Éclos sous le ciel de l'Italie, élevé par hasard comme un oiseau des
rivages, pauvre, orphelin abandonné, et cependant heureux dans le
présent et confiant dans l'avenir comme un enfant de l'amour qu'il était
sans doute, Anzoleto, ce beau garçon de dix-neuf ans, qui passait tous
ses jours auprès de la petite Consuelo, dans la plus complète liberté,
sur le pavé de Venise, n'en était pas, comme on peut le croire, à ses
premières amours. Initié aux voluptés faciles qui s'étaient offertes à
lui plus d'une fois, il eût été usé déjà et corrompu peut-être, s'il eût
vécu dans nos tristes climats, et si la nature l'eût doué d'une
organisation moins riche. Mais, développé de bonne heure et destiné à
une longue et puissante virilité, il avait encore le coeur pur et les
sens contenus par la volonté. Le hasard lui avait fait rencontrer la
petite Espagnole devant les Madoriettes, chantant des cantiques par
dévotion; et lui, pour le plaisir d'exercer sa voix, il avait chanté
avec elle aux étoiles durant des soirées entières. Et puis ils s'étaient
rencontrés sur les sables du Lido, ramassant des coquillages, lui pour
les manger, elle pour en faire des chapelets et des ornements. Et puis
encore ils s'étaient rencontrés à l'église, elle priant le bon Dieu de
tout son coeur, lui regardant les belles dames de tous ses yeux. Et dans
toutes ces rencontres, Consuelo lui avait semblé si bonne, si douce, si
obligeante, si gaie, qu'il s'était fait son ami et son compagnon
inséparable, sans trop savoir pourquoi ni comment. Anzoleto ne
connaissait encore de l'amour que le plaisir. Il éprouva de l'amitié
pour Consuelo; et comme il était d'un pays et d'un peuple où les
passions règnent plus que les attachements, il ne sut point donner à
cette amitié un autre nom que celui d'amour. Consuelo accepta cette
façon de parler; après qu'elle eut fait à Anzoleto l'objection suivante:
«Si tu te dis mon amoureux, c'est donc que tu veux te marier avec moi?»
et qu'il lui eut répondu: «Bien certainement, si tu le veux, nous nous
marierons ensemble.»
Ce fut dès lors une chose arrêtée. Peut-être qu'Anzoleto s'en fit un
jeu, tandis que Consuelo y crut de la meilleure foi du monde. Mais il
est certain que déjà ce jeune coeur éprouvait ces sentiments contraires
et ces émotions compliquées qui agitent et désunissent l'existence des
hommes blasés.
Abandonné à des instincts violents, avide de plaisirs, n'aimant que ce
qui servait à son bonheur, haïssant et fuyant tout ce qui s'opposait à
sa joie, artiste jusqu'aux os, c'est-à-dire cherchant et sentant la vie
avec une intensité effrayante, il trouva que ses maîtresses lui
imposaient les souffrances et les dangers de passions qu'il n'éprouvait
pas profondément. Cependant il les voyait de temps en temps; rappelé par
ses désirs, repoussé bientôt après par la satiété ou le dépit. Et quand
cet étrange enfant avait ainsi dépensé sans idéal et sans dignité
l'excès de sa vie, il sentait le besoin d'une société douce et d'une
expansion chaste et sereine. Il eût put dire déjà, comme Jean-Jacques:
«Tant il est vrai que ce qui nous attache le plus aux femmes est moins
la débauche qu'un certain agrément de vivre auprès d'elles!» Alors, sans
se rendre compte du charme qui l'attirait vers Consuelo, n'ayant guère
encore le sens du beau, et ne sachant si elle était laide ou jolie,
enfant lui-même au point de s'amuser avec elle de jeux au-dessous de son
âge, homme au point de respecter scrupuleusement ses quatorze ans, il
menait avec elle, en public, sur les marbres et sur les flots de Venise,
une vie aussi heureuse, aussi pure, aussi cachée, et presque aussi
poétique que celle de Paul et Virginie sous les pamplemousses du désert.
