IX

Les cloches, c’est de la séculaire musique,

Musique dont la vie un peu se communique

A l’agonie, à la tristesse des murs gris

Qui se sentent moins seuls, un moment, moins aigris;

Car c’est du bruit joyeux qui sur eux persévère

O vieux murs, rajeunis par ce chant cristallin,

Quand les cloches, au long d’un escalier de verre,

Viennent enguirlander, d’airs nouveaux, leur déclin.

Vieux murs, pignons déchus et pierres condamnées

Qui reprennent un peu de joie en entendant

Les cloches s’animer dans le rose occident,

Elles qui sont les sœurs de leurs jeunes années,

Elles qui sont les sœurs de joviale humeur

Et qui, pour égayer leur abandon qui meurt,

--O taciturnes murs qui n’ont plus qu’elles seules!--

Vont inventer des jeux mièvres dans l’air muet.

Alors c’est tout à coup un galant menuet.

Danse de l’autre siècle où de frêles aïeules

Rapprennent à danser sur un air sémillant;

Une fête de bronze au fond du ciel atone

Avec d’autres, encor plus vieilles, béquillant

A travers le silence et le froid de l’automne,

Qui viennent de tous les clochers du ciel natal...

Tandis que les vieux murs renaissent à leurs danses

Dans des robes sans plis aux froufrous de métal,

S’achevant par l’air vide en prestes révérences!

X

Tel soir fané, telle heure éphémère suscite

Aux miroirs de mon Ame un souvenir de site;

Sites recomposés, qu’on eût dit oubliés:

D’un canal mort avec deux rangs de peupliers

Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres;

Et d’une âpre colline où de bêlantes chèvres,

Dont le cri se déchire aux épines aussi,

S’appellent l’une l’autre, et d’un air si transi!

Décor surtout des quais dormants en enfilade,

Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade

Où chaque feu miré se délaye en halo,

Fragile et fugitif maquillage de l’eau

Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s’évapore

Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore!

Sites instantanés, comme à peine rêvés,

En contours immortels je les ai conservés

Et je les porte en moi, depuis combien d’années!

Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées,

Triste comme celui qui me les faisait voir,

Les a ressuscités de moi-même ce soir;

Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages

Revivent dans mon cœur de souffrants paysages!

Le règne du silence · 第 39 / 99 题