Les petites baraques ont surgi du sol. C'est la floraison miraculeuse
dont, chaque hiver, quatre ou cinq jours avant Noël, Paris donne le
spectacle à ses habitants. Un beau soir, on a quitté le boulevard, sans
se douter de rien; on y revient le lendemain: stupeur! De la Madeleine à
la Bastille, deux alignements presque ininterrompus de maisonnettes en
planches grises couvrent les trottoirs. Cela s'est édifié soudainement,
en une nuit, sans désordre, comme un «déballage» d'articles de Paris que
des mains invisibles auraient posés sur les deux planches inférieures de
quelque interminable étagère... Je dis qu'elles sont en planches grises.
On ne s'en aperçoit pas partout. La Réclame, l'envahissante et
omnipotente Réclame, ne pouvait pas négliger plus longtemps les
«surfaces libres» que lui offraient les dos et les flancs des petites
baraques. Elle s'y est donc abattue sans pitié. Et ces bariolages, cette
polychromie d'affiches achèvent de rendre effarant, vertigineux,
l'encombrement de la Rue!
Les vieux Parisiens détestent cet encombrement. Les vieux Parisiens
fuiront ces jours-ci le Boulevard et les petites baraques. Je ne saurais
trop recommander aux étrangers de ne pas suivre un tel exemple. Il faut
voir, même en jouant des coudes et en souffrant que, de temps à autre,
un passant vous marche sur les pieds, il faut voir les baraques du Jour
de l'An; et aussi la foule ingénue qui les regarde. Je l'ai dit bien
souvent; rien n'est plus propre à nous renseigner sur l'état d'âme et
sur les goûts d'une foule que son attitude devant les spectacles de la
rue. En observant, sur les boulevards, autour de quels étalages elle
s'arrête de préférence, vous remarquerez que nous n'avons pas cessé
d'aimer l'éloquence, et que le marchand qu'on entoure est, d'abord, le
marchand qui pérore. Le Parisien adore le boniment, et pour peu que de
la bonne humeur et un brin d'esprit assaisonnent ce bavardage en plein
vent--si rude que puisse être la température--il s'arrête; il écoute; il
est conquis.
Ses «articles» préférés? Toujours les mêmes. Le jouet nouveau, qui fait
rire et qu'actionne quelque mystérieuse mécanique. Car il convient qu'à
l'attrait du comique s'ajoute celui du mystère; et la joie du spectateur
est complète si à cette double séduction se surajoute celle de
l'actualité. (Je n'ai pas besoin de dire que les joujoux aéronautiques
sont, cette année, au premier rang de cette catégorie.) A côté du jouet
mécanique--aéroplane ou pantin--il y a les ustensiles ou les
produits--quels qu'ils soient--dont l'emploi nécessite un peu d'adresse
manuelle et provoque chez le spectateur une surprise. Car nous aimons
l'adresse et nous adorons d'être surpris. Le moule d'où sort une gaufre
instantanément fabriquée est de forme jolie, le pot à colle grâce auquel
une assiette cassée sous nos yeux est reconstituée en trente secondes,
«plus solide qu'auparavant», le taille-crayon nouveau modèle, le
stylographe inversable «à la portée des plus petites bourses», la carte
de visite et le bonbon qu'on voit naître, et tomber, tout fait, de la
machine portative qui les produit,--voilà du plaisir, et de quoi
retenir, ravis et transis, autour des petites baraques, des milliers de
braves gens!
*
* *
... A Courbevoie, au coin de la rue de la Montagne; en face du pavillon
vermoulu de la Belle Gabrielle (une ruine qui aurait encore sa beauté...
si on voulait): la grande maison blanche où tant d'artistes, jeunes et
vieux--peintres, comédiens, gens de lettres, sculpteurs--aiment à se
retrouver de temps en temps, parmi des rires et des chants de petits
garçons et de petites filles. C'était fête, il y a quelques jours, dans
cette maison-là. Arbre de Noël! Distribution de cadeaux, de jouets, de
livres. Des récitations, de la musique, un goûter... et des
photographes. Sur les panneaux de marbre blanc qui sont l'unique
décoration du préau couvert où se donne cette fête de famille
s'inscrivent des noms presque tous célèbres dans la littérature et dans
l'art: les noms des bienfaiteurs et des bienfaitrices, des «patrons» de
cette oeuvre généreuse et charmante à laquelle sont attachés deux noms
de femmes: Mme Marie Laurent, Mme Poilpot. _L'Orphelinat des Arts_
n'accueillait jusqu'en ces dernières années que des fillettes. Il s'est
agrandi. Sous la généreuse inspiration du regretté maître Roty, il a
ouvert ses portes aux petits garçons. Ils sont là une vingtaine
d'orphelins, à côté des fillettes orphelines, si gentilles sous
l'uniforme bleu. Debout sur deux rangs, elles présentaient, l'autre
jour, à la lumière du soleil le double alignement de leurs belles
chevelures tombantes; des chevelures qui ne sont ni trop brunes ni trop
blondes, ni du Nord ni du Midi, mais de cette jolie coloration atténuée,
_moyenne_, de ce châtain clair qui semblait, à distance, compléter
l'uniforme, et l'expression si française des types. Chacun de ces
pupilles est l'enfant d'un artiste disparu, et qui est mort pauvre. Mais
d'autres artistes sont venus qui ont tendu la main à ces infortunés. En
voici plusieurs, hommes et femmes, dont tout Paris connaît les figures.
Ils sont venus fêter Noël à côté de leurs orphelins. Et cela fait, en
vérité, le plus pittoresque, le plus joli pensionnat du monde. Je
signale la maison aux étrangers qui ne la connaissent pas. Elle est
ouverte à toutes les sympathies, et c'est, pourrait-on dire, quelque
chose--dans notre petit monde de la philanthropie parisienne--qui «ne
ressemble à rien».
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Une idée spirituelle: celle d'employer le bassin d'un cirque à une
exposition et à un concours d'engins de sauvetage.
C'est le Nouveau-Cirque qui a eu cette idée-là. Le concours s'est ouvert
ces jours-ci. Il sera clos dès les premiers jours de janvier. Mais voici
venir la bourrasque de fin d'année, les journées terribles qu'absorbe
l'unique souci de recevoir des étrennes quand on est jeune, et d'en
distribuer, quand on ne l'est plus. Qui de nous aura le temps, durant de
telles journées, d'aller voir une Exposition, quelle qu'elle soit?
Veuillard en fait une, chez Bernheim, qui a beaucoup de succès; les
«Peintres du Paris moderne» en font une aussi, chez Reitlinger; nous
l'avons signalée, en même temps que deux ou trois autres, à qui
l'échéance du Nouvel an va faire un tort immense, pendant une semaine au
moins. «Ce qu'il faut voir», en ce moment? Des étalages...
Et puis, dès que sera passé le cyclone, il faudra, vous le pensez bien,
se précipiter vers le spectacle qui va, pendant quelques jours, occuper
tout Paris: il faudra aller revoir la _Joconde_. Avouons-le: parmi tant
d'admirateurs, bouleversés d'une joie sincère, beaucoup, sans doute,
verront Monna Lisa pour la première fois. Au Salon Carré, librement
accessible à tous, elle était bien un peu négligée. Mais quoi! la voilà
qui revient après s'être enfuie, et qui nous oblige à payer pour la
voir. Double prestige, auquel nulle curiosité ne résistera!