XXXIX.

«Avez-vous jamais assisté au décroissement de l'eau, et l'avez-vous

quelquefois observée quand elle remonte? demanda-t-elle tout bas dans la

soirée au chapelain, qui était fort en train de digérer.

--Quoi! qu'y a-t-il? s'écria-t-il en bondissant sur sa chaise, et en

roulant de gros yeux ronds.

--Je vous parle de la citerne, reprit-elle sans se déconcerter;

avez-vous observé par vous-même la production du phénomène?

--Ah! bien, oui, la citerne; j'y suis, répondit-il avec un sourire de

pitié. Voilà, pensa-t-il, sa folie qui la reprend.

--Mais, répondez-moi donc, mon bon chapelain, dit Consuelo, qui

poursuivait sa méditation avec l'espèce d'acharnement qu'elle portait

dans toutes ses occupations mentales, et qui n'avait aucune intention

malicieuse envers le digne homme.

--Je vous avouerai, Mademoiselle, répondit-il d'un ton très froid, que

je ne me suis jamais trouvé à même d'observer ce que vous me demandez;

et je vous déclare que je ne me suis jamais tourmenté au point d'en

perdre le sommeil.

--Oh! j'en suis bien certaine, reprit Consuelo impatientée.»

Le chapelain haussa les épaules, et se leva péniblement de son siège,

pour échapper à cette ardeur d'investigation.

«Eh bien, puisque personne ici ne veut perdre une heure de sommeil pour

une découverte aussi importante, j'y consacrerai ma nuit entière, s'il

le faut, pensa Consuelo.»

Et, en attendant l'heure de la retraite, elle alla, enveloppée de son

manteau, faire un tour de jardin.

La nuit était froide et brillante; les brouillards s'étaient dissipés à

mesure que la lune, alors pleine, avait monté dans l'empyrée. Les

étoiles pâlissaient à son approche; l'air était sec et sonore. Consuelo,

irritée et non brisée par la fatigue, l'insomnie, et la perplexité

généreuse, mais peut-être un peu maladive, de son esprit, sentait

quelque mouvement de fièvre, que la fraîcheur du soir ne pouvait calmer.

Il lui semblait toucher au terme de son entreprise. Un pressentiment

romanesque, qu'elle prenait pour un ordre et un encouragement de la

Providence, la tenait active et agitée. Elle s'assit sur un tertre de

gazon planté de mélèzes, et se mit à écouter le bruit faible et plaintif

du torrent au fond de la vallée. Mais il lui sembla qu'une vois plus

douce et plus plaintive encore se mêlait au murmure de l'eau et montait

peu à peu jusqu'à elle. Elle s'étendit sur le gazon pour mieux saisir,

étant plus près de la terre, ces sons légers que la brise emportait à

chaque instant. Enfin elle distingua la voix de Zdenko. Il chantait en

allemand; et elle recueillit les paroles suivantes, arrangées tant bien

que mal sur un air bohémien, empreint du même caractère naïf et

mélancolique que celui qu'elle avait déjà entendu:

«Il y a là-bas, là-bas, une âme en peine et en travail, qui attend sa

délivrance.

«Sa délivrance, sa consolation tant promise.

«La délivrance semble enchaînée, la consolation semble impitoyable.

«Il y a là-bas, là-bas, une âme en peine et en travail qui se lasse

d'attendre.»

Quand la voix cessa de chanter, Consuelo se leva, chercha des yeux

Zdenko dans la campagne, parcourut tout le parc et tout le jardin pour

le trouver, l'appela de divers endroits, et rentra sans l'avoir aperçu.

Mais une heure après qu'on eut dit tout haut en commun une longue prière

pour le comte Albert, auquel on invita tous les serviteurs de la maison

à se joindre, tout le monde étant couché, Consuelo alla s'installer

auprès de la fontaine des Pleurs, et, s'asseyant sur la margelle, parmi

les capillaires touffues qui y croissaient naturellement, et les iris

qu'Albert y avait plantés, elle fixa ses regards sur cette eau immobile,

où la lune, alors parvenue à son zénith, plongeait son image comme dans

un miroir.

