Un dessinateur alsacien, également célèbre mais inégalement goûté en
Allemagne et en France, présidait, il y a quinze jours, au grand dîner
officiel de littérateurs français. C'était au lendemain des incidents de
Saverne. Dans l'hommage rendu par la Société des Gens de lettres à
l'«Oncle Hansi», alors précisément qu'on discutait au Reichstag les
définitions du mot «wackes», il n'y avait pas une coïncidence voulue.
Mais la coïncidence existait tout de même et elle parut à ce point
émouvante que, lorsque cet Alsacien, si complètement de sa race, dressa
avec quelque gaucherie sa puissante silhouette--la silhouette de l'ami
Fritz--pour nous parler de l'Alsace, un frisson passa dans la salle du
banquet où s'était fait aussitôt un silence de cathédrale. Hansi,
cependant, nous parlait avec la bonhomie de son accent guttural,
traînant et appuyé. Il nous disait, en souriant, que nous étions, ce
soir-là, présidés par un wackes et même par un «oberwackes» (un survoyou
d'Alsace) comme on l'appelait là-bas. Mais l'esprit de Hansi est un de
ces vieux vins de France qui réchauffent l'âme en mouillant les yeux. Et
quand il parle, quand il écrit ou quand il dessine, le rude et simple et
fin bonhomme de Colmar reste le même, doux et redoutable, avec cet
humour grave qui vous donne une envie de pleurer...
Hansi, ces derniers jours, n'était point d'ailleurs venu en France
uniquement pour présider un dîner de gens de lettres amis. Il avait été
mandé à Paris pour surveiller l'édition de son nouvel album: _Mon
village_ (1) qui ajoute à son _Histoire d'Alsace_ un admirable chapitre
contemporain.
Le village de l'oncle Hansi se trouve «non loin de la grande route, du
côté de Wissembourg ou de Niederbronn». Vous vous arrêtez à quelque
petite station fleurie. Devant vous, au bout d'un étroit chemin bordé
d'arbres fruitiers, un vieux clocher pointu s'élance au-dessus des blés
où perce la dentelle des houblons. Et voici des toits qui fument, une
petite place où l'arbre de la liberté verdit encore, une maison d'école
avec son nid de cigogne et son beffroi... Voici des fillettes avec leurs
petites jupes gaies, rouges ou bleues, des jeunes filles «dont la calme
beauté est couronnée d'un large ruban noir». Voici de grands jeunes gens
au vêtement sévère relevé par la vive note rouge du gilet, et voici des
vieux avec, encore, l'ample redingote et le tricorne. Voici les fiancés
qui se promènent, mains unies, les anciens qui causent sur leur porte.
L'air est plein de chants d'oiseaux et de chansons d'enfants. Ne vous
semble-t-il pas que vivre en ce joli village serait tout le bonheur
humain? Oui,... oh! oui... si, tout en haut, au bout de la rue,
n'apparaissait la silhouette pesante et casquée du gendarme...
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a un beau pré où garçonnets et
fillettes jouent à la guerre et régulièrement «mettent en fuite l'ennemi
toujours représenté par les dix enfants du gendarme prussien».
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a deux maîtres d'école: l'un, le
père Vettei est un vieux d'avant la guerre, un vieux en tricorne et en
lévite. Tout le monde l'aime, il assiste à tous les baptêmes, à tous les
mariages et il continue--en cachette--d'apprendre le français aux petits
enfants. L'autre maître, son adjoint, est un jeune instituteur allemand
en veston de drap vert, et qui a toujours à la main une baguette
impitoyable... Et devant l'école, il y a une place où les petits élèves
tirent au sort, avec une plume dans un livre fermé, les petits soldats
de papier imprimés à Epinal. Quelle raillerie si, par malheur, on gagne
un soldat prussien!...
(1) Edition Fleury, 10 fr.
Dans le village de l'oncle Hansi, il vient des touristes allemands, en
petit chapeau à plumes et tout habillés de vert, du vert moutarde au
vert épinard, toutes les nuances du vert, sauf le vert espérance. Ils
déballent, à l'auberge, des saucisses, des marmelades, et réclament une
grande cruche de bière pour monsieur et une petite pour le reste de la
famille... Et il y a aussi, parfois, des touristes français, vite
entourés, et qui devraient revenir plus souvent.
