Il trouva la Corilla seule, dans un boudoir exquis, assoupie encore sur
sa chaise longue, et dans un déshabillé des plus galants, comme on
disait alors; mais l'altération de ses traits au grand jour lui fit
penser que sa sécurité n'était pas aussi profonde sur le chapitre de
Consuelo, que voulaient bien le dire ses partisans fidèles. Néanmoins
elle le reçut d'un air fort enjoué, et lui frappant la joue avec malice:
«Ah! ah! c'est toi, petit fourbe? lui dit-elle en faisant signe à sa
suivante de sortir et de fermer la porte; viens-tu encore m'en conter,
et te flattes-tu de me faire croire que tu n'es pas le plus traître des
conteurs de fleurettes, et le plus intrigant des postulants à la gloire?
Vous êtes un maître fat, mon bel ami, si vous avez cru me désespérer par
votre abandon subit, après de si tendres déclarations; et vous avez été
un maître sot de vous faire désirer: car je vous ai parfaitement oublié
au bout de vingt-quatre heures d'attente.
--Vingt-quatre heures! c'est immense, répondit Anzoleto en baisant le
bras lourd et puissant de la Corilla. Ob! si je le croyais, je serais
bien orgueilleux; mais je sais bien que si je m'étais abusé au point de
vous croire lorsque vous me disiez....
--Ce que je te disais, je te conseille de l'oublier aussi; et si tu
étais venu me voir, tu aurais trouvé ma porte fermée. Mais qui te donne
l'impudence de venir aujourd'hui?.
--N'est-il pas de bon goût de s'abstenir de prosternations devant ceux
qui sont dans la faveur, et de venir apporter son coeur et son
dévouement à ceux qui....
--Achève! à ceux qui sont dans la disgrâce? C'est bien généreux et très
humain de ta part, mon illustre ami.» Et la Corilla se renversa sur son
oreiller de satin noir, en poussant des éclats de rire aigus et tant
soit peu forcés.
Quoique la prima-donna disgraciée ne fût pas de la première fraîcheur,
que la clarté de midi ne lui fût pas très favorable, et que le dépit
concentré de ces derniers temps eût un peu amolli les plans de son beau
visage, florissant d'embonpoint, Anzoleto, qui n'avait jamais vu de si
près en tête-à-tête une femme si parée et si renommée, se sentit
émouvoir dans les régions de son âme où Consuelo n'avait pas voulu
descendre, et d'où il avait banni volontairement sa pure image. Les
hommes corrompus avant l'âge peuvent encore ressentir l'amitié pour une
femme honnête et sans art; mais pour ranimer leurs passions, il faut les
avances d'une coquette. Anzoleto conjura les railleries de la Corilla
par les témoignages d'un amour qu'il s'était promis de feindre et qu'il
commença à ressentir véritablement. Je dis amour, faute d'un mot plus
convenable; mais c'est profaner un si beau nom que de l'appliquer à
l'attrait qu'inspirent des femmes froidement provoquantes comme l'était
la Corilla. Quand elle vit que le jeune ténor était ému tout de bon,
elle s'adoucit, et le railla plus amicalement.
«Tu m'as plu tout un soir, je le confesse, dit-elle, mais au fond je ne
t'estime pas. Je te sais ambitieux, par conséquent faux, et prêt à
toutes les infidélités: je ne saurais me fier à toi. Tu fis le jaloux,
une certaine nuit dans ma gondole; tu te posas comme un despote. Cela
m'eût désennuyée des fades galanteries de nos patriciens; mais tu me
trompais, lâche enfant! tu étais épris d'une autre, et tu n'as pas cessé
de l'être, et tu vas épouser ... qui!... Oh! je le sais fort bien, ma
rivale, mon ennemie, la débutante, la nouvelle maîtresse de Zustiniani.
Honte à nous deux, à nous trois, à nous quatre! ajouta-t-elle en
s'animant malgré elle et en retirant sa main de celles d'Anzoleto.
--Cruelle, lui dit-il en s'efforçant de ressaisir cette main potelée,
vous devriez comprendre ce qui s'est passé en moi lorsque je vous vis
pour la première fois, et ne pas vous soucier de ce qui m'occupait avant
ce moment terrible. Quant à ce qui s'est passé depuis, ne pouvez-vous le
deviner, et avons-nous besoin d'y songer désormais?
--Je ne me paie pas de demi-mots et de réticences. Tu aimes toujours la
zingarella tu l'épouses?
--Et si je l'aimais, comment se fait-il que je ne l'aie pas encore
épousée?