Au bout d'une heure d'attente, et comme la courageuse enfant, vaincue

par la fatigue, sentait ses paupières s'appesantir, elle fut réveillée

par un léger bruit à la surface de l'eau. Elle ouvrit les yeux, et vit

le spectre de la lune s'agiter, se briser, et s'étendre en cercles

lumineux sur le miroir de la fontaine. En même temps un bouillonnement

et un bruit sourd, d'abord presque insensible et bientôt impétueux, se

manifestèrent; elle vit l'eau baisser en tourbillonnant comme dans un

entonnoir, et, en moins d'un quart d'heure, disparaître dans la

profondeur de l'abîme.

Elle se hasarda à descendre plusieurs marches. L'escalier, qui semblait

avoir été pratiqué pour qu’on pût approcher à volonté du niveau variable

de l'eau, était formé de blocs de granit enfoncés ou taillés en spirale

dans le roc. Ces marches limoneuses et glissantes n'offraient aucun

point d'appui, et se perdaient dans une effrayante profondeur.

L'obscurité, un reste d'eau qui clapotait encore au fond du précipice

incommensurable, l'impossibilité d'assurer ses pieds délicats sur cette

vase filandreuse, arrêtèrent la tentative insensée de Consuelo; elle

remonta à reculons avec beaucoup de peine, et se rassit tremblante et

consternée sur la première marche.

Cependant l'eau semblait toujours fuir dans les entrailles de la terre.

Le bruit devint de plus en plus sourd, jusqu'à ce qu'il cessa

entièrement; et Consuelo songea à aller chercher de la lumière pour

examiner autant que possible d'en haut l'intérieur de la citerne. Mais

elle craignit de manquer l'arrivée de celui qu'elle attendait, et se

tint patiemment immobile pendant près d'une heure encore. Enfin, elle

crût apercevoir une faible lueur au fond du puits; et, se penchant avec

anxiété, elle vit cette tremblante clarté monter peu à peu. Bientôt elle

n'en douta plus; Zdenko montait la spirale en s'aidant d'une chaîne de

fer scellée aux parois du rocher. Le bruit que sa main produisait en

soulevant cette chaîne et en la laissant retomber de distance en

distance, avertissait Consuelo de l'existence de cette sorte de rampe,

qui cessait à une certaine hauteur, et qu'elle n'avait pu ni voir ni

soupçonner. Zdenko portait une lanterne, qu'il suspendit à un croc

destiné à cet usage, et planté dans le roc à environ vingt pieds

au-dessous du sol; puis il monta légèrement et rapidement le reste de

l'escalier, privé de chaîne et de point d'appui apparent. Cependant

Consuelo, qui observait tout avec la plus grande attention, le vit

s'aider de quelques pointes de rocher, de certaines plantes pariétaires

plus vigoureuses que les autres, et peut-être de quelques clous

recourbés qui sortaient du mur, et dont sa main avait l'habitude. Dès

qu'il fut à portée de voir Consuelo, celle-ci se cacha et se déroba à

ses regards en rampant derrière la balustrade de pierre à demi

circulaire qui couronnait le haut du puits, et qui s'interrompait

seulement à l'entrée de l'escalier. Zdenko sortit, et se mit à cueillir

lentement dans le parterre, avec beaucoup de soin et comme en

choisissant certaines fleurs, un gros bouquet; puis il entra dans le

cabinet d'Albert, et, à travers le vitrage de la porte, Consuelo le vit

remuer longtemps les livres, et en chercher un, qu'il parut enfin avoir

trouvé; car il revint vers la citerne en riant et en se parlant à

lui-même d'un ton de contentement, mais d'une voix faible et presque

insaisissable, tant il semblait partagé entre le besoin de causer tout

seul, selon son habitude, et la crainte d'éveiller les hôtes du château.

