Lorsque Amélie fut appelée à traduire la phrase que Consuelo avait
écrite sur son carnet et gravée dans sa mémoire, elle dit qu'elle ne la
comprenait pas du tout, quoiqu'elle pût la traduire littéralement par
ces mots:
_Que celui à qui on a fait tort te salue._
«Peut-être, ajouta-t-elle, veut-il parler d'Albert, ou de lui-même, en
disant qu'on leur a fait tort en les taxant de folie, eux qui se croient
les seuls hommes raisonnables qu'il y ait sur la terre: Mais à quoi bon
chercher le sens des discours d'un insensé? Ce Zdenko occupe beaucoup
plus votre imagination qu'il ne mérite.
--C'est la croyance du peuple dans tous les pays, répondit Consuelo,
d'attribuer aux fous une sorte de lumière supérieure à celle que
perçoivent les esprits positifs et froids. J'ai le droit de conserver
les préjugés de ma classe, et je ne puis jamais croire qu'un fou parle
au hasard en disant des paroles qui nous paraissent inintelligibles.
--Voyons, dit Amélie, si le chapelain, qui est très versé dans toutes
les formules anciennes et nouvelles dont se servent nos paysans,
connaîtra celle-ci.»
Et, courant vers le bonhomme, elle lui demanda l'explication de la
phrase de Zdenko.
Mais ces paroles obscures parurent frapper le chapelain d'une affreuse
lumière.
«Dieu vivant! s'écria-t-il en pâlissant, où donc votre seigneurie
a-t-elle entendu un semblable blasphème?
--Si c'en est un, je ne le devine pas, répondit Amélie en riant, et
c'est pour cela que j'en attends de vous la traduction.
--Mot à mot, c'est bien, en bon allemand, ce que vous venez de dire,
madame, c'est bien «_Que celui à qui on a fait tort te salue_;» mais si
vous voulez en savoir le sens (et j'ose à peine le prononcer), c'est,
dans la pensée de l'idolâtre qui le prononce, «_que le diable soit avec
toi!_»
--En d'autres termes, reprit Amélie en riant plus fort: «_Va au
diable!_» Eh bien! c'est un joli compliment, et voilà ce qu'on gagne, ma
chère Nina, à causer avec les fous. Vous ne pensiez pas que Zdenko, avec
un sourire si affable et des grimaces si enjouées, vous adressait un
souhait aussi peu galant.
--Zdenko? s'écria le chapelain. Ah! c'est ce malheureux idiot qui se
sert de pareilles formules? A la bonne heure! je tremblais que ce ne fût
quelque autre ... et j'avais tort; cela ne pouvait sortir que de cette
tête farcie des abominations de l'antique hérésie! Où prend-il ces
choses à peu près inconnues et oubliées aujourd'hui? L'esprit du mal
peut seul les lui suggérer.
--Mais c'est tout simplement un fort vilain jurement dont le peuple se
sert dans toutes les langues, repartit Amélie; et les catholiques ne
s'en font pas plus faute que les autres.
--Ne croyez pas cela, baronne, dit le chapelain. Ce n'est pas une
malédiction dans l'esprit égaré de celui qui s'en sert, c'est un hommage
et une bénédiction, au contraire; et là est le crime. Cette abomination
vient des Lollards, secte détestable qui engendra celle des Vaudois,
laquelle engendra celle des Hussites....
--Laquelle en engendra bien d'autres! dit Amélie en prenant un air grave
pour se moquer du bon prêtre. Mais, voyons, monsieur le chapelain,
expliquez-nous donc comment ce peut être un compliment que de
recommander son prochain au diable?