--Parce que le comte s'y opposait peut-être. A présent, chacun sait
qu'il le désire. On dit même qu'il a sujet d'en être impatient, et la
petite encore plus.»
Le rouge monta à la figure d'Anzoleto en entendant ces outrages
prodigués à l'être qu'il vénérait en lui-même au-dessus de tout.
--Ah! tu es outré de mes suppositions, répondit la Corilla, c'est bon;
voilà ce que je voulais savoir. Tu l'aimes; et quand l'épouses-tu?
--Je ne l'épouse point du tout.
--Alors vous partagez? Tu es bien avant dans la faveur de monsieur le
comte!
--Pour l'amour du ciel, madame, ne parlons ni du comte, ni de personne
autre que de vous et de moi.
--Eh bien, soit, dit la Corilla. Aussi bien à cette heure, mon ex-amant
et ta future épouse ...»
Anzoleto était indigné. Il se leva pour sortir. Mais qu'allait-il faire?
allumer de plus en plus la haine de cette femme, qu'il était venu
calmer. Il resta indécis, horriblement humilié et malheureux du rôle
qu'il s'était imposé.
La Corilla brûlait d'envie de le rendre infidèle; non qu'elle l'aimât,
mais parce que c'était une manière de se venger de cette Consuelo
qu'elle n'était pas certaine d'avoir outragée, avec justice.
«Tu vois bien, lui dit-elle en l'enchaînant au seuil de son boudoir, par
un regard pénétrant, que j'ai raison de me méfier de toi: car en ce
moment tu trompes quelqu'un ici. Est-ce _elle_ ou moi?
--Ni l'une ni l'autre, s'écria-t-il en cherchant à se justifier à ses
propres yeux; je ne suis point son amant, je ne le fus jamais. Je n'ai
pas d'amour pour elle; car je ne suis pas jaloux du comte.
--En voici bien d'une autre! Ah! tu es jaloux au point de le nier, et tu
viens ici pour te guérir ou te distraire? grand merci!
--Je ne suis point jaloux, je vous le répète; et pour vous prouver que
ce n'est pas le dépit qui me fait parler, je vous dis que le comte n'est
pas plus son amant que moi; qu'elle est honnête comme un enfant qu'elle
est, et que le seul coupable envers vous, c'est le comte Zustiniani.
--Ainsi, je puis faire siffler la zingarella sans t'affliger? Tu seras
dans ma loge et tu la siffleras, et en sortant de là tu seras mon unique
amant. Accepte vite, ou je me rétracte.
--Hélas, madame, vous voulez donc m'empêcher de débuter? car vous savez
bien que je dois débuter en même temps que la Consuelo? Si vous la
faites siffler, moi qui chanterai avec elle, je tomberai donc, victime
de votre courroux? Et qu'ai-je fait, malheureux que je suis, pour vous
déplaire? Hélas! j'ai fait un rêve délicieux et funeste! je me suis
imaginé tout un soir que vous preniez quelque intérêt à moi, et que je
grandirais sous votre protection. Et voilà que je suis l'objet de votre
mépris et de votre haine, moi qui vous ai aimée et respectée au point de
vous fuir! Eh bien, madame, contentez votre aversion. Faites-moi tomber,
perdez-moi, fermez-moi la carrière. Pourvu qu'ici en secret vous me
disiez que je ne vous suis point odieux, j'accepterai les marques
publiques de votre courroux.
--Serpent que tu es, s'écria la Corilla, où as-tu sucé le poison de la
flatterie que ta langue et tes yeux distillent? Je donnerais beaucoup
pour te connaître et te comprendre; mais je te crains, car tu es le plus
aimable des amants ou le plus dangereux des ennemis.
--Moi, votre ennemi! Et comment oserais-je jamais me poser ainsi, quand
même je ne serais pas subjugué par vos charmes? Est-ce que vous avez des
ennemis, divine Corilla? Est-ce que vous pouvez en avoir à Venise, où
l'on vous connaît et où vous avez toujours régné sans partage? Une
querelle d'amour jette le comte dans un dépit douloureux. Il veut vous
éloigner, il veut cesser de souffrir. Il rencontre sur son chemin une
petite fille qui semble montrer quelques moyens et qui ne demande pas
mieux que de débuter. Est-ce un crime de la part d'une pauvre enfant qui
n'entend prononcer votre nom illustre qu'avec terreur, et qui ne le
prononce elle-même qu'avec respect? Vous attribuez à cette pauvrette des
prétentions insolentes qu'elle ne saurait avoir. Les efforts du comte
pour la faire goûter à ses amis, l'obligeance de ces mêmes amis qui vont
exagérant son mérite, l'amertume des vôtres qui répandent des calomnies
pour vous aigrir et vous affliger, tandis qu'ils devraient rendre le
calme à votre belle âme en vous montrant votre gloire inattaquable et
votre rivale tremblante; voilà les causes de ces préventions que je
découvre en vous, et dont je suis si étonné, si stupéfait, que je sais à
peine comment m'y prendre pour les combattre.
