Newport, 10 May, 1781.
Je suis certain, mon cher Colonel, de vous faire plaisir en vous
apprenant que votre ami Laurens est arrivé à Paris en bonne santé, après
une traversée favorable. Au départ de la frégate La Concorde arrivée à
Boston avec M. de Barras amiral, qui vient prendre le commandement de
notre flotte, et M. le Vicomte de Rochambau, Mr. Laurens avait déjà eu
plusieurs conférences avec nos ministres; il aura été bien écouté et
bien entendu de celui qui est chargé du departement de la marine, ainsi
que de notre contrôleur général. Ces deux hommes paraissent influer
infiniment dans ce moment sur l’opinion du Roi de France et celle du
peuple; qui finit en France, comme dans tous les pays du monde par
être entendue. Vous saurez certainement quels sont les préparatifs
pour cette campagne; je désire que nous puissions délivrer l’Amérique
des souffrances qu’elle éprouve: quoique je ne sois point né dans un
pays libre mon cher Colonel, je verrai avec plaisir les fondemens que
vous allez établir pour le bonheur et la tranquillité d’un peuple chez
lequel toutes les nations de l’Europe auront les mêmes droits. Une fois
cette époque arrivée, l’Humanité jettera avec plaisir ses yeux sur
l’autre monde, et verra sans envie un peuple qui ne devra son bonheur
qu’à son propre courage. S’il m’est possible de placer une petite
pierre dans ce vaste edifice, je me trouverai parfaitement heureux.
Le Ministre chargé de gouverner les finances de notre puissance vient
d’obtenir du roi de France la permission de lui rendre un compte
public de son administration depuis cinq ans qu’il en a la direction:
cet exemple, le premier de ce genre a frappé l’Europe d’étonnement
et d’amiration pour la conduite de ce grand homme; il prouve qu’au
commencement de son ministère les dépenses de l’État excédait les
recettes de 24 millions. Les différentes économies qu’il a pu établir,
malgré la guerre et les frais énormes qu’elle exige, a rétabli non
seulement l’équilibre mais même un bénéfice de dix millions de rente
excédante et dix sept millions cinq-cent mille livres, employé
annuellement à des remboursements de rentes perpetuelles. Ce qui
produit maintenant 27 millions de rente de plus que de dépense. La
manière énergique, raisonnée et claire rend son ouvrage persuasif
aux yeux mêmes de ses ennemis. Je compte vous envoyer ce livre par la
première occasion et par celle-ci même, si l’homme qui vous remettra ma
lettre veut s’en charger.
Je vous demanderais pardon de mon importunité, mon cher Colonel, si je
n’avais pas été assez heureux pour vous donner de nouvelles de notre
ami. Je vous prie de ne pas douter de l’extrême plaisir que j’aurai
dans tous les temps de ma vie à vous prouver combien mon attachement
pour vous est tendre et sincère.
Le Vicomte de Noailles.
Je vous prie de présenter mon respectueux hommage à Son Excellence
le Général Washington; il force ses ennemis mêmes à l’estimer, et
lorsqu’on l’a vu deux fois il laisse l’impression du respect le plus
tendre.
Col. Hamilton.