M. ARISTIDE BRIAND A SAINT-ÉTIENNE

_L'actualité de la semaine est incontestablement le discours prononcé à

Saint-Etienne par M. Aristide Briand. Nous publions en première page un

instantané du grand orateur,--cliché remarquable, malgré le «flou» de

l'agrandissement, par la ressemblance et l'expression. Notre envoyé

spécial Gustave Babin, qui était au nombre des auditeurs, nous donne ici

la physionomie de cette importante manifestation_.

Dimanche dernier, M. Aristide Briand, ancien président du Conseil, était

à Saint-Etienne, au milieu de ses électeurs fidèles. Il venait leur dire

«dans une sorte de causerie, un compte rendu en famille»--ce fut son

expression--ce qu'il a fait, pourquoi il l'a fait; enfin leur exposer

«le véritable caractère de sa politique». Ces comptes rendus de mandats

vont être, à l'approche des élections, la grosse préoccupation des

députés sortants, et, pour quelques-uns d'entre eux, sans doute, un

sujet de grand trouble et d'embarras cuisant. Celui-ci, par-dessus les

quinze cents têtes tendues vers l'orateur irrésistible, bien au delà des

murs de cette salle de divertissements où se pressait l'auditoire le

plus discipliné, le plus attentif que j'aie vu, allait éveiller dans le

pays entier--plus loin encore--de lointains et profonds échos. En

réalité, M. Aristide Briand vient de prononcer le discours le plus

important, le plus décisif, peut-être, de sa carrière politique. Des

circonstances qu'il n'a point provoquées ont donné à sa parole la portée

d'un acte courageux, l'ont dressé, comme un chef conscient de son devoir

et des risques qu'il encourt, à la tête de son parti, en face d'un

autre.

Quelques jours auparavant, dans un banquet de radicaux-socialistes, M.

Joseph Caillaux, ministre des Finances dans le nouveau cabinet,

rappelait à ses commensaux, afin de stimuler leur vigilance autour des

libertés publiques, des souvenirs de l'histoire de Rome:

«Quand le zèle des citoyens pour la République, disait-il, eut fait

place à la complaisance de la foule pour les endormeurs qui n'étaient

d'aucun parti parce qu'ils voulaient les subjuguer tous, quand les

luttes de principes eurent été remplacées par des conflits de personnes

et de clientèle, la République romaine ne fut plus qu'un grand corps

sans âme.»

M. Aristide Briand s'était senti visé. Ces «endormeurs qui...» Il

n'avait pu douter qu'on n'eût voulu le désigner comme le plus dangereux

d'entre eux. Une explication sans cordialité, dont les journaux ont

recueilli les détails, avait eu lieu dans les couloirs du Palais-Bourbon

entre les deux hommes politiques. M. Aristide Briand n'avait pas

dissimulé à son adversaire sa résolution arrêtée de ne pas demeurer sous

le coup d'une attaque assez insidieuse.

--A votre aise! avait répondu M. Caillaux.

M. Aristide Briand a usé sans se piquer de discrétion de la permission

ainsi octroyée. Car il n'est guère d'hommes que l'instinct de lutte

soutienne et exalte autant que lui.

Toutefois, pas plus que M. Caillaux ne l'avait nommé au banquet de

Paris, M. Briand n'a prononcé à la table de Saint-Etienne le nom de

l'adversaire. Pas une seule fois. C'est «un républicain bien éveillé»;

c'est «lui»; c'est «le même». Et M. Caillaux ayant déclaré la guerre aux

«endormeurs», M. Aristide Briand répond en stigmatisant «les

ploutocrates démagogues».

D'ailleurs, cet esprit si large, si libre, si parfaitement inapte à la

haine, ne pouvait s'attarder bien longtemps sur le terrain des

personnalités. Et quand il eut rappelé son rôle dans le passé, retracé

la droite ligne qu'il s'appliqua toujours à suivre entre la révolution

et la réaction, les rancunes qu'il s'attira d'un côté, la défiance qu'il

inspira de l'autre; quand il eut montré qu'il est toujours demeuré le

même homme en face des mêmes adversaires, il aborda les hautes régions

de la politique générale, envisageant l'une après l'autre, de son clair

regard, les graves préoccupations de l'heure, revendiquant avec une

tranquille vaillance sa part de responsabilités dans les actes de

gouvernement qu'on a voulu lui imputer à crime et préconisant enfin une

politique d'idées, large, généreuse, tolérante, qui «mette le

gouvernement au service de tous les citoyens».

Le souci qui nous a toujours guidés, dans ce journal, de donner le moins

de place possible à ce qui divise, et notre cadre même ne nous

permettent pas de suivre, en ses développements, le persuasif orateur.

Et puis, il faut l'avoir entendu, il faut avoir mêlé ses bravos et ses

vivats aux applaudissements et aux acclamations qui entrecoupèrent cette

émouvante harangue, pour comprendre l'impression profonde qu'elle

produisit; il faut avoir été témoin de l'ovation triomphale qui salua sa

péroraison pour sentir tout l'invincible sortilège de ce verbe

incomparable, de cette voix frémissante, tour à tour grave, enfiévrée,

qui s'indigne, s'attriste, s'enflamme, qui caresse et cingle, chante

comme la brise marine dans les mâtures et tonne comme l'orage; de ces

périodes limpides, harmonieuses, que souligne un geste toujours large et

expressif.

[Illustration: Un curieux document supplémentaire sur les suites des

incidents de Saverne: l'empereur Guillaume quitte brusquement, au milieu

d'une conversation dans le parc de Donaueschingen, le chancelier de

l'empire, M. de Bethmann-Hollweg et le comte de Wedel, statthalter

d'Alsace-Lorraine.]

Mais cela, c'est pour l'art. Et la salle du «skating de Bizillon»

n'enfermait pas beaucoup de dilettantes. On nous a dit, à Saint-Etienne,

que des curieux, des amateurs de sensations réservées avaient offert

cent, deux cents francs même de cartes que les «militants» de la

Fédération républicaine socialiste de la Loire payaient quatre francs.

Ces délicats se fussent volontiers, par surcroît, résignés aux

démocratiques plats froids. On déclina, bien entendu, leurs offres

généreuses...

Il ne demeura donc qu'un auditoire de braves gens devant lesquels un

honnête homme, leur élu, s'expliqua, parlant pour le pays entier. Et si,

consciemment ou non, ils furent sensibles à la magie de son prestigieux

talent, ce qui les dressa, émus au fond du coeur, à la péroraison de son

inoubliable discours, à la vision évoquée d'une République et d'une

France unies en «une seule personne radieuse» et accomplissant leurs

destinées sous «un gouvernement de paix dans l'ordre, de sécurité dans

toujours plus de liberté et de justice sociale», ce qui les transporta

d'enthousiasme, c'est la foi qui les pénétrait qu'ils avaient devant eux

l'homme capable d'avancer l'heure de cet avenir enchanté qu'il leur

montrait comme une terre promise, c'est la confiance que leur inspirait

cette âme droite et forte à la hauteur de toutes les grandes tâches.

L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913 · 第 32 / 35 题