--Tu ne le sais que trop bien, langue maudite, dit la Corilla en le
regardant avec un attendrissement voluptueux, encore mêlé de défiance;
j'écoute tes douces paroles, mais ma raison me dit encore de te
redouter. Je gage que cette Consuelo est divinement belle, quoiqu'on
m'ait dit le contraire, et qu'elle a du mérite dans un certain genre
opposé au mien, puisque le Porpora, que je connais si sévère, le
proclame hautement.
--Vous connaissez le Porpora? donc vous savez ses bizarreries, ses
manies, on peut dire. Ennemi de toute originalité chez les autres et de
toute innovation dans l'art du chant, qu'une petite élève soit bien
attentive à ses radotages, bien soumise à ses pédantesques leçons, le
voilà qui, pour une gamme vocalisée proprement, déclare que cela est
préférable à toutes les merveilles que le public idolâtre. Depuis quand
vous tourmentez-vous des lubies de ce vieux fou?
--Elle est donc sans talent?
--Elle a une belle voix, et chante honnêtement à l'église; mais elle ne
doit rien savoir du théâtre, et quant à la puissance qu'il y faudrait
déployer, elle est tellement paralysée par la peur, qu'il est fort à
craindre qu'elle y perde le peu de moyens que le ciel lui a donnés.
--Elle a peur! On m'a dit qu'elle était au contraire d'une rare
impudence.
--Oh! la pauvre fille! hélas, on lui en veut donc bien? Vous
l'entendrez, divine Corilla, et vous serez émue d'une noble pitié, et
vous l'encouragerez au lieu de la faire siffler, comme vous le disiez en
raillant tout à l'heure.
--Ou tu me trompes, ou mes amis m'ont bien trompée sur son compte.
--Vos amis se sont laissé tromper eux-mêmes. Dans leur zèle indiscret,
ils se sont effrayés de vous voir une rivale: effrayés d'un enfant!
effrayés pour vous! Ah! que ces gens-là vous aiment mal, puisqu'ils vous
connaissent si peu! Oh! si j'avais le bonheur d'être votre ami, je
saurais mieux ce que vous êtes, et je ne vous ferais pas l'injure de
m'effrayer pour vous d'une rivalité quelconque, fût-ce celle d'une
Faustina ou d'une Molteni.
--Ne crois pas que j'aie été effrayée. Je ne suis ni jalouse ni
méchante; et les succès d'autrui n'ayant jamais fait de tort aux miens,
je ne m'en suis jamais affligée. Mais quand je crois qu'on veut me
braver et me faire souffrir....
--Voulez-vous que j'amène la petite Consuelo à vos pieds? Si elle l'eût
osé, elle serait venue déjà vous demander votre appui et vos conseils.
Mais c'est un enfant si timide! Et puis, on vous a calomniée aussi
auprès d'elle. A elle aussi on est venu dire que vous étiez cruelle,
vindicative, et que vous comptiez la faire tomber.
--On lui a dit cela? En ce cas je comprends pourquoi tu es ici.
--Non, madame, vous ne le comprenez pas; car je ne l'ai pas cru un
instant, je ne le croirai jamais. Oh! non, madame! vous ne me comprenez
pas!»
En parlant ainsi, Anzoleto fit scintiller ses yeux noirs, et fléchit le
genou devant la Corilla avec une expression de langueur et d'amour
incomparable.
