LES GARDIENS ALLEMANDS DU BOSPHORE

Il faut le reconnaître, la diplomatie allemande à Constantinople

continue de l'emporter sur toutes les diplomaties de l'Europe. Par son

activité inlassable, par son habileté souple et soutenue, par son

opiniâtreté que rien ne rebute, elle vient de réaliser un nouveau succès

d'influence, mais cette fois un succès tellement exceptionnel, tellement

imprévu, après les déceptions de la guerre, et tellement menaçant aussi

pour tout ce qui n'est ni allemand ni turc, qu'elle en est comme un peu

émue elle-même et qu'elle s'efforce, par des commentaires officieux,

d'en atténuer la portée. Les troupes turques, préparées à l'allemande

avant leurs désastres, reçoivent à nouveau, pour présider à leur

réorganisation, des instructeurs allemands. Mais quels instructeurs!

C'est toute une mission militaire formidable, telle qu'on n'en vit

jamais une semblable dans l'empire d'Osman. Un général chef de corps, un

général major et cinquante officiers sont envoyés à Constantinople. Et

cela ne serait rien encore si le général chef de corps ne recevait un

commandement effectif, s'il n'était mis à la tête des troupes mêmes qui,

en cas de guerre, défendraient la capitale. En d'autres termes, le

général von Sanders, devenu le chef du 1er corps d'armée, se voit

attribuer, par cet emploi, la garde du Bosphore.

L'événement est grave, «plus grave--a-t-on écrit--que tout ce qui vient

de se réaliser dans les Balkans». L'Europe s'est inquiétée tout de

suite. Mais la Russie devait plus particulièrement et plus violemment

s'émouvoir. Il ne faut pas oublier en effet que le Bosphore est pour la

Russie méridionale la seule voie maritime qui la relie au monde. C'est

par cet étroit couloir qu'elle achemine la plus grande partie de ses

exportations. Un état-major étranger maître des forces militaires de

Constantinople, c'est la Russie embouteillée dans la mer Noire. C'est la

clef de la Méditerranée remise entre des mains allemandes... Contre

cette situation, la Russie a protesté auprès du grand vizir, le 13

décembre dernier. Les deux autres puissances de la Triple Entente se

sont associées à sa «question» sur les attributions réservées à la

mission allemande. Le grand vizir a répondu aux ambassadeurs que les

attributions du général allemand ne s'étendraient pas à la défense des

Détroits, affirmation diplomatique que contredit, sur le terrain des

réalités, la nature même de l'emploi attribué au général Liman von

Sanders. La Russie ne paraît pas devoir se contenter de cette

déclaration et la discussion reste ouverte.

... Pendant ce temps, la mission s'installe à Constantinople. Elle y est

arrivée, le 14, habilement, en appareil modeste. Le général von Sanders

et ses officiers portaient la petite tenue des officiers turcs de leur

grade, et l'ambassade allemande n'était pas à la gare. Après avoir été

présenté au grand vizir et reçu par le sultan, le général von Sanders a

pris le commandement du 1er corps d'armée; et le vendredi 19 décembre

les nouvelles autorités militaires allemandes de la capitale ottomane

assistaient au Selamlik.

[Illustration: Général L. von Sanders. La mission militaire allemande à

Constantinople.--_Photographies Ferid Ibrahim._]

(Deux pages manquantes.)

[Illustration: Sous l'oeil de la cliente difficile]

... deux et trois heures durant, pendant que le Grand Couturier attend

l'inspiration qui ne vient pas toujours... Et c'est l'attente patiente,

les bras nus et levés, tandis que les ciseaux coupent et taillent dans

les bâtis de toile, tandis qu'on épingle, qu'on drape, qu'on découd,

qu'on fait et qu'on défait autour de vous ces premières et incertaines

«fondations» de ce qui doit être une merveille de robe, mieux qu'une

robe: un rêve, un souffle, un rien adorable,--et coûteux... que d'autres

porteront...

*

* *

Le matin, les mannequins «passent les robes» devant les commissionnaires

et les courtiers pour l'étranger. C'est une cérémonie agréable. Le

commissionnaire est bon enfant, le plus souvent: et il apporte des

bonbons à ces demoiselles. A-t-on jamais vu qu'une demoiselle n'aimât

point les bonbons?--L'après-midi, il y a l'essayage, la venue des

clientes, les petits travaux de couture... Entre temps, les mannequins

vivent dans une petite pièce qui leur est réservée et qu'elles nomment

le «cagibi». Elles y demeurent, comme aimées au harem, riant, se

reposant, lisant les _Aventures de Ronchonnot_, ou _Zigomar_, jouant aux

cartes, à pigeon vole, ou à se dire la bonne aventure, ou occupées à

rien faire, ce qui est leur distraction la plus usuelle, tandis qu'elles

se racontent sans se lasser leurs confidences ou leurs espoirs, leurs

chagrins d'amour ou moins encore... Et comme on n'est pas faite, quand

on est bien faite, quand on est jeune et jolie, pour rester mannequin

toute sa vie, elles envisagent l'avenir...

Les plus sages voudraient devenir vendeuses. Mais, pour être vendeuse,

chez le Grand Couturier, il faut parler anglais. Alors, elles vont chez

Berlitz, le soir, en attendant qu'un hasard heureux leur permette de

passer la Manche. Les plus disgraciées aspirent à être employées aux

manutentions. Les plus folles rêvent de théâtre et font des châteaux en

Espagne... Et la venue d'une cliente interrompt tous ces papotages,

toutes ces espérances:

--Mesdemoiselles, voulez-vous montrer les robes du soir...

Et la théorie des mannequins, soudain revêtus de brocatelles, de satins,

de soies, de velours, arrive en tanguant, pour «passer»... C'est la plus

jeune d'entre elles, et la plus sage qui passe en premier. Ainsi le veut

la tradition, dans certaines maisons... Ça porte bonheur...

Alors, derrière elle, elles se mettent à défiler. Et chacune, à part

soi, rêve vaguement au jour bienheureux où elle viendra pour son propre

compte chez le Grand Couturier, et, bien au chaud dans ses fourrures qui

seront à elle, ce jour-là, demandera, comme la riche cliente devant qui

elle passe et qui la regarde, dédaigneuse et difficile, demandera au

patron d'hier, au Grand Couturier soudain respectueux et attentif, qu'on

veuille bien faire passer devant elle ces demoiselles, avec les plus

récentes créations...

L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913 · 第 10 / 35 题