VII

Lorsqu’un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses

feuilles; et ses branches, au lieu de s’élever, s’abaissent comme si

elles cherchoient la terre.

Lorsqu’une plante est seule, ne trouvant point d’abri contre l’ardeur du

soleil, elle languit et se dessèche, et meurt.

Lorsque l’homme est seul, le vent de la puissance le courbe vers la

terre, et l’ardeur de la convoitise des grands de ce monde absorbe la

sève qui le nourrit.

Ne soyez donc point comme la plante et comme l’arbre qui sont seuls:

mais unissez-vous les uns aux autres, et appuyez-vous, et abritez-vous

mutuellement.

Tandis que vous serez désunis, et que chacun ne songera qu’à soi, vous

n’avez rien à espérer que souffrance, et malheur, et oppression.

Qu’y a-t-il de plus foible que le passereau, et de plus désarmé que

l’hirondelle? cependant, quand paroît l’oiseau de proie, les hirondelles

et les passereaux parviennent à le chasser, en se rassemblant autour de

lui, et le poursuivant tous ensemble.

Prenez exemple sur le passereau et sur l’hirondelle.

Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit quand il marche,

s’assied près de lui quand il repose, et ne le quitte pas même durant

son sommeil.

Donc, si l’on vous demande: Combien êtes-vous? répondez: Nous sommes un,

car nos frères, c’est nous, et nous c’est nos frères.

Dieu n’a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves, ni rois ni

sujets: il a fait tous les hommes égaux.

Mais, entre les hommes, quelques-uns ont plus de force ou de corps, ou

d’esprit, ou de volonté, et ce sont ceux-là qui cherchent à s’assujétir

les autres, lorsque l’orgueil ou la convoitise étouffent en eux l’amour

de leurs frères.

Et Dieu savoit qu’il en seroit ainsi, et c’est pourquoi il a commandé

aux hommes de s’aimer, afin qu’ils fussent unis, et que les foibles ne

tombassent point sous l’oppression des forts.

Car celui qui est plus fort qu’un seul, sera moins fort que deux, et

celui qui est plus fort que deux, sera moins fort que quatre; et ainsi

les foibles ne craindront rien, lorsque, s’aimant les uns les autres,

ils seront unis véritablement.

Un homme voyageoit dans la montagne, et il arriva en un lieu où un gros

rocher, ayant roulé sur le chemin, le remplissoit tout entier, et hors

du chemin il n’y avoit point d’autre issue ni à gauche, ni à droite.

Or, cet homme, voyant qu’il ne pouvoit continuer son voyage à cause du

rocher, essaya de le mouvoir pour se faire un passage, et il se fatigua

beaucoup à ce travail, et tous ses efforts furent vains.

Ce que voyant, il s’assit plein de tristesse et dit: Que sera-ce de moi

lorsque la nuit viendra et me surprendra dans cette solitude, sans

nourriture, sans abri, sans aucune défense, à l’heure où les bêtes

féroces sortent pour chercher leur proie?

Et comme il étoit absorbé dans cette pensée, un autre voyageur survint,

et celui-ci, ayant fait ce qu’avoit fait le premier et s’étant trouvé

aussi impuissant à remuer le rocher, s’assit en silence et baissa la

tête.

Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et aucun ne put mouvoir

le rocher, et leur crainte à tous étoit grande.

Enfin l’un d’eux dit aux autres: Mes frères, prions notre Père qui est

dans les cieux: peut-être qu’il aura pitié de nous dans cette détresse.

Et cette parole fut écoutée, et ils prièrent de cœur le Père qui est

dans les cieux.

Et quand ils eurent prié, celui qui avoit dit: Prions, dit encore: Mes

frères, ce qu’aucun de nous n’a pu faire seul, qui sait si nous ne le

ferons pas tous ensemble?

Et ils se levèrent, et tous ensemble ils poussèrent le rocher, et le

rocher céda, et ils poursuivirent leur route en paix.

Le voyageur c’est l’homme, le voyage c’est la vie, le rocher ce sont les

misères qu’il rencontre à chaque pas sur sa route.

Aucun homme ne sauroit soulever seul ce rocher; mais Dieu en a mesuré le

poids de manière qu’il n’arrête jamais ceux qui voyagent ensemble.

Paroles d'un croyant, 1833 · 第 6 / 40 题