La Corilla n'était pas dépourvue de malice et de pénétration; mais,
comme il arrive aux femmes excessivement éprises d'elles-mêmes, la
vanité lui mettait souvent un épais bandeau sur les yeux, et la faisait
tomber dans des pièges fort grossiers. D'ailleurs elle était d'humeur
galante. Anzoleto était le plus beau garçon qu'elle eût jamais vu. Elle
ne put résister à ses mielleuses paroles, et peu à peu, après avoir
goûté avec lui le plaisir de la vengeance, elle s'attacha à lui par les
plaisirs de la possession. Huit jours après cette première entrevue,
elle en était folle, et menaçait à tout moment de trahir le secret de
leur intimité par des jalousies et des emportements terribles. Anzoleto,
épris d'elle aussi d'une certaine façon (sans que son coeur pût réussir
à être infidèle à Consuelo), était fort effrayé du trop rapide et trop
complet succès de son entreprise. Cependant il se flattait de la dominer
assez longtemps pour en venir à ses fins, c'est-à-dire pour l'empêcher
de nuire à ses débuts et au succès de Consuelo. Il déployait avec elle
une grande habileté, et possédait l'art d'exprimer le mensonge avec un
air de vérité diabolique. Il sut l'enchaîner, la persuader, et la
réduire; il vint à bout de lui faire croire que ce qu'il aimait
par-dessus tout dans une femme c'était la générosité, la douceur et la
droiture; et il lui traça finement le rôle qu'elle avait à jouer devant
le public avec Consuelo, si elle ne voulait être haïe et méprisée par
lui-même. Il sut être sévère avec tendresse; et, masquant la menace sous
la louange, il feignit de la prendre pour un ange de bonté. La pauvre
Corilla avait joué tous les rôles dans son boudoir, excepté celui-là; et
celui-là, elle l'avait toujours mal joué sur la scène. Elle s'y soumit
pourtant, dans la crainte de perdre des voluptés dont elle n'était pas
encore rassasiée, et que, sous divers prétextes, Anzoleto sut lui
ménager et lui rendre désirables. Il lui fit croire que le comte était
toujours épris d'elle, malgré son dépit, et secrètement jaloux en se
vantant du contraire.
«S'il venait à découvrir le bonheur que je goûte près de toi, lui
disait-il, c'en serait fait de mes débuts et peut-être de mon avenir:
car je vois à son refroidissement, depuis le jour où tu as eu
l'imprudence de trahir mon amour pour toi, qu'il me poursuivrait
éternellement de sa haine s'il savait que je t'ai consolée.»
Cela était peu vraisemblable, au point où en étaient les choses; le
comte eût été charmé de savoir Anzoleto infidèle à sa fiancée. Mais la
vanité de Corilla aimait à se laisser abuser. Elle crut aussi n'avoir
rien à craindre des sentiments d'Anzoleto pour la débutante. Lorsqu'il
se justifiait sur ce point, et jurait par tous les dieux n'avoir été
jamais que le frère de cette jeune fille, comme il disait matériellement
la vérité, il y avait tant d'assurance dans ses dénégations que la
jalousie de Corilla était vaincue. Enfin le grand jour approchait, et la
cabale qu'elle avait préparée était anéantie. Pour son compte, elle
travaillait désormais en sens contraire, persuadée que la timide et
inexpérimentée Consuelo tomberait d'elle-même, et qu'Anzoleto lui
saurait un gré infini de n'y avoir pas contribué. En outre, il avait
déjà eu le talent de la brouiller avec ses plus fermes champions, en
feignant d'être jaloux de leurs assiduités, et en la forçant à les
éconduire un peu brusquement.
Tandis qu'il travaillait ainsi dans l'ombre à déjouer les espérances de
la femme qu'il pressait chaque nuit dans ses bras, le rusé Vénitien
jouait un autre rôle avec le comte et Consuelo. Il se vantait à eux
d'avoir désarmé par d'adroites démarches, des visites intéressées, et
des mensonges effrontés, la redoutable ennemie de leur triomphe. Le
comte, frivole et un peu commère, s'amusait infiniment des contes de son
protégé. Son amour-propre triomphait des regrets que celui-ci attribuait
à la Corilla par rapport à leur rupture, et il poussait ce jeune homme à
de lâches perfidies avec cette légèreté cruelle qu'on porte dans les
relations du théâtre et la galanterie. Consuelo s'en étonnait et s'en
affligeait:
«Tu ferais mieux, lui disait-elle, de travailler ta voie et d'étudier
ton rôle. Tu crois avoir fait beaucoup en désarmant l'ennemi. Mais une
note bien épurée, une inflexion bien sentie, feraient beaucoup plus sur
le public impartial que le silence des envieux. C'est à ce public seul
qu'il faudrait songer, et je vois avec chagrin que tu n'y songes
nullement.
--Sois donc tranquille, chère Consuelita, lui répondait-il. Ton erreur
est de croire à un public à la fois impartial et éclairé. Les gens qui
s'y connaissent ne sont presque jamais de bonne foi, et ceux qui sont de
bonne foi s'y connaissent si peu qu'il suffit d'un peu d'audace pour les
éblouir et les entraîner.