Lorsqu’un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses
feuilles; et ses branches, au lieu de s’élever, s’abaissent comme si
elles cherchoient la terre.
Lorsqu’une plante est seule, ne trouvant point d’abri contre l’ardeur du
soleil, elle languit et se dessèche, et meurt.
Lorsque l’homme est seul, le vent de la puissance le courbe vers la
terre, et l’ardeur de la convoitise des grands de ce monde absorbe la
sève qui le nourrit.
Ne soyez donc point comme la plante et comme l’arbre qui sont seuls:
mais unissez-vous les uns aux autres, et appuyez-vous, et abritez-vous
mutuellement.
Tandis que vous serez désunis, et que chacun ne songera qu’à soi, vous
n’avez rien à espérer que souffrance, et malheur, et oppression.
Qu’y a-t-il de plus foible que le passereau, et de plus désarmé que
l’hirondelle? cependant, quand paroît l’oiseau de proie, les hirondelles
et les passereaux parviennent à le chasser, en se rassemblant autour de
lui, et le poursuivant tous ensemble.
Prenez exemple sur le passereau et sur l’hirondelle.
Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit quand il marche,
s’assied près de lui quand il repose, et ne le quitte pas même durant
son sommeil.
Donc, si l’on vous demande: Combien êtes-vous? répondez: Nous sommes un,
car nos frères, c’est nous, et nous c’est nos frères.
Dieu n’a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves, ni rois ni
sujets: il a fait tous les hommes égaux.
Mais, entre les hommes, quelques-uns ont plus de force ou de corps, ou
d’esprit, ou de volonté, et ce sont ceux-là qui cherchent à s’assujétir
les autres, lorsque l’orgueil ou la convoitise étouffent en eux l’amour
de leurs frères.
Et Dieu savoit qu’il en seroit ainsi, et c’est pourquoi il a commandé
aux hommes de s’aimer, afin qu’ils fussent unis, et que les foibles ne
tombassent point sous l’oppression des forts.
Car celui qui est plus fort qu’un seul, sera moins fort que deux, et
celui qui est plus fort que deux, sera moins fort que quatre; et ainsi
les foibles ne craindront rien, lorsque, s’aimant les uns les autres,
ils seront unis véritablement.
Un homme voyageoit dans la montagne, et il arriva en un lieu où un gros
rocher, ayant roulé sur le chemin, le remplissoit tout entier, et hors
du chemin il n’y avoit point d’autre issue ni à gauche, ni à droite.
Or, cet homme, voyant qu’il ne pouvoit continuer son voyage à cause du
rocher, essaya de le mouvoir pour se faire un passage, et il se fatigua
beaucoup à ce travail, et tous ses efforts furent vains.
Ce que voyant, il s’assit plein de tristesse et dit: Que sera-ce de moi
lorsque la nuit viendra et me surprendra dans cette solitude, sans
nourriture, sans abri, sans aucune défense, à l’heure où les bêtes
féroces sortent pour chercher leur proie?
Et comme il étoit absorbé dans cette pensée, un autre voyageur survint,
et celui-ci, ayant fait ce qu’avoit fait le premier et s’étant trouvé
aussi impuissant à remuer le rocher, s’assit en silence et baissa la
tête.
Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et aucun ne put mouvoir
le rocher, et leur crainte à tous étoit grande.
Enfin l’un d’eux dit aux autres: Mes frères, prions notre Père qui est
dans les cieux: peut-être qu’il aura pitié de nous dans cette détresse.
Et cette parole fut écoutée, et ils prièrent de cœur le Père qui est
dans les cieux.
Et quand ils eurent prié, celui qui avoit dit: Prions, dit encore: Mes
frères, ce qu’aucun de nous n’a pu faire seul, qui sait si nous ne le
ferons pas tous ensemble?
Et ils se levèrent, et tous ensemble ils poussèrent le rocher, et le
rocher céda, et ils poursuivirent leur route en paix.
Le voyageur c’est l’homme, le voyage c’est la vie, le rocher ce sont les
misères qu’il rencontre à chaque pas sur sa route.
Aucun homme ne sauroit soulever seul ce rocher; mais Dieu en a mesuré le
poids de manière qu’il n’arrête jamais ceux qui voyagent ensemble.