépend de la coïncidence de trop de conditions, et trop difficiles à

rencontrer. Pour des hommes comme M. de Charlus, et sous la réserve des

accommodements qui paraîtront peu à peu et qu'on a pu déjà

pressentir, exigés par le besoin de plaisir, qui se résignent à de

demi-consentements, l'amour mutuel, en dehors des difficultés si

grandes, parfois insurmontables, qu'il rencontre chez le commun des

êtres, leur en ajoute de si spéciales, que ce qui est toujours très rare

pour tout le monde devient à leur égard à peu près impossible, et que,

si se produit pour eux une rencontre vraiment heureuse ou que la nature

leur fait paraître telle, leur bonheur, bien plus encore que celui de

l'amoureux normal, a quelque chose d'extraordinaire, de sélectionné, de

profondément nécessaire. La haine des Capulet et des Montaigu n'était

rien auprès des empêchements de tout genre qui ont été vaincus, des

éliminations spéciales que la nature a dû faire subir aux hasards déjà

peu communs qui amènent l'amour, avant qu'un ancien giletier, qui

comptait partir sagement pour son bureau, titube, ébloui, devant un

quinquagénaire bedonnant; ce Roméo et cette Juliette peuvent croire à

bon droit que leur amour n'est pas le caprice d'un instant, mais une

véritable prédestination préparée par les harmonies de leur tempérament,

non pas seulement par leur tempérament propre, mais par celui de leurs

ascendants, par leur plus lointaine hérédité, si bien que l'être qui se

conjoint à eux leur appartient avant la naissance, les a attirés par une

force comparable à celle qui dirige les mondes où nous avons passé nos

vies antérieures. M. de Charlus m'avait distrait de regarder si le

bourdon apportait à l'orchidée le pollen qu'elle attendait depuis si

longtemps, qu'elle n'avait chance de recevoir que grâce à un hasard si

improbable qu'on le pouvait appeler une espèce de miracle. Mais c'était

un miracle aussi auquel je venais d'assister, presque du même genre, et

non moins merveilleux. Dès que j'eus considéré cette rencontre de ce

point de vue, tout m'y sembla empreint de beauté. Les ruses les plus

extraordinaires que la nature a inventées pour forcer les insectes à

assurer la fécondation des fleurs, qui, sans eux, ne pourraient pas

l'être parce que la fleur mâle y est trop éloignée de la fleur femelle,

ou qui, si c'est le vent qui doit assurer le transport du pollen, le

rend bien plus facile à détacher de la fleur mâle, bien plus aisé à

attraper au passage de la fleur femelle, en supprimant la sécrétion du

nectar, qui n'est plus utile puisqu'il n'y a pas d'insectes à attirer,

et même l'éclat des corolles qui les attirent, et, pour que la fleur

soit réservée au pollen qu'il faut, qui ne peut fructifier qu'en

elle, lui fait sécréter une liqueur qui l'immunise contre les autres

pollens--ne me semblaient pas plus merveilleuses que l'existence de la

sous-variété d'invertis destinée à assurer les plaisirs de l'amour à

l'inverti devenant vieux: les hommes qui sont attirés non par tous

les hommes, mais--par un phénomène de correspondance et d'harmonie

comparable à ceux qui règlent la fécondation des fleurs hétérostylées

trimorphes, comme le _Lythrum salicoria_--seulement par les hommes

beaucoup plus âgés qu'eux. De cette sous-variété, Jupien venait de

m'offrir un exemple, moins saisissant pourtant que d'autres que tout

herborisateur humain, tout botaniste moral, pourra observer, malgré leur

rareté, et qui leur présentera un frêle jeune homme qui attendait

les avances d'un robuste et bedonnant quinquagénaire, restant aussi

indifférent aux avances des autres jeunes gens que restent stériles les

fleurs hermaphrodites à court style de la _Primula veris_ tant qu'elles

ne sont fécondées que par d'autres _Primula veris_ à court style aussi,

tandis qu'elles accueillent avec joie le pollen des _Primula veris_

à long style. Quant à ce qui était de M. de Charlus, du reste, je me

rendis compte dans la suite qu'il y avait pour lui divers genres de

conjonctions et desquelles certaines, par leur multiplicité, leur

instantanéité à peine visible, et surtout le manque de contact entre les

deux acteurs, rappelaient plus encore ces fleurs qui dans un jardin

sont fécondées par le pollen d'une fleur voisine qu'elles ne toucheront

jamais. Il y avait en effet certains êtres qu'il lui suffisait de faire