Consuelo ne s'était pas encore demandé si elle l'aborderait, si elle le

prierait de la conduire auprès d'Albert; et il faut avouer qu'en cet

instant, confondue de ce qu'elle voyait, éperdue au milieu de son

entreprise, joyeuse d'avoir deviné la vérité tant pressentie, mais émue

de l'idée de descendre au fond des entrailles de la terre et des abîmes

de l'eau, elle ne se sentit pas le courage d'aller d'emblée au résultat,

et laissa Zdenko redescendre comme il était monté, reprendre sa

lanterne, et disparaître en chantant d'une voix qui prenait de

l'assurance à mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs de sa

retraite:

«La délivrance est enchaînée, la consolation est impitoyable.»

Le coeur palpitant, le cou tendu, Consuelo eut dix fois son nom sur les

lèvres pour le rappeler. Elle allait s'y décider par un effort héroïque,

lorsqu'elle pensa tout à coup que la surprise pouvait faire chanceler

cet infortuné sur cet escalier difficile et périlleux, et lui donner le

vertige de la mort. Elle s'en abstint, se promettant d'être plus

courageuse le lendemain, en temps opportun.

Elle attendit encore pour voir remonter l'eau, et cette fois le

phénomène s'opéra plus rapidement. Il y avait à peine un quart d'heure

qu'elle n'entendait plus Zdenko et qu'elle ne voyait plus de lueur de

lanterne, lorsqu'un bruit sourd, semblable au grondement lointain du

tonnerre, se fit entendre; et l'eau, s'élançant avec violence, monta en

tournoyant et en battant les murs de sa prison avec un bouillonnement

impétueux. Cette irruption soudaine de l'eau eut quelque chose de si

effrayant, que Consuelo trembla pour le pauvre Zdenko, en se demandant

si, à jouer avec de tels périls, et à gouverner ainsi les forces de la

nature, il ne risquait pas d'être emporté par la violence du courant, et

de reparaître à la surface de la fontaine, noyé et brisé comme ces

plantes limoneuses qu'elle y voyait surnager.

Cependant le moyen devait être bien simple; il ne s'agissait que de

baisser et de relever une écluse, peut-être de poser une pierre en

arrivant, et de la déranger en s'en retournant. Mais cet homme, toujours

préoccupé et perdu dans ses rêveries bizarres, ne pouvait-il pas se

tromper et déranger la pierre un instant trop tôt? Venait-il par le même

souterrain qui servait de passage à l'eau de la source? Il faudra

pourtant que j'y passe avec ou sans lui, se dit Consuelo, et cela pas

plus tard que la nuit prochaine; _car il y a là-bas une âme en travail

et en peine qui m'attend et qui se lasse d'attendre_. Ceci n'a point été

chanté au hasard; et ce n'est pas sans but que Zdenko, qui déteste

l'allemand et qui le prononce avec difficulté, s'est expliqué

aujourd'hui dans cette langue.

Elle alla enfin se coucher; mais elle eut tout le reste de la nuit

d'affreux cauchemars. La fièvre faisait des progrès. Elle ne s'en

apercevait pas, tant elle se sentait encore pleine de force et de

résolution; mais à chaque instant elle se réveillait en sursaut,

s'imaginant être encore sur les marches du terrible escalier, et ne

pouvant le remonter, tandis que l'eau s'élevait au-dessous d'elle avec

le rugissement et la rapidité de la foudre.

Elle était si changée le lendemain, que tout le monde remarqua

l'altération de ses traits. Le chapelain n'avait pu s'empêcher de

confier à la chanoinesse que _cette agréable et obligeante personne_ lui

paraissait avoir le cerveau dérangé; et la bonne Wenceslawa, qui n'était

pas habituée à voir tant de courage et de dévouement autour d'elle,

commençait à croire que la Porporina était tout au moins une jeune fille

fort exaltée et d'un tempérament nerveux très excitable. Elle comptait

trop sur ses bonnes portes doublées de fer, et sur ses fidèles clefs,

toujours grinçantes à sa ceinture, pour avoir cru longtemps à l'entrée

et à l'évasion de Zdenko l'avant-dernière nuit. Elle adressa donc à

Consuelo des paroles affectueuses et compatissantes, la conjurant de ne

pas s'identifier au malheur de la famille, jusqu'à en perdre la santé,

et s'efforçant de lui donner, sur le retour prochain de son neveu, des

espérances qu'elle commençait elle-même à perdre dans le secret de son

coeur.