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a trois vétérans de l'ancienne
armée française. C'est d'abord le cuirassier Schimmel qui a chargé à
Morsbronn. «Ce jour-là, défendant sa terre et son foyer, il a dû faire
peur à la mort elle-même.» Les deux autres sont l'ex-canonnier à cheval
Georges Becker et l'ancien sergent de voltigeurs Martin Spohr. Tous
trois vont ensemble à la messe avec leurs longues redingotes, pareilles
comme un uniforme, sur lequel est épingle le ruban du souvenir, strié de
deuil et d'espérance. «Ils ne parlent guère pour compenser tous les mots
inutiles que l'on dit ailleurs.»
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a chaque année deux fêtes: l'une,
qui ne compte pas, la fête de l'Empire; et l'autre qui est une grande
joie, la fête patronale, le «Messti». Ce jour-là, c'est, partout, une
active confection de tartes et de gâteaux d'Alsace. Ce jour-là, le
gendarme prussien inspecte la baraque aux pains d'épice pour voir si on
n'y expose pas de mirlitons tricolores... Ah! il y a une troisième fête
que j'oubliais, la fête du 14 juillet. Celle-ci, il est vrai, on la
célèbre hors du village, à Nancy. Mais on y pense beaucoup au village et
il y a toujours des gens de l'endroit, des heureux, des enviés qui s'en
vont assister à la belle revue française de la «division de fer».
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a un veilleur de nuit, le père
Spinner, un ancien artilleur de la garde qui, aujourd'hui encore, pour
faire sa ronde, s'enveloppe dans le vieux manteau d'ordonnance (ces
étoffes françaises sont inusables). Il porte une vieille hallebarde, une
grosse lanterne et une corne pour sonner les incendies. Autrefois, le
père Spinner était un homme très sobre. Mais il a pris une singulière
habitude: chaque fois qu'un gros Zeppelin a subi un de ces accidents
énormes qui ne coûtent la vie à personne, le veilleur entre à l'auberge
et se fait servir un demi-litre de vin. Et c'est ainsi que le père
Spinner est devenu ivrogne.
Le village de l'oncle Hansi est un joli village dont les maisons riantes
cachent bien des souffrances. Il est l'image de l'Alsace entière et
toute l'Alsace, comme un grand coeur, palpite dans les moindres détails
de cette admirable page qui clôt l'album:
«... Mon village est endormi; les petits enfants reposent depuis
longtemps et rêvent du prochain arbre de Noël, ou de la revue de Nancy.
Le clocher tout noir se découpe sur le grand ciel étoile; au loin
s'étend le champ de bataille immense et mystérieux et les pierres
blanches, sous lesquelles reposent tant de héros, y mettent quelques
pâles lueurs. La grande rue est silencieuse; même l'agaçant phonographe
du gendarme prussien a cessé de moudre ses airs patriotiques. Un chien
aboie. Un autre, plus loin, lui répond. Dans les jardinets qui bordent
la route, les lucioles brillent et jouent «à imiter les étoiles». Au
loin, un coup sourd éclate dans l'air; c'est le canon de Bitche, où
d'incessantes manoeuvres nocturnes tiennent la garnison en éveil...
Quelquefois une détonation plus sourde, plus lointaine encore, lui fait
écho; elle vient de l'autre côté de la frontière... D'une ruelle
débouche une petite lumière vacillante et la voix fêlée du veilleur de
nuit égrène lentement son appel. Une seule fenêtre est éclairée: c'est
celle du père Vetter. On lui a rapporté de Nancy quelques journaux, de
ces journaux interdits en Alsace parce qu'ils feraient aimer la France.
Autour de la lampe, quelques paysans sont réunis, et le vieil
instituteur traduit, explique. Il parle de l'armée française, des
aviateurs, des peuples des Balkans qui ont enfin retrouvé leur patrie.
Et, dans la nuit, sa lampe est la seule lumière qui brille dans mon
village...»
L'âme d'Erckmann et de Chatrian n'est point morte. Elle vit, ardente,
irritée, rajeunie, dans la vérité expressive et très artiste de ces
pages d'album et dans la saveur simple de ce texte que fleuronnent
symboliquement des petits soldats d'Epinal.