venir chez lui, de tenir pendant quelques heures sous la domination

de sa parole, pour que son désir, allumé dans quelque rencontre, fût

apaisé. Par simples paroles la conjonction était faite aussi simplement

qu'elle peut se produire chez les infusoires. Parfois, ainsi que cela

lui était sans doute arrivé pour moi le soir où j'avais été mandé par

lui après le dîner Guermantes, l'assouvissement avait lieu grâce à une

violente semonce que le baron jetait à la figure du visiteur, comme

certaines fleurs, grâce à un ressort, aspergent à distance l'insecte

inconsciemment complice et décontenancé. M. de Charlus, de dominé devenu

dominateur, se sentait purgé de son inquiétude et calmé, renvoyait le

visiteur, qui avait aussitôt cessé de lui paraître désirable. Enfin,

l'inversion elle-même, venant de ce que l'inverti se rapproche trop de

la femme pour pouvoir avoir des rapports utiles avec elle, se rattache

par là à une loi plus haute qui fait que tant de fleurs hermaphrodites

restent infécondes, c'est-à-dire à la stérilité de l'auto-fécondation.

Il est vrai que les invertis à la recherche d'un mâle se contentent

souvent d'un inverti aussi efféminé qu'eux. Mais il suffit qu'ils

n'appartiennent pas au sexe féminin, dont ils ont en eux un embryon dont

ils ne peuvent se servir, ce qui arrive à tant de fleurs hermaphrodites

et même à certains animaux hermaphrodites, comme l'escargot, qui ne

peuvent être fécondés par eux-mêmes, mais peuvent l'être par d'autres

hermaphrodites. Par là les invertis, qui se rattachent volontiers à

l'antique Orient ou à l'âge d'or de la Grèce, remonteraient plus haut

encore, à ces époques d'essai où n'existaient ni les fleurs dioïques,

ni les animaux unisexués, à cet hermaphrodisme initial dont quelques

rudiments d'organes mâles dans l'anatomie de la femme et d'organes

femelles dans l'anatomie de l'homme semblent conserver la trace. Je

trouvais la mimique, d'abord incompréhensible pour moi, de Jupien et

de M. de Charlus aussi curieuse que ces gestes tentateurs adressés aux

insectes, selon Darwin, non seulement par les fleurs dites composées,

haussant les demi-fleurons de leurs capitules pour être vues de plus

loin, comme certaine hétérostylée qui retourne ses étamines et les

courbe pour frayer le chemin aux insectes, ou qui leur offre une

ablution, et tout simplement même aux parfums de nectar, à l'éclat des

corolles qui attiraient en ce moment des insectes dans la cour. A partir

de ce jour, M. de Charlus devait changer l'heure de ses visites à Mme de

Villeparisis, non qu'il ne pût voir Jupien ailleurs et plus commodément,

mais parce qu'aussi bien qu'ils l'étaient pour moi, le soleil de

l'après-midi et les fleurs de l'arbuste étaient sans doute liés à son

souvenir. D'ailleurs, il ne se contenta pas de recommander les Jupien à

Mme de Villeparisis, à la duchesse de Guermantes, à toute une brillante

clientèle, qui fut d'autant plus assidue auprès de la jeune brodeuse que

les quelques dames qui avaient résisté ou seulement tardé furent de la

part du baron l'objet de terribles représailles, soit afin qu'elles

servissent d'exemple, soit parce qu'elles avaient éveillé sa fureur et

s'étaient dressées contre ses entreprises de domination; il rendit la

place de Jupien de plus en plus lucrative jusqu'à ce qu'il le prît

définitivement comme secrétaire et l'établît dans les conditions que

nous verrons plus tard. «Ah! en voilà un homme heureux que ce Jupien»,

disait Françoise qui avait une tendance à diminuer ou à exagérer les

bontés selon qu'on les avait pour elle ou pour les autres. D'ailleurs

là, elle n'avait pas besoin d'exagération ni n'éprouvait d'ailleurs

d'envie, aimant sincèrement Jupien. «Ah! c'est un si bon homme que le

baron, ajoutait-elle, si bien, si dévot, si comme il faut! Si j'avais

une fille à marier et que j'étais du monde riche, je la donnerais au

baron les yeux fermés.--Mais, Françoise, disait doucement ma mère, elle

aurait bien des maris cette fille. Rappelez-vous que vous l'avez déjà

promise à Jupien.--Ah! dame, répondait Françoise, c'est que c'est encore

quelqu'un qui rendrait une femme bien heureuse. Il y a beau avoir des

riches et des pauvres misérables, ça ne fait rien pour la nature. Le

baron et Jupien, c'est bien le même genre de personnes.»