Mais elle fut émue à la fois de crainte et d'espoir, lorsque Consuelo

lui répondit, avec un regard brillant de satisfaction et un sourire de

douce fierté:

«Vous avez bien raison de croire et d'attendre avec confiance, chère

madame. Le comte Albert est vivant et peu malade, je l'espère; car il

s'intéresse encore à ses livres et à ses fleurs du fond de sa retraite.

J'en ai la certitude; et j'en pourrais donner la preuve.

--Que voulez-vous dire, chère enfant? s'écria la chanoinesse, dominée

par son air de conviction: qu'avez-vous appris? qu'avez-vous découvert?

Parlez, au nom du ciel! rendez la vie à une famille désolée!

--Dites au comte Christian que son fils existe, et qu'il n'est pas loin

d'ici. Cela est aussi vrai que je vous aime et vous respecte.»

La chanoinesse se leva pour courir vers son frère, qui n'était pas

encore descendu au salon; mais un regard et un soupir du chapelain

l'arrêtèrent.

«Ne donnons pas à la légère une telle joie à mon pauvre Christian,

dit-elle en soupirant à son tour. Si le fait venait bientôt démentir vos

douces promesses, ah! ma chère enfant! nous aurions porté le coup de la

mort à ce malheureux père.

--Vous doutez donc de ma parole? répliqua Consuelo étonnée.

--Dieu m'en garde, noble Nina! mais vous pouvez vous faire illusion!

Hélas! cela nous est arrivé si souvent à nous-mêmes! Vous dites que vous

avez des preuves, ma chère fille; ne pourriez-vous nous les mentionner?

--Je ne le peux pas ... du moins il me semble que je ne le dois pas, dit

Consuelo un peu embarrassée. J'ai découvert un secret auquel le comte

Albert attache certainement beaucoup d'importance, et je ne crois pas

pouvoir le trahir sans son aveu.

--Sans son aveu! s'écria la chanoinesse en regardant le chapelain avec

irrésolution. L'aurait-elle vu?»

Le chapelain haussa imperceptiblement les épaules, sans comprendre la

douleur que son incrédulité causait à la pauvre chanoinesse.

«Je ne l'ai pas vu, reprit Consuelo; mais, je le verrai bientôt, et vous

aussi, j'espère. Voilà pourquoi je craindrais de retarder son retour en

contrariant ses volontés par mon indiscrétion.

--Puisse la vérité divine habiter dans ton coeur, généreuse créature, et

parler par la bouche! dit Wenceslawa en la regardant avec des yeux

inquiets et attendris. Garde ton secret, si tu en as un; et rends-nous

Albert, si tu en as la puissance. Tout ce que je sais, c'est que, si

cela se réalise, j'embrasserai tes genoux comme j'embrasse en ce moment

ton pauvre front ... humide et brûlant! ajouta-t-elle, après avoir

touché de ses lèvres le beau front embrasé de la jeune fille, et en se

retournant vers le chapelain d'un air ému.

--Si elle est folle, dit-elle à ce dernier lorsqu'elle put lui parler

sans témoins, c'est toujours un ange de bonté, et il semble qu'elle soit

occupée do nos souffrances plus que nous-mêmes. Ah! mon père! il y a une

malédiction sur cette maison! Tout ce qui porte un coeur sublime y est

frappé de vertige, et notre vie se passe à plaindre ce que nous sommes

forcés d'admirer!

--Je ne nie pas les bons mouvements de cette jeune étrangère, répondit

le chapelain. Mais il y a du délire dans son fait, n'en doutez pas,

Madame. Elle aura rêvé du comte Albert cette nuit, et elle nous donne

imprudemment ses visions pour des certitudes. Gardez-vous d'agiter l'âme

pieuse et soumise de votre vénérable frère par des assertions si

frivoles. Peut-être aussi ne faudrait-il pas trop encourager les

témérités de cette signora Porporina ... Elles peuvent la précipiter

dans des dangers d'une autre nature que ceux qu'elle a voulu braver

jusqu'ici....

