UNE OEUVRE VÉCUE

M. Jules Claretie a commencé la semaine dernière la publication de ses

_Mémoires_. Voilà bien longtemps, heureusement pour lui--et pour

nous--qu'on les attendait, avec une impatience qui n'était adoucie et

entretenue, au cours des années, que par cette idée, si savoureuse et

remontante, qu'à chaque incident agréable ou difficile de la longue et

belle carrière de l'administrateur de la Comédie-Française, ils

s'augmentaient, s'enrichissaient, se paraient de mille anecdotes

inédites, de traits piquants rajoutés, d'aperçus nouveaux. Ainsi, non

seulement on se réjouissait des joies si nombreuses et des honneurs si

mérités qui advenaient à M. Claretie, mais par une espèce d'égoïsme,

hélas! très humain et irraisonné, on n'était pas trop fâché non plus

quand un petit nuage obscurcissait--pour quelques heures--la sérénité de

son azur, parce qu'on savait d'abord qu'il avait l'habitude et les

moyens de la victoire, et ensuite que l'on se disait: «Oh! Oh! Voilà du

bon sur la planche, pour plus tard, quand ils seront publiés!» Donc,

plus la date de leur mise au jour fuyait, se reculait, plus nous en

étions, d'une certaine façon, assez contents tout de même puisque,

malgré l'épreuve imposée, nous savions tous que nous n'y perdrions pas,

que nous aurions double plaisir, double profit. Ce moment est enfin

venu. Aujourd'hui les Mémoires paraissent.

On peut affirmer à l'avance et à coup sûr qu'ils seront ce qu'on a

toujours espéré de leur auteur et qu'ils auront un succès considérable.

Nul n'était doué, plus que lui, pour les écrire, avec la conscience et

la certitude qu'en le faisant il accomplissait une mission, à laquelle

il n'avait pas le droit de se dérober. Il semble, au premier instant,

que rien ne soit plus facile que de mettre en hâte chaque soir sur le

papier ce qu'on a vu dans la journée, ou qui vous a été conté... Pour

beaucoup de gens il suffira de se livrer assidûment à ce pensum

quotidien pendant des mois et des années... afin de pouvoir déclarer,

quand il y aura la matière de huit à dix volumes: «Voilà des Mémoires

achevés, et qui ne m'ont coûté aucune peine, qui ont été faits pour

ainsi dire sans s'en apercevoir!» Eh bien, ils se trompent. Si les

Mémoires ont été ainsi abattus, copiés au galop, même sur la vie,

alignés à la six-quatre-deux et bâclés. selon l'expression courante:

_sans s'en apercevoir_,... soyez tranquilles, quand ils paraîtront, _on

s'en apercevra_. Ils pourront contenir des anecdotes, des mots, des

récits, une distraction intermittente, mais ils ne formeront pas ce

tout, homogène et harmonieux, que doivent constituer des Mémoires de

bonne souche, des Mémoires «composés», présentant l'image exacte de la

personne qui les a écrits et celle du temps dans lequel elle a pensé et

s'est promenée. Les Mémoires sont succulents, instructifs et féconds,

quand ils apportent quelque chose de plus que ce qu'ils relatent:

entendez par là une explication, une morale, un enseignement extraits

des réalités. Il y faut d'ailleurs des quantités de dons.

