Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,
Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte,
Où le vent faible à son isolement n’apporte
Qu’un bruit de girouette en son cristal foncé,
S’exalte d’être seul, ô bonne solitude!
Isolement par quoi son cœur devient meilleur
Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude
De tout désir qui lui serait une douleur!
Quiétude où jamais ne descend et ricoche
Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,
Frissons contagieux d’un bruit presque divin!
Doux canal monacal pour qui le monde est vain;
Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,
Tout nostalgique en des recherches d’infini!
Qu’importe! il vit déjà d’éternité. Car ni
Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche
N’empêchent la descente en lui du firmament;
Ou la fumée éparse, au doux renoncement,
De le suivre dans l’air en chemin parallèle;
Ou les cygnes royaux sur ses bords d’ouvrir l’aile,
Graduel déploiement d’un plumage inégal
Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes!
Ainsi le long du quai rêve le vieux canal
Où les choses se font l’effet d’être posthumes
Parmi cet au-delà de silence et d’oubli...
Mais tout revit quand même en son calme sans pli.
Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches
C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi;
Aussi le canal dit: «Ah! vivez comme moi!...»
Et son eau pacifique est pleine de reproches.
X
Les pièces d’eau, songeant dans les Parcs taciturnes,
Dans les grands Parcs muets semés de boulingrins,
S’aigrissent; et n’ont plus pour tromper leurs chagrins
Qu’un décalque de ciel avant les deuils nocturnes;
Une Fête galante en nuages mirés,
En nuages vêtus de satin soufre et rose
Qui s’avancent noués de rubans et parés
Pour quelque Menuet ou quelque Apothéose:
Nuages du couchant en souples falbalas,
Atours bouffants, paniers sur des hanches aiguës,
Tout se mire parmi les vasques exiguës;
Et le siècle défunt revit dans le Cœur las,
Dans le Cœur las de l’Eau qui soudain se colore
Et croit revoir de belles Dames sur ses bords.
Le Cœur de l’Eau des pièces d’eau se remémore,
Lui qui songeait: «Ah! qu’il est loin le temps d’Alors,
Le joli temps des fins corsages à ramages!»
Or ce temps recommence et l’Eau revoit encor
Mais pour un court instant, l’ancien et cher décor,
Souvenir qui repasse au hasard des nuages...
Car c’est tout simplement cela, le Souvenir:
Un mirage éphémère--une pitié des Choses
Qui dans notre âme vide ont l’air de revenir;
Tel, dans les pièces d’eau, le ciel en robes roses!