Au reste j'exagérais beaucoup alors, devant cette révélation première,

le caractère électif d'une conjonction si sélectionnée. Certes, chacun

des hommes pareils à M. de Charlus est une créature extraordinaire,

puisque, s'il ne fait pas de concessions aux possibilités de la vie,

il recherche essentiellement l'amour d'un homme de l'autre race,

c'est-à-dire d'un homme aimant les femmes (et qui par conséquent ne

pourra pas l'aimer); contrairement à ce que je croyais dans la cour,

où je venais de voir Jupien tourner autour de M. de Charlus comme

l'orchidée faire des avances au bourdon, ces êtres d'exception que l'on

plaint sont une foule, ainsi qu'on le verra au cours de cet ouvrage,

pour une raison qui ne sera dévoilée qu'à la fin, et se plaignent

eux-mêmes d'être plutôt trop nombreux que trop peu. Car les deux

anges qui avaient été placés aux portes de Sodome pour savoir si ses

habitants, dit la Genèse, avaient entièrement fait toutes ces choses

dont le cri était monté jusqu'à l'Éternel, avaient été, on ne peut que

s'en réjouir, très mal choisis par le Seigneur, lequel n'eût dû confier

la tâche qu'à un Sodomiste. Celui-là, les excuses: «Père de six

enfants, j'ai deux maîtresses, etc.» ne lui eussent pas fait abaisser

bénévolement l'épée flamboyante et adoucir les sanctions; il aurait

répondu: «Oui, et ta femme souffre les tortures de la jalousie. Mais

même quand ces femmes n'ont pas été choisies par toi à Gomorrhe, tu

passes tes nuits avec un gardeur de troupeaux de l'Hébron.» Et il

l'aurait immédiatement fait rebrousser chemin vers la ville qu'allait

détruire la pluie de feu et de soufre. Au contraire, on laissa s'enfuir

tous les Sodomistes honteux, même si, apercevant un jeune garçon, ils

détournaient la tête, comme la femme de Loth, sans être pour cela

changés comme elle en statues de sel. De sorte qu'ils eurent une

nombreuse postérité chez qui ce geste est resté habituel, pareil à celui

des femmes débauchées qui, en ayant l'air de regarder un étalage de

chaussures placées derrière une vitrine, retournent la tête vers un

étudiant. Ces descendants des Sodomistes, si nombreux qu'on peut leur

appliquer l'autre verset de la Genèse: «Si quelqu'un peut compter la

poussière de la terre, il pourra aussi compter cette postérité», se sont

fixés sur toute la terre, ils ont eu accès à toutes les professions, et

entrent si bien dans les clubs les plus fermés que, quand un sodomiste

n'y est pas admis, les boules noires y sont en majorité celles de

sodomistes, mais qui ont soin d'incriminer la sodomie, ayant hérité le

mensonge qui permit à leurs ancêtres de quitter la ville maudite. Il est

possible qu'ils y retournent un jour. Certes ils forment dans tous les

pays une colonie orientale, cultivée, musicienne, médisante, qui a des

qualités charmantes et d'insupportables défauts. On les verra d'une

façon plus approfondie au cours des pages qui suivront; mais on a voulu

provisoirement prévenir l'erreur funeste qui consisterait, de même qu'on

a encouragé un mouvement sioniste, à créer un mouvement sodomiste et

à rebâtir Sodome. Or, à peine arrivés, les sodomistes quitteraient

la ville pour ne pas avoir l'air d'en être, prendraient femme,

entretiendraient des maîtresses dans d'autres cités, où ils trouveraient

d'ailleurs toutes les distractions convenables. Ils n'iraient à Sodome

que les jours de suprême nécessité, quand leur ville serait vide, par

ces temps où la faim fait sortir le loup du bois, c'est-à-dire que tout

se passerait en somme comme à Londres, à Berlin, à Rome, à Pétrograd ou

à Paris.

En tout cas, ce jour-là, avant ma visite à la duchesse, je ne songeais

pas si loin et j'étais désolé d'avoir, par attention à la conjonction

Jupien-Charlus, manqué peut-être de voir la fécondation de la fleur par

le bourdon.

Sodome et Gomorrhe - Première partie · 第 1 / 9 题