Quoiqu'ils eussent une liberté plus absolue et plus dangereuse, point de
famille, point de mères vigilantes et tendres pour les former à la
vertu, point de serviteur dévoué pour les chercher le soir et les
ramener au bercail; pas même un chien pour les avertir du danger, ils ne
firent aucun genre de chute. Ils coururent les lagunes en barque
découverte, à toute heure et par tous les temps, sans rames et sans
pilote; ils errèrent sur les paludes sans guide, sans montre, et sans
souci de la marée montante; ils chantèrent devant les chapelles dressées
sous la vigne au coin des rues, sans songer à l'heure avancée, et sans
avoir besoin d'autre lit jusqu'au matin que la dalle blanche encore
tiède des feux du jour. Ils s'arrêtèrent devant le théâtre de
Pulcinella, et suivirent avec une attention passionnée le drame
fantastique de la belle Corisande, reine des marionnettes, sans se
rappeler l'absence du déjeuner el le peu de probabilité du souper. Ils
se livrèrent aux amusements effrénés du carnaval, ayant pour tout
déguisement et pour toute parure, lui sa veste retournée à l'envers,
elle un gros noeud de vieux rubans sur l'oreille. Ils firent des repas
somptueux sur la rampe d'un pont, ou sur les marches d'un palais avec
des fruits de mer[1], des tiges de fenouil cru, ou des écorces de
cédrat. Enfin ils menèrent joyeuse et libre vie, sans plus de caresses
périlleuses ni de sentiments amoureux que n'en eussent échangé deux
honnêtes enfants du même âge et du même sexe. Les jours, les années
s'écoulèrent. Anzoleto eut d'autres maîtresses; Consuelo ne sut pas même
qu'on pût avoir d'autres amours que celui dont elle était l'objet. Elle
devint une jeune fille sans se croire obligée à plus de réserve avec son
fiancé; et lui la vit grandir et se transformer, sans éprouver
d'impatience et sans désirer de changement à cette intimité sans nuage,
sans scrupule, sans mystère, et sans remords.
[1 Diverses sortes de coquillages très-grossier et à fort bas prix dont
le peuple de Venise est friand.]
Il y avait quatre ans déjà que le professeur Porpora et le comte
Zustiniani s'étaient mutuellement présenté leurs _petits musiciens_, et
depuis ce temps le comte n'avait plus pensé à la jeune chanteuse de
musique sacrée; depuis ce temps, le professeur avait également oublié le
bel Anzoleto, vu qu'il ne l'avait trouvé, après un premier examen, doué
d'aucune des qualités qu'il exigeait dans un élève: d'abord une nature
d'intelligence sérieuse et patiente, ensuite une modestie poussée
jusqu'à l'annihilation de l'élève devant les maîtres, enfin une absence
complète d'études musicales antérieures à celles qu'il voulait donner
lui-même. «Ne me parlez jamais, disait-il, d'un écolier dont le cerveau
ne soit pas sous ma volonté comme une table rase, comme une cire vierge
où je puisse jeter la première empreinte. Je n'ai pas le temps de
consacrer une année à faire désapprendre avant de commencer à montrer.
Si vous voulez que j'écrive sur une ardoise, présentez-la-moi nette. Ce
n'est pas tout, donnez-la-moi de bonne qualité. Si elle est trop
épaisse, je ne pourrai l'entamer; si elle est trop mince, je la briserai
au premier trait.» En somme, bien qu'il reconnût les moyens
extraordinaires du jeune Anzoleto, il déclara au comte, avec quelque
humeur et avec une ironique humilité à la fin de la première leçon, que
sa méthode n'était pas le fait d'un élève déjà si avancé, et que le
premier maître venu _suffirait pour embarrasser et retarder les progrès
naturels et le développement invincible de cette magnifique
organisation_.
Le comte envoya son protégé chez le professeur Mellifiore, qui de
roulade en cadence, et de trilles en grupetti, le conduisit à l'entier
développement de ses qualités brillantes; si bien que lorsqu'il eut
vingt-trois ans accomplis, il fut jugé, par tous ceux qui l'entendirent
dans le salon du comte, capable de débuter à San-Samuel avec un grand
succès dans les premiers rôles.