--Je ne vous comprends pas, dit avec une grave naïveté la chanoinesse

Wenceslawa.

--Je suis fort embarrassé de m'expliquer, reprit le digne homme....

Pourtant il me semble ... que si un commerce secret, bien honnête et

bien désintéressé sans doute, venait à s'établir entre cette jeune

artiste et le noble comte....

--Eh bien? dit la chanoinesse en ouvrant de grands yeux.

--Eh bien, Madame, ne pensez-vous pas que des sentiments d'intérêt et de

sollicitude, fort innocents dans leur principe, pourraient, en peu de

temps, à l'aide de circonstances et d'idées romanesques, devenir

dangereux pour le repos et la dignité de la jeune musicienne?

--Je ne me serais jamais avisée de cela! s'écria la chanoinesse, frappée

de cette réflexion. Croiriez-vous donc, mon père, que la Porporina

pourrait oublier sa position humble et précaire dans des relations

quelconques avec un homme si élevé au-dessus d'elle que l'est mon neveu

Albert de Rudolstadt?

--Le comte Albert de Rudolstadt pourrait l'y aider lui-même, sans le

vouloir, par l'affectation qu'il met à traiter de préjugés les

respectables avantages du rang et de la naissance.

--Vous éveillez en moi de graves inquiétudes, dit Wenceslawa, rendue à

son orgueil de famille et à la vanité de la naissance, son unique

travers. Le mal aurait-il déjà germé dans le coeur de cette enfant? Y

aurait-il dans son agitation et dans son empressement à retrouver Albert

un motif moins pur que sa générosité naturelle et son attachement pour

nous?

--Je me flatte encore que non, répondit le chapelain, dont l'unique

passion était de jouer, par ses avis et par ses conseils, un rôle

important dans la famille, tout en conservant les dehors d'un respect

craintif et d'une soumission obséquieuse. Il faudra pourtant, ma chère

fille, que vous ayez les yeux ouverts sur la suite des événements, et

que votre vigilance ne s'endorme pas sur de pareils dangers. Ce rôle

délicat ne convient qu'à vous, et demande toute la prudence et la

pénétration dont le ciel vous a douée.»

Après cet entretien, la chanoinesse demeura toute bouleversée, et son

inquiétude changea d'objet. Elle oublia presque qu'Albert était comme

perdu pour elle, peut-être mourant, peut-être mort, pour ne songer qu'à

prévenir enfin les effets d'une affection qu'en elle-même elle appelait

_disproportionnée_: semblable à l'Indien de la fable, qui, monté sur un

arbre, poursuivi par l'épouvante sous la figure d'un tigre, s'amuse à

combattre le souci sous la figure d'une mouche bourdonnant autour de sa

tête.

Toute la journée elle eut les yeux attachés sur Porporina, épiant tous

ses pas, et analysant toutes ses paroles avec anxiété. Notre héroïne,

car c'en était une dans toute la force du terme en ce moment-là que la

brave Consuelo, s'en aperçut bien, mais demeura fort éloignée

d'attribuer cette inquiétude à un autre sentiment que le doute de la

voir tenir ses promesses en ramenant Albert. Elle ne songeait point à

cacher sa propre agitation, tant elle sentait, dans sa conscience

tranquille et forte, qu'il y avait de quoi être fière de son projet

plutôt que d'en rougir. Cette modeste confusion que lui avait causée,

quelques jours auparavant, l'enthousiasme du jeune comte pour elle,

s'était dissipée en face d'une volonté sérieuse et pure de toute vanité

personnelle. Les amers sarcasmes d'Amélie, qui pressentait son

entreprise sans en connaître les détails, ne l'émouvaient nullement.

Elle les entendait à peine, y répondait par des sourires, et laissait à

la chanoinesse, dont les oreilles s'ouvraient d'heure en heure, le soin

de les enregistrer, de les commenter, et d'y trouver une lumière

terrible.

Consuelo, Tome 1 (1861) · 第 55 / 56 题