--C'est que, dans la croyance des Lollards, Satan n'était pas l'ennemi
du genre humain, mais au contraire son protecteur et son patron. Ils le
disaient victime de l'injustice et de la jalousie. Selon eux, l'archange
Michel et les autres puissances célestes qui l'avaient précipité dans
l'abîme étaient de véritables démons, tandis que Lucifer, Belzébuth,
Astaroth, Aslarté, et tous les monstres de l'enfer étaient l'innocence
et la lumière même. Ils croyaient que le règne de Michel et de sa
glorieuse milice finirait bientôt, et que le diable serait réhabilité et
réintégré dans le ciel avec sa phalange maudite. Enfin ils lui rendaient
un culte impie, et s'abordaient les uns les autres en se disant: Que
celui à _qui on a fait tort_, c'est-à-dire celui qu'on a méconnu et
condamné injustement, _te salue_, c'est-à-dire, te protège et t'assiste.
--Eh bien, dit Amélie en riant aux éclats, voilà ma chère Nina sous des
auspices bien favorables, et je ne serais pas étonnée qu'il fallût
bientôt en venir avec elle à des exorcismes pour détruire l'effet des
incantations de Zdenko.»
Consuelo fut un peu émue de cette plaisanterie. Elle n'était pas bien
sûre que le diable fût une chimère, et l'enfer une fable poétique. Elle
eût été portée à prendre au sérieux l'indignation et la frayeur du
chapelain, si celui-ci, scandalisé des rires d'Amélie, n'eût été, en ce
moment, parfaitement ridicule. Interdite, troublée dans toutes les
croyances de son enfance par cette lutte où elle se voyait lancée, entre
la superstition des uns et l'incrédulité des autres, Consuelo eut, ce
soir-là, beaucoup de peine à dire ses prières. Elle cherchait le sens de
toutes ces formules de dévotion qu'elle avait acceptées jusque-là sans
examen, et qui ne satisfaisaient plus son esprit alarmé. «A ce que j'ai
pu voir, pensait-elle, il y a deux sortes de dévotions à Venise. Celle
des moines, des nonnes, et du peuple, qui va trop loin peut-être; car
elle accepte, avec les mystères de la religion, toutes sortes de
superstitions accessoires, l'_Orco_ (le diable des lagunes), les
sorcières de Malamocco, les chercheuses d'or, l'horoscope, et les voeux
aux saints pour la réussite des desseins les moins pieux et parfois les
moins honnêtes: celle du haut clergé et du beau monde, qui n'est qu'un
simulacre; car ces gens-là vont à l'église comme au théâtre, pour
entendre la musique et se montrer; ils rient de tout, et n'examinent
rien dans la religion, pensant que rien n'y est sérieux, que rien n'y
oblige la conscience, et que tout est affaire de forme et d'usage.
Anzoleto n'était pas religieux le moins du monde; c'était un de mes
chagrins, et j'avais raison d'être effrayée de son incrédulité. Mon
maître Porpora ... que croyait-il? je l'ignore. Il ne s'expliquait point
là-dessus, et cependant il m'a parlé de Dieu et des choses divines dans
le moment le plus douloureux et le plus solennel de ma vie. Mais quoique
ses paroles m'aient beaucoup frappée, elles n'ont laissé en moi que de
la terreur et de l'incertitude. Il semblait qu'il crût à un Dieu jaloux
et absolu, qui n'envoyait le génie et l'inspiration qu'aux êtres isolés
par leur orgueil des peines et des joies de leurs semblables. Mon coeur
désavoue cette religion sauvage, et ne peut aimer un Dieu qui me défend
d'aimer. Quel est donc le vrai Dieu? Qui me l'enseignera? Ma pauvre mère
était croyante; mais de combien d'idolâtries puériles son culte était
mêlé! Que croire et que penser? Dirai-je, comme l'insouciante Amélie,
que la raison est le seul Dieu? Mais elle ne connaît même pas ce
Dieu-là, et ne peut me l'enseigner; car il n'est pas de personne moins
raisonnable qu'elle. Peut-on vivre sans religion? Alors pourquoi vivre?
En vue de quoi travaillerais-je? en vue de quoi aurais-je de la pitié,
du courage, de la générosité, de la conscience et de la droiture, moi
qui suis seule dans l'univers, s'il n'est point dans l'univers un Être
suprême, intelligent et plein d'amour, qui me juge, qui m'approuve, qui
m'aide, me préserve et me bénisse? Quelles forces, quels enivrements
puisent-ils dans la vie, ceux qui peuvent se passer d'un espoir et d'un
amour au-dessus de toutes les illusions et de toutes les vicissitudes
humaines?
