ÉMILIE. Vous allez voir si c'est bien aisé: je vous vends la corde qui
tient à la clef du jardin. (_Toutes répètent de même._)
ÉMILIE. Je vous vends le rat qui a rongé la corde qui tient la clef du
jardin. (_Toutes répètent_).
LOUISE. Je parie que je ne donnerai pas de gage.
ÉMILIE. Je vous vends le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde
qui tient à la clef du jardin.
MARIE. Je vous vends le chat qui a mangé la corde qui tient à la clef du
jardin.
ÉMILIE. Bon! un gage. Tu as passé le rat. Je continue. Je vous vends le
chien qui a mangé le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui
tient à la clef du jardin.
HÉLÈNE. _A son tour_. Je vous vends le chien qui a mangé le rat qui a
mangé le chat....
ÉMILIE. Un gage, Hélène. Depuis quand les rats mangent-ils les chats?
Fais attention cette fois: je vous vends le bâton qui a tué le chien qui
a mangé le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui tient à la
clef du jardin. (_Toutes répètent exactement_).
ÉMILIE. Je vous vends le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le chien qui
a mangé le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui tient à la
clef du jardin. (_Toutes répètent sans se tromper_).
ÉMILIE. Je vous vends l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le bâton qui
a tué le chien qui a mangé le chat qui a mangé le rat qui a rongé la
corde qui tient la clef du jardin.
JULIETTE, _très-vite_. Je vous vends l'eau qui a brûlé le chien qui a
mangé le jardin.
ÉMILIE. C'est plus tôt fait; tu ne dois que sept gages cette fois-ci.
JULIETTE. Les voilà tous.
ÉMILIE. Je vous vends le seau qui a apporté l'eau qui a éteint le feu
qui a brûlé le bâton qui a tué le chien qui a mangé le chat qui a mangé
le rat qui a rongé la corde qui tient à la clef du jardin.
Nous ne suivrons pas ce jeu plus loin. On peut cependant y ajouter
encore quelques _longueurs_, mais nous donnons cet exemple, qui est un
des plus fréquemment employés, et ensuite chacun peut fournir le sien,
car il ne manque pas de petites bagatelles de ce genre. On peut dire
aussi sans grasseyer cette petite phrase qui n'a pas le sens commun:
«Gros gras grain d'orge, quand te dégrogragrain d'orgeriseras-tu?» à
quoi l'on répond: «Je me dégrogragrain d'orgeriserai quand tous les
autres gros gras grains d'orge se dégrogragrain d'orgeriseront.»
Ou bien on peut répéter avec volubilité:
Quatre plats plats dans quatre plats creux,
Quatre plats creux dans quatre plats plats.
Ou: «Quatre plats de carpe,» vite et longtemps, et cela, sans se
tromper, si l'on peut, une douzaine de fois.
Ou bien encore cette chanson:
Celui-là n'est point ivre (_bis_),
Qui trois fois peut dire (_bis_):
Blanc, blond, bois, barbe grise, bois,
Blond, bois, blanc, barbe grise, bois,
Bois, blond, blanc, barbe grise, bois.
Mais nous nous arrêtons, parce que, si nous indiquions un trop grand
nombre de ces exercices propres à délier la langue, des gens de mauvais
goût nous diraient que les petites filles n'en ont pas besoin.
Ce jeu _en prose_ rappelle un chant fort ancien, qui se retrouve dans
diverses parties de la France, et que nous mettons ici comme un curieux
exemple de cette croyance populaire qui faisait apparaître _l'esprit du
mal_ dans presque toutes les compositions de ce genre. Cette chanson,
qui date du moyen âge, est intitulée le _Conjurateur et le loup_.