Un soir, toute la noblesse dilettante, et tous les artistes un peu
renommés qui se trouvaient à Venise furent priés d'assister à une
épreuve finale et décisive. Pour la première fois de sa vie, Anzoleto
quitta sa souquenille plébéienne, endossa un habit noir, une veste de
satin, releva et poudra ses beaux cheveux, chaussa des souliers à
boucles, prit un maintien composé, et se glissa sur la pointe du pied
jusqu'à un clavecin, où, à la clarté de cent bougies, et sous les
regards de deux ou trois cents personnes, il suivit des yeux la
ritournelle, enflamma ses poumons, et se lança, avec son audace, son
ambition et son _ut_ de poitrine, dans cette carrière périlleuse où, non
pas un jury, non pas un juge, mais tout un public, tient d'une main la
palme et de l'autre le sifflet.
Si Anzoleto était ému intérieurement, il ne faut pas le demander;
cependant il y parut fort peu, et à peine ses yeux perçants, qui
interrogeaient à la dérobée ceux des femmes, eurent-ils deviné cette
approbation secrète qu'on refuse rarement à un aussi beau jeune homme, à
peine les amateurs, surpris d'une telle puissance de timbre et d'une
telle facilité de vocalisation, eurent-ils fait entendre autour d'eux
des murmures favorables, que la joie et l'espoir inondèrent tout son
être. Alors aussi, pour la première fois de sa vie, Anzoleto, jusque-là
vulgairement compris et vulgairement enseigné, sentit qu'il n'était
point un homme vulgaire, et transporté par le besoin et le sentiment du
triomphe, il chanta avec une énergie, une originalité et une verve
remarquables. Certes, son goût ne fut pas toujours pur, ni son exécution
sans reproche dans toutes les parties du morceau; mais il sut toujours
se relever par des traits d'audace, par des éclairs d'intelligence et
des élans d'enthousiasme. Il manqua des effets que le compositeur avait
ménagés; mais il en trouva d'autres auxquels personne n'avait songé, ni
l'auteur qui les avait tracés, ni le professeur qui les avait
interprétés, ni aucun des virtuoses qui les avaient rendus. Ces
hardiesses saisirent et enlevèrent tout le monde. Pour une innovation,
on lui pardonna dix maladresses; pour un sentiment individuel, dix
rébellions contre la méthode. Tant il est vrai qu'en fait d'art, le
moindre éclair de génie, le moindre essor vers de nouvelles conquêtes,
exerce sur les hommes plus de fascination que toutes les ressources et
toutes les lumières de la science dans les limites du connu.
Personne peut-être ne se rendit compte des causes et personne n'échappa
aux effets de cet enthousiasme. La Corilla venait d'ouvrir la séance par
un grand air bien chanté et vivement applaudi; cependant le succès
qu'obtint le jeune débutant effaça tellement le sien qu'elle en
ressentit un mouvement de rage. Mais au moment où Anzoleto, accablé de
louanges et de caresses, revint auprès du clavecin où elle était assise,
il lui dit en se penchant vers elle avec un mélange de soumission et
d'audace: «Et vous, reine du chant, reine de la beauté, n'avez-vous pas
un regard d'encouragement pour le pauvre malheureux qui vous craint et
qui vous adore?»
La prima-donna, surprise de tant de hardiesse, regarda de près ce beau
visage qu'elle avait à peine daigné apercevoir; car quelle femme vaine
et triomphante daignerait faire attention à un enfant obscur et pauvre?
Elle le remarqua enfin; elle fut frappée de sa beauté: son regard plein
de feu pénétra en elle, et, vaincue, fascinée à son tour, elle laissa
tomber sur lui une longue et profonde oeillade qui fut comme le scel
apposé sur son brevet de célébrité. Dans cette mémorable soirée,
Anzoleto avait dominé son public et désarmé son plus redoutable ennemi;
car la belle cantatrice n'était pas seulement reine sur les planches,
mais encore à l'administration et dans le cabinet du comte Zustiniani.