«Maître suprême! s'écria-t-elle dans son coeur, oubliant les formules de
sa prière accoutumée, enseigne-moi ce que je dois faire. Amour suprême!
enseigne-moi ce que je dois aimer. Science suprême! enseigne-moi ce que
je dois croire.»
En priant et en méditant de la sorte, elle oublia l'heure qui
s'écoulait, et il était plus de minuit lorsque avant de se mettre au
lit, elle jeta un coup d'oeil sur la campagne éclairée par la lune. La
vue qu'on découvrait de sa fenêtre était peu étendue, à cause des
montagnes environnantes, mais extrêmement pittoresque. Un torrent
coulait au fond d'une vallée étroite et sinueuse, doucement ondulée en
prairies sur la base des collines inégales qui fermaient l'horizon,
s'entr'ouvrant çà et là pour laisser apercevoir derrière elles d'autres
gorges et d'autres montagnes plus escarpées et toutes couvertes de noirs
sapins. La clarté de la lune à son déclin se glissait derrière les
principaux plans de ce paysage triste et vigoureux, où tout était
sombre, la verdure vivace, l'eau encaissée, les roches couvertes de
mousse et de lierre.
Tandis que Consuelo comparait ce pays à tous ceux qu'elle avait
parcourus dans son enfance, elle fut frappée d'une idée qui ne lui était
pas encore venue; c'est que cette nature qu'elle avait sous les yeux
n'avait pas un aspect nouveau pour elle, soit qu'elle eût traversé
autrefois cette partie de la Bohême, soit qu'elle eût vu ailleurs des
lieux très-analogues. «Nous avons tant voyagé, ma mère et moi, se
disait-elle, qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je fusse déjà
venue de ce côté-ci. J'ai un souvenir distinct de Dresde et de Vienne.
Nous avons bien pu traverser la Bohême pour aller d'une de ces capitales
à l'autre. Il serait étrange cependant que nous eussions reçu
l'hospitalité dans quelque grange du château où me voici logée comme une
demoiselle d'importance; ou bien que nous eussions gagné, en chantant,
un morceau de pain à la porte de quelqu'une de ces cabanes où Zdenko
tend la main et chante ses vieilles chansons; Zdenko, l'artiste
vagabond, qui est mon égal et mon confrère, bien qu'il n'y paraisse
plus!»
En ce moment, ses regards se portèrent sur le Schreckenstein, dont on
apercevait le sommet au-dessus d'une éminence plus rapprochée, et il lui
sembla que cette place sinistre était couronnée d'une lueur rougeâtre
qui teignait faiblement l'azur transparent du ciel. Elle y porta toute
son attention, et vit cette clarté indécise augmenter, s'éteindre et
reparaître, jusqu'à ce qu'enfin elle devint si nette et si intense,
qu'elle ne put l'attribuer à une illusion de ses sens. Que ce fût la
retraite passagère d'une bande de Zingari, ou le repaire de quelque
brigand, il n'en était pas moins certain que le Schreckenstein était
occupé en ce moment par des êtres vivants; et Consuelo, après sa prière
naïve et fervente au Dieu de vérité, n'était plus disposée du tout à
croire à l'existence des êtres fantastiques et malfaisants dont la
chronique populaire peuplait la montagne. Mais n'était-ce pas plutôt
Zdenko qui allumait ce feu pour se soustraire au froid de la nuit? Et si
c'était Zdenko, n'était-ce pas pour réchauffer Albert que les branches
desséchées de la forêt brûlaient en ce moment? Ou avait vu souvent cette
lueur sur le Schreckenstein; on en parlait avec effroi, on l'attribuait
à quelque fait surnaturel. On avait dit mille fois qu'elle émanait du
tronc enchanté du vieux chêne de Ziska. Mais le _Hussite_ n'existait
plus; du moins il gisait au fond du ravin, et la clarté rouge brillait
encore à la cime du mont. Comment ce phare mystérieux n'appelait-il pas
les recherches vers cette retraite présumée d'Albert?
«O apathie des âmes dévotes! pensa Consuelo; tu es un bienfait de la
Providence, ou une infirmité des natures incomplètes?» Elle se demanda
en même temps si elle aurait le courage d'aller seule, à cette heure, au
Schreckenstein, et elle se répondit que, guidée par la charité, elle
l'aurait certainement. Mais elle pouvait se flatter un peu gratuitement
à cet égard; car la clôture sévère du château ne lui laissait aucune
chance d'exécuter ce dessein.
Dès le matin, elle s'éveilla pleine de zèle, et courut au
Schreckenstein. Tout y était silencieux et désert. L'herbe ne paraissait
pas foulée autour de la pierre d'Épouvante. Il n'y avait aucune trace de
feu, aucun vestige de la présence des fioles de la nuit. Elle parcourut
la montagne dans tous les sens, et n'y trouva aucun indice. Elle appela
Zdenko de tous côtés: elle essaya de siffler pour voir si elle
éveillerait les aboiements de Cynabre; elle se nomma à plusieurs
reprises; elle prononça le nom de Consolation dans toutes les langues
qu'elle savait: elle chanta quelques phrases de son cantique espagnol,
et même de l'air bohémien de Zdenko, qu'elle avait parfaitement retenu.
Rien ne lui répondit. Le craquement des lichens desséchés sous ses
pieds, et le murmure des eaux mystérieuses qui couraient sous les
rochers, furent les seuls bruits qui lui répondirent.
Fatiguée de cette inutile exploration, elle allait se retirer après
avoir pris un instant de repos sur la pierre, lorsqu'elle vit à ses
pieds une feuille de rose froissée et flétrie. Elle la ramassa, la
déplia, et s'assura bien que ce ne pouvait être qu'une feuille du
bouquet qu'elle avait jeté à Zdenko; car la montagne ne produisait pas
de roses sauvages, et d'ailleurs ce n'était pas la saison. Il n'y en
avait encore que dans la serre du château. Ce faible indice la consola
de l'apparente inutilité de sa promenade, et la laissa de plus en plus
persuadée que c'était au Sehreckenstein qu'il fallait espérer de
découvrir Albert.
Mais dans quel antre de cette montagne impénétrable était-il donc caché?
il n'y était donc pas à toute heure, ou bien il était plongé, en ce
moment, dans un accès d'insensibilité cataleptique; ou bien encore
Consuelo s'était trompée en attribuant à sa voix quelque pouvoir sur
lui, et l'exaltation qu'il lui avait montrée n'était qu'un accès de
folie qui n'avait laissé aucune trace dans sa mémoire. Il la voyait, il
l'entendait peut-être maintenant, et il se riait de ses efforts, et il
méprisait ses inutiles avances.
A cette dernière pensée, Consuelo sentit une rougeur brûlante monter à
ses joues, et elle quitta précipitamment le Schreckenstein en se
promettant presque de n'y plus revenir. Cependant elle y laissa un petit
panier de fruits qu'elle avait apporté.
Mais le lendemain, elle trouva le panier à la même place; on n'y avait
pas touché. Les feuilles qui recouvraient les fruits n'avaient pas même
été dérangées par un mouvement de curiosité. Son offrande avait été
dédaignée, ou bien ni Albert ni Zdenko n'étaient venus par là; et
pourtant la lueur rouge d'un feu de sapin avait brillé encore durant
cette nuit sur le sommet de la montagne.
Consuelo avait veillé jusqu'au jour pour observer cette particularité.
Elle avait vu plusieurs fois la clarté décroître et se ranimer, comme si
une main vigilante l'eût entretenue. Personne n'avait vu de Zingali dans
les environs. Aucun étranger n'avait été signalé sur les sentiers de la
forêt; et tous les paysans que Consuelo interrogeait sur le phénomène
lumineux de la pierre d'Épouvante, lui répondaient en mauvais allemand,
qu'il ne faisait pas bon d'approfondir ces choses-là, et qu'il ne
fallait pas se mêler des affaires de l'autre monde.
Cependant, il y avait déjà neuf jours qu'Albert avait disparu. C'était
la plus longue absence de ce genre qu'il eût encore faite, et cette
prolongation, jointe aux sinistres présages qui avaient annoncé
l'avènement de sa trentième année, n'était pas propre à ranimer les
espérances de la famille. On commençait enfin à s'agiter; le comte
Christian soupirait à toute heure d'une façon lamentable; le baron
allait à la chasse sans songer à rien tuer; le chapelain faisait des
prières extraordinaires; Amélie n'osait plus rire ni causer, et la
chanoinesse, pâle et affaiblie, distraite des soins domestiques, et
oublieuse de son ouvrage en tapisserie, égrenait son chapelet du matin
au soir, entretenait de petites bougies devant l'image de la Vierge, et
semblait plus voûtée d'un pied qu'à son ordinaire.
Consuelo se hasarda à proposer une grande et scrupuleuse exploration du
Schreckenstein, avoua les recherches qu'elle y avait faites, et confia
en particulier à la chanoinesse la circonstance de la feuille de rose,
et le soin qu'elle avait mis à examiner toute la nuit le sommet lumineux
de la montagne. Mais les dispositions que voulait prendre Wenceslawa
pour cette exploration, firent bientôt repentir Consuelo de son
épanchement. La chanoinesse voulait qu'on s'assurât de la personne de
Zdenko, qu'on l'effrayât par des menaces, qu'on fît armer cinquante
hommes de torches et de fusils, enfin que le chapelain prononçât sur la
pierre fatale ses plus terribles exorcismes, tandis que le baron, suivi
de Hanz, et de ses plus courageux acolytes, ferait en règle, au milieu
de la nuit, le siège du Schreckenstein. C'était le vrai moyen de porter
Albert à la folie la plus extrême, et peut-être à la fureur, que de lui
procurer une surprise de ce genre; et Consuelo obtint, à force de
représentations et de prières, que Wenceslawa n'agirait point et
n'entreprendrait rien sans son avis. Or, voici quel parti elle lui
proposa en définitive: ce fut de sortir du château la nuit suivante, et
d'aller seule avec la chanoinesse, en se faisant suivre à distance de
Hanz et du chapelain seulement, examiner de près le feu du
Schreckenstein. Mais cette résolution se trouva au-dessus des forces de
la chanoinesse. Elle était persuadée que le Sabbat officiait sur la
pierre d'Épouvante, et tout ce que Consuelo put obtenir fut qu'on lui
ouvrirait les portes à minuit et que le baron et quelques autres
personnes de bonne volonté la suivraient sans armes et dans le plus
grand silence. Il fut convenu qu'on cacherait cette tentative au comte
Christian, dont le grand âge et la santé affaiblie ne pourraient se
prêter à une pareille course durant la nuit froide et malsaine, et qui
cependant voudrait s'y associer s'il en avait connaissance.
Tout fut exécuté ainsi que Consuelo l'avait désiré. Le baron, le
chapelain et Hanz l'accompagnèrent. Elle s'avança seule, à cent pas de
son escorte, et monta sur le Schreckenstein avec un courage digne de
Bradamante. Mais à mesure qu'elle approchait, la lueur qui lui
paraissait sortir en rayonnant des fissures de la roche culminante
s'éteignit peu à peu, et lorsqu'elle y fut arrivée, une profonde
obscurité enveloppait la montagne du sommet à la base. Un profond
silence et l'horreur de la solitude régnaient partout. Elle appela
Zdenko, Cynabre, et même Albert, quoiqu'en tremblant. Tout fut muet, et
l'écho seul lui renvoya le son de sa voix mal assurée.
Elle revint découragée vers ses guides. Ils vantèrent beaucoup son
courage, et osèrent, après elle, explorer encore les lieux qu'elle
venait de quitter, mais sans succès; et tous rentrèrent en silence au
château, où la chanoinesse, qui les attendait sur le seuil, vit, à leur
récit, évanouir sa dernière espérance.