Au Cap Henry, le 13 Juin, 1780.
Monsieur le Chevalier:
Je suis envoyé par le Général Washington au Cap Henry pour y attendre
votre escadre et vous remettre ainsi qu’à Monsieur le Comte de
Rochambau, les dépêches de Monsieur le Marquis de La Fayette--ces
dépêches, Monsieur le Chevalier, contiennent le plan d’opérations que
le Général Washington a l’honneur de vous proposer, la situation des
ennemies et la nôtre relativement aux forces respectives des deux
parties, aux points occupés, aux moyens de subsistance et cetéra; tous
les changements qui pouvraient survenir sur ces objets doivent m’être
communiqués, afin qu’à votre arrivée vous puissiez avoir sous les yeux
le plus de données possibles. Les mêmes détails vous attendent à Rhode
Island, et si vous ne devez les reçevoir qu’après être arrivé, il est
presque indifférent, Monsieur le Chevalier, que votre escadre atterisse
à Rhode Island ou au Cap Henry; mais il y a des circonstances qui, si
elles vous étaient connues, tendraient peut être à vous déterminer
plutôt pour l’un de ces points que pour l’autre, ou même pour un
troisième point que vos instructions n’ont pu prévoir. C’est pour vous
rendre compte de ces circonstances que je saisis l’occasion du fier
Rodrique; heureux si, dans une conjoncture où les moments sont d’une si
grande importance, cette lettre peut anticiper de quelques jours vos
dispositions.
1º. Par le plan proposé à vous, Monsieur le Chevalier, et à Monsieur
le Comte de Rochambau, les efforts combinés de l’armée Française et
Americaine doivent se porter sur New-York, et vous êtes instamment prié
de vous rendre immédiatement à Sandy Hook.
2º. Suivant les informations qui m’ont été récemment fournies par
le Gouverneur de la Virginie, la ville de Charlestown est prise; les
ennemis embarquent une partie des troupes qui en ont fait la Conquête;
et d’après la certitude où nous sommes que la destination de votre
escadre leur est connue, il semble que cet embarquement pourrait bien
avoir pour objet de renforcer la garnison de New-York.
3º. La somme de leurs forces navales sur ce continent se borne à trois
vaisseaux de ligne, un de 50 canons, deux de 44, et quelques frégates à
Charlestown; un vaisseau de 74 et quelques frégates, sortis de New-York
depuis trois semaines et dont nous ignorons la destination.
Ainsi, Monsieur le Chevalier, la première de ces considérations vous
invite à Sandy Hook; la seconde réclame votre atterrage sur un point
d’où vous puissiez être en mesure d’intercepter les Secours destinés
pour New-York, et la troisième vous offre un terme de comparaison entre
la plus grande force qui puisse escorter ces secours, et celle avec
laquelle vous pouvez les attaquer. Il est encore à observer qu’excepté
les trois vaisseaux de ligne, tous les autres (à Charlestown) sont dans
le port, et que les plus gros n’en peuvent sortir, qu’après avoir été
allégés, et avec la concurrence d’une haute marée et d’un vent propice.
Telles sont, Monsieur le Chevalier, les choses dont ma mission a pour
objet de vous rendre compte, et comme il est de toute importance que
ces informations vous parviennent le plus tôt possible, j’ai cru ne pas
devoir négliger la probabilité, qui s’offre de les faire devancer votre
arrivée.
En supposant, Monsieur le Chevalier, que le fier Rodrique vous
rencontre et que vous jugiez à propos de vous rendre en droiture
à Sandy Hook, il est un moyen de faire que les dépâches qui vous
attendent à Rhode Island et du Cap Henry vous parviennent aussi
promptement qui si vous aviez atterri à l’un de ces deux points: ce
serait de dépêcher, vers l’un ou l’autre, l’un de vos plus légers
vaisseaux qui recevrait à son bord l’officier chargé de ces dépêches,
et vous irait rejoindre vers Sandy Hook, où vraisemblablement il se
rendrait aussitôt que votre flotte, ou du moins beaucoup plus tôt que
les réponses de Général Washington ou de Monsieur le Marquis de La
Fayette, aux lettres qui leur annonceraient votre arrivée.
Si le Cap Henry était le point choisi, j’oserais vous prier, Monsieur
le Chevalier, afin d’éviter tous délais, d’ordonner qu’à la vue, du
signal que vous savez, le vaisseau y réponde par un signal contraire,
je veux dire en avertissant la position des pavillons; qu’il envoie
sa chaloupe à terre avec un officier muni des mots de reconnaissance;
que cet officier me donne la première partie de ces mots et reçoive
de moi la seconde. Par là je crois, Monsieur le Chevalier, que toute
possibilité de surprise est sauvée, de part et d’autre, sans qu’il y
ait un seul instant de perdre par le Cérémonial de la reconnaissance.
Je suis, &c. &c. &c.
A. Hamilton.
A Monsieur le Chevalier de Ternay.