Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène

Vers quelque monument d'un amour oublié,

Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine

Qu'il vous heurte le pié.

Et vous criez alors que la vie est un songe;

Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,

Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge

Ne dure qu'un instant.

Malheureux! cet instant où votre âme engourdie

A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas,

Ce fugitif instant fut toute votre vie;

Ne le regrettez pas!

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,

Vos agitations dans la fange et le sang,

Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière:

C'est là qu'est le néant!

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines?

Que demandent au ciel ces regrets inconstants

Que vous allez semant sur vos propres ruines,

A chaque pas du Temps?

Oui, sans doute, tout meurt; ce monde est un grand rêve,

Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,

Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main,

Que le vent nous l'enlève.

Oui, les premiers baisers, oui,les premiers serments

Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,

Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents,

Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère

Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,

Et des astres sans nom que leur propre lumière

Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,

La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs piés,

La source desséchée où vacillait l'image

De leurs traits oubliés;

Et sut tous ces débris joignant leurs mains d'argile.

Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir,

Ils croyaient échapper à cet Être immobile

Qui regarde mourir!

--Insensés! dit le sage.--Heureux! dit le poète.

Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,

Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,

Si le vent te fait peur?

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses

Que les feuilles des bois et l'écume des eaux,

Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses

Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres

Que Juliette morte au fond de son tombeau,

Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres

Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,

Devenue elle-même un sépulcre blanchi,

Une tombe vivante où flottait la poussière

De notre mort chéri,

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,

Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé!

C'était plus qu'une vie, hélas! c'était un monde

Qui s'était effacé!

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,

Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.

Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire,

Et c'était une voix;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,

Ces regards adorés dans les miens confondus;

Mon coeur, encor plein d'elle, errait sur son visage,

Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle;

Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,

Et j'aurais pu crier: "Qu'as-tu fait, infidèle,

Qu'as-tu fait du passé?"

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue

Avait pris par hasard cette voix et ces yeux;

Et je laissai passer cette froide statue

En regardant les cieux.

Eh bien! ce fut sans doute une horrible misère

Que ce riant adieu d'un être inanimé.

Eh bien! qu'importé encore? O nature! ô ma mère!

En ai-je moins aimé?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête;

Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché!

Comme le matelot brisé par la tempête,

Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,

Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,

Ni si ces vastes cieux éclaireront demain

Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement: "A cette heure, en ce lieu,

Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.

J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,

Et je l'emporte à Dieu!"

French Lyrics · 第 189 / 445 题