En premier, celui de la curiosité, de la curiosité poussée à l'extrême,

jamais lasse, jamais assouvie. On peut dire que la caractéristique de

l'esprit et du talent de M. Claretie, c'est la curiosité. Il a été et il

est encore curieux de tout, comme un enfant, comme un jeune homme, comme

un bibelotier, comme un reporter, comme un diplomate, comme un badaud,

comme une femme, comme un collectionneur, comme un médecin, comme tous

les curieux réunis et mis bout à bout. Il est presque aussi curieux dans

ce siècle que le fut à l'avant-dernier La Condamine, qui passait à juste

titre pour l'homme le plus curieux de France. M. Claretie a voulu, sinon

tout connaître parce qu'il était de bonne heure trop renseigné déjà pour

ne pas se rendre compte que cela était impossible, du moins tout

regarder, pour s'en donner une notion et pouvoir la transmettre, ou

l'essayer. Ainsi s'explique-t-on qu'il ait abordé avec une souplesse,

une légèreté et une activité dévorantes tant de genres différents, en

négligeant dans une sorte de bon sens instinctif de se fixer et de

s'enchaîner à aucun. Il était né pour flâner rapidement aux magasins,

aux casiers, aux étalages, à toutes les boutiques de la vie, et il ne

s'est arrêté plus longuement qu'à la plus grande, la plus belle, la plus

amusante et la plus fameuse de toutes qui était un théâtre... un théâtre

d'État. Cette curiosité, charmante, juvénile, fuyante, saccadée,

déréglée, passionnée... j'ai toujours pensé pour ma part qu'elle avait

été «toute la vie» de M. Claretie, qu'il lui devait ses joies les plus

claires, les plus éveillées, et aussi les petits ennuis sérieux qu'il

eut parfois à traverser. C'est elle qui fut la cause de tout. Il a dix

fois, cent fois plus de finesse et d'adresse, et de philosophie aussi,

qu'il n'en faut pour éviter avec maîtrise le moindre accroc, mais, en

présence de la difficulté, aussitôt il s'excite, la curiosité

intervient, précieuse et terrible fée, et poussé par elle il veut voir à

tout prix, _voir ce qui arrivera_... et bien entendu ce qui arrivera

dans le cas le plus aigu, alors il ne se connaît plus... et il entre

résolument dans l'inconnu qui le tente... Eh bien... il ne faut pas

cependant qu'il le regrette aujourd'hui, pas plus que nous ne regrettons

nous-mêmes qu'il ait toujours cédé, même à ses risques et à ses dépens,

aux impulsions dangereuses de cette curiosité à laquelle il était

redevable de trop de délices pour oser la guider, la retenir, ou la

contrecarrer. Sans elle en effet nous n'aurions pas eu les Mémoires en

question et c'eût été grand dommage. Que vont-ils être? Que seront-ils?

Voilà ce que plus d'un s'est demandé. La réponse n'est pas difficile.

Ils seront sur le ton simple et familier des articles, nourris de

documents, que l'auteur de la _Vie à Paris_ a trouvé le moyen, dans une

existence privée de loisirs apparents, d'écrire au _Temps_, avec un

continuel succès, depuis de nombreuses années. C'est dire que M.

Claretie, qui en a tant vu et tant fait voir, nous contera, dans son

aimable style, tous les événements auxquels il a été de près ou de loin

mêlé, qu'il nous retracera en quelque sorte, forcément, l'histoire

littéraire, dramatique--et même çà et là politique--de ces trente

dernières années, et cela, vu de la coulisse, et sans pose aucune ni

prétention, mais à petits coups, en petits morceaux détachés, rappelant

ce qu'est sa conversation abondante, intéressante, brisée, pleine de

courtoises hésitations, de flottements, et de réticences polies qui en

constituent l'indécision, le charme et l'originalité. Il semble en ces

moments s'écouter lui-même au dedans et prendre, avant de l'exprimer et

de la jouer, sa pensée «au souffleur». Il n'y a pas de causeurs plus

agréables, plus sûrs d'eux et plus résolus, sous les dehors de la

modestie et de la timidité.

Et maintenant, ces _Mémoires_ seront-ils combatifs, révélateurs,

malicieux? L'administrateur d'hier rappellera-t-il, ressortira-t-il,

l'une après l'autre, les circonstances mémorables dans lesquelles,

depuis vingt-huit ans, il eut à prendre tel parti, telle décision, à

faire telle promesse, à la tenir, à en être empêché? Cherchera-t-il à se

justifier de certains griefs, fondés ou non? Dira-t-il _tout_? ou ce

qu'il croit être tout? Sera-t-il amer? vindicatif? ou apaisé, serein?

Voudra-t-il prouver? Plaidera-t-il? Montrera-t-il un homme «nouveau», je

veux dire celui qu'on le sait incapable d'être: un homme amer, aigri,

rancunier, méchant? Pas le moins du monde. Et c'est en cela encore que

M. Claretie, qui a si souvent étonné, dans tous les sens, ses

contemporains pourtant durs à surprendre, les étonnera encore plus par

la publication de ses _Mémoires_. Il les trompera justement au chapitre

des représailles, auxquelles on suppose, bien à tort, qu'il a songé avec

amour. On le connaît mal. Il ne fut jamais, dans ses crises les plus

vives avec les comédiens ou les auteurs, qu'un homme irrité de se voir

partagé entre des intérêts égaux et divers et agacé avec des petites

fureurs de ne pouvoir tout concilier, donner raison à la fois aux deux

partis, satisfaire tout ce qu'il aurait tant voulu ne pas mécontenter:

l'auteur, l'ami, la Maison, le comédien, le Comité, le ministre... et

lui-même... Mais toutes ces secousses n'avaient jamais qu'une origine et

une qualité professionnelles. Le fonds solide des sentiments n'était pas

atteint.

Va-t-on se figurer, après cela, que M. Claretie fuira dans le récit de

sa vie les instants délicats et épineux? qu'il voudra escamoter les

souvenirs brûlants? Non plus! Et il aura bien raison. Personne ne s'est

jamais imaginé qu'il renoncerait au sourire, à la pointe, à l'humeur

narquoise, au sel de Paris. Nous lui demandons au contraire de garder

jusqu'à la fin, jusqu'à la dernière ligne de ses _Mémoires_, les dons de

fine polémique et d'esprit qui sont les siens. Qu'il ne les retienne

pas. Ils font partie de sa plume, de cette plume toujours en marche et

qui a tant écrit, qu'il aime par-dessus tout et qu'il a, j'en suis sûr,

une allégresse de libre écrivain à reprendre aujourd'hui, sans se plus

gêner en rien, dans le calme, un peu fébrile encore, d'une belle

retraite, au sommet d'une carrière dont il peut, non sans orgueil,

considérer en se retournant l'unique et long parcours...

L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913 · 第 5 / 35 题