Vous êtes dans ce monde comme des étrangers.
Allez au Nord et au Midi, à l’Orient et à l’Occident, en quelque endroit
que vous vous arrêtiez, vous trouverez un homme qui vous en chassera, en
disant: Ce champ est à moi.
Et après avoir parcouru tous les pays, vous reviendrez, sachant qu’il
n’y a nulle part un pauvre petit coin de terre où votre femme en travail
puisse enfanter son premier-né, où vous puissiez reposer après votre
labeur, où, arrivé au dernier terme, vos enfants puissent enfouir vos
os, comme dans un lieu qui soit à vous.
C’est là, certes, une grande misère.
Et pourtant, vous ne devez pas vous trop affliger, car il est écrit de
celui qui a sauvé la race humaine:
Le renard a sa tanière, les oiseaux du ciel ont leur nid, mais le Fils
de l’homme n’a pas où reposer sa tête.
Or, il s’est fait pauvre pour vous apprendre à supporter la pauvreté.
Ce n’est pas que la pauvreté vienne de Dieu, mais elle est une suite de
la corruption et des mauvaises convoitises des hommes, et c’est pourquoi
il y aura toujours des pauvres.
La pauvreté est fille du péché, dont le germe est en chaque homme, et de
la servitude, dont le germe est en chaque société.
Il y aura toujours des pauvres, parce que l’homme ne détruira jamais le
péché en soi.
Il y aura toujours moins de pauvres, parce que peu à peu la servitude
disparoîtra de la société.
Voulez-vous travailler à détruire la pauvreté, travaillez à détruire le
péché, en vous premièrement, puis dans les autres, et la servitude dans
la société.
Ce n’est pas en prenant ce qui est à autrui qu’on peut détruire la
pauvreté; car comment, en faisant des pauvres, diminueroit-on le nombre
des pauvres?
Chacun a droit de conserver ce qu’il a, sans quoi personne ne
posséderoit rien.
Mais chacun a droit d’acquérir par son travail ce qu’il n’a pas, sans
quoi la pauvreté seroit éternelle.
Affranchissez donc votre travail, affranchissez vos bras, et la pauvreté
ne sera plus parmi les hommes qu’une exception permise de Dieu, pour
leur rappeler l’infirmité de leur nature et le secours mutuel et l’amour
qu’ils se doivent les uns aux autres.
X
Et j’avois vu les maux qui arrivent sur la terre, le foible opprimé, le
juste mendiant son pain, le méchant élevé aux honneurs et regorgeant de
richesses, l’innocent condamné par des juges iniques, et ses enfants
errants sous le soleil.
Et mon âme étoit triste, et l’espérance en sortoit de toutes parts comme
d’un vase brisé.
Et Dieu m’envoya un profond sommeil.
Et dans mon sommeil, je vis comme une forme lumineuse, debout près de
moi, un Esprit dont le regard doux et perçant pénétroit jusqu’au fond de
mes pensées les plus secrètes.
Et je tressaillis, non de crainte ni de joie, mais comme d’un sentiment
qui seroit un mélange inexprimable de l’une et de l’autre.
Et l’Esprit me dit: Pourquoi es-tu triste?
Et je répondis en pleurant: Oh! voyez les maux qui sont sur la terre.
Et la forme céleste se prit à sourire d’un sourire ineffable, et cette
parole vint à mon oreille:
Ton œil ne voit rien qu’à travers ce milieu trompeur que les créatures
nomment le temps. Le temps n’est que pour toi: il n’y a point de temps
pour Dieu.
Et je me taisois, car je ne comprenois pas.
Tout-à-coup l’Esprit: Regarde, dit-il.
Et, sans qu’il y eût désormais pour moi ni avant ni après, en un même
instant, je vis à la fois ce que, dans leur langue infirme et
défaillante, les hommes appellent passé, présent, avenir.
Et tout cela n’étoit qu’un, et cependant, pour dire ce que je vis, il
faut que je redescende au sein du temps, il faut que je parle la langue
infirme et défaillante des hommes.
Et toute la race humaine me paroissoit comme un seul homme.
Et cet homme avoit fait beaucoup de mal, peu de bien, avoit senti
beaucoup de douleurs, peu de joies.
Et il étoit là, gisant dans sa misère, sur une terre tantôt glacée,
tantôt brûlante, maigre, affamé, souffrant, affaissé d’une langueur
entremêlée de convulsions, accablé de chaînes forgées dans la demeure
des démons.
Sa main droite en avoit chargé sa main gauche, et la gauche en avoit
chargé la droite, et au milieu de ses rêves mauvais il s’étoit tellement
roulé dans ses fers, que tout son corps en étoit couvert et serré.
Car dès qu’ils le touchoient seulement, ils se colloient à sa peau comme
du plomb bouillant, ils entroient dans la chair et n’en sortoient plus.
Et c’étoit là l’homme, je le reconnus.
Et voilà, un rayon de lumière partoit de l’Orient, et un rayon d’amour
du Midi, et un rayon de force du Septentrion.
Et ces trois rayons s’unirent sur le cœur de cet homme.
Et quand partit le rayon de lumière, une voix dit: Fils de Dieu, frère
du Christ, sache ce que tu dois savoir.
Et quand partit le rayon d’amour, une voix dit: Fils de Dieu, frère du
Christ, aime qui tu dois aimer.
Et quand partit le rayon de force, une voix dit: Fils de Dieu, frère du
Christ, fais ce qui doit être fait.
Et quand les trois rayons se furent unis, les trois voix s’unirent
aussi, et il s’en forma une seule voix, qui dit:
Fils de Dieu, frère du Christ, sers Dieu et ne sers que lui seul.
Et alors ce qui jusque là ne m’avoit semblé qu’un homme, m’apparut comme
une multitude de peuples et de nations.
Et mon premier regard ne m’avoit pas trompé, et le second ne me trompoit
pas non plus.
Et ces peuples et ces nations, se réveillant sur leur lit d’angoisse,
commencèrent à se dire:
D’où viennent nos souffrances et notre langueur, et la faim et la soif
qui nous tourmentent, et les chaînes qui nous courbent vers la terre et
entrent dans notre chair?
Et leur intelligence s’ouvrit, et ils comprirent que les fils de Dieu,
les frères du Christ, n’avoient pas été condamnés par leur père à
l’esclavage, et que cet esclavage étoit la source de tous leurs maux.
Chacun donc essaya de rompre ses fers, mais nul n’y parvint.
Et ils se regardèrent les uns les autres avec une grande pitié, et,
l’amour agissant en eux, ils se dirent: Nous avons tous la même pensée,
pourquoi n’aurions-nous pas tous le même cœur? Ne sommes-nous pas tous
les fils du même Dieu et les frères du même Christ? Sauvons-nous, ou
mourons ensemble.
Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une force divine, et j’entendis
leurs chaînes craquer, et ils combattirent six jours contre ceux qui les
avoient enchaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et le
septième fut un jour de repos.
Et la terre, qui étoit sèche, reverdit, et tous purent manger de ses
fruits, et aller et venir sans que personne leur dît: Où allez-vous? on
ne passe point ici.
Et les petits enfants cueilloient des fleurs, et les apportoient à leur
mère, qui doucement leur sourioit.
Et il n’y avoit ni pauvres ni riches, mais tous avoient en abondance les
choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous s’aimoient et
s’aidoient en frères.
Et une voix, comme la voix d’un ange, retentit dans les cieux: Gloire à
Dieu, qui a donné l’intelligence, l’amour, la force à ses enfants!
Gloire au Christ, qui a rendu à